Bob Sinclar : “Je peux enfin montrer d’où ma musique vient”

par Tsugi

Chaque jour depuis le début du con­fine­ment, Bob Sinclar pointe sa bonne mine sur Face­book à 14h pour une heure de mix nav­iguant entre plusieurs de gen­res et ses 35 000 dis­ques, tan­tôt con­tem­po­rains tan­tôt dans un reg­istre old school qui nous rap­pelle les grandes heures de Yel­low Pro­duc­tions, le label qu’il créa en 1993 avec DJ Yel­low. Ses sélec­tions et son ent­hou­si­asme sont notre dose quo­ti­di­enne de feel good indis­pens­able. Et c’est un car­ton mon­di­al. 

Inter­view par Eric Del­haye

Tu es où ?

À Paris, dans le Marais, où j’habite. Ma mère est là, mes enfants aus­si.

Tu mix­es depuis ton apparte­ment ?

Non, depuis mon stu­dio, à cinq min­utes de chez moi. Je pars tôt le matin et je ren­tre le plus tard pos­si­ble, pour ne crois­er per­son­ne. Les bureaux de mon label Yel­low sont à l’é­tage alors que mes platines sont au sous-sol. Mon con­fine­ment est plutôt agréable. Je ne suis pas obligé de voy­ager. Certes, je mixe sans pub­lic mais les retours que je reçois sont incroy­ables. Il y a un vrai partage. Touch­er autant de gens, depuis chez moi, c’est fou. Je leur fais enfin décou­vrir ma vraie cul­ture musi­cale. Beau­coup ne m’i­den­ti­fient qu’à un seul reg­istre, celui de mes tubes – c’est nor­mal et je ne le regrette pas. Mais, aujour­d’hui, je peux aus­si racon­ter mon his­toire. Le pre­mier jour, j’ai attaqué sans aucun thème. J’ai joué du St Ger­main, de la musique de qual­ité, des clas­siques… j’ai impro­visé. Ce n’est pas le cas dans les clubs, où les gens atten­dent quelque chose de bien pré­cis de ma part.

À chaque fois, 10 000 ou 15 000 per­son­nes me dis­ent qu’elles revien­dront m’é­couter le lende­main. Si elles ne se lassent pas, c’est parce que j’ai des choses à dire.”

Com­ment l’idée de ces rendez-vous quo­ti­di­ens a‑t-elle ger­mé ?

Ça a été une asso­ci­a­tion d’idées, le temps de quelques sec­on­des. Quand le con­fine­ment a été décrété, un lun­di, je me suis dit : impos­si­ble de rester chez moi. Je vais aller au bureau, même si je dois installer un lit de camp. Mais pour quoi faire ? J’ai d’abord pen­sé à tri­er mes dis­ques, par ordre alphabé­tique, pour m’oc­cu­per. Puis, en même temps que je fouil­lais ma col­lec­tion, je me suis dit : pourquoi ne pas partager ce tra­vail ? Je me suis donc mis à mix­er, le pre­mier jour, les dis­ques – sou­vent des clas­siques – que j’ex­humais, sans aucune thé­ma­tique.

Tu pos­sèdes com­bi­en de vinyles ?

Env­i­ron 35 000. Du coup, j’ai lancé un live sur Insta­gram, ain­si qu’un live Face­book que j’u­til­i­sais depuis six ans pour les soirées Elec­tri­co Roman­ti­co et Paris By Night au Pacha et au Heart d’Ibiza. Avec deux télé­phones et du scotch, com­plète­ment à l’ar­rache, on a total­isé un ou deux mil­lions de partages dès le pre­mier jour. J’ai très vite com­pris que je venais de décou­vrir la pos­si­bil­ité de jouer ce que je voulais au moment où je le voulais. Moi, j’aime la funk et le dis­co, le hip-hop old school aus­si, et je veux mon­tr­er aux gens d’où ma musique vient.

Le pub­lic a immé­di­ate­ment adhéré et les vues sont mon­tées en flèche. Com­ment l’expliques-tu ?

Je me demande si je n’ai pas été le pre­mier à le faire, chaque jour de 14h à 15h, en ne jouant jamais la même musique. À chaque fois, 10 000 ou 15 000 per­son­nes me dis­ent qu’elles revien­dront m’é­couter le lende­main. Si elles ne se lassent pas, c’est parce que j’ai des choses à dire.

Cet impact t’a sur­pris ?

C’est incroy­able ! Ma pre­mière ses­sion funk a été partagée dix mil­lions de fois sur Face­book. Du funk ! Laisse-moi véri­fi­er, parce que je tiens un petit car­net… C’é­tait le jour 3, donc le pre­mier jeu­di du con­fine­ment. J’ai cap­té que les gens, chez eux, avaient envie d’é­couter des choses dif­férentes. Tous les pro­fils sont là. J’ai mon petit rit­uel qui con­siste à fêter des anniver­saires pen­dant les sets, et ça m’est arrivé de le faire autant pour un enfant de 3 ans que pour un Anglais de 74 ans. Ce sont des moments de partage qui me plon­gent dans une forme d’ex­tase artis­tique. Je suis là où j’ai tou­jours voulu être. C’est bizarre, parce que je ne suis devant per­son­ne, alors que ma voca­tion de DJ est de faire danser les gens. Là, c’est impos­si­ble. Mais quand on va sor­tir, ça va être fou.

Avec deux télé­phones et du scotch, on a total­isé un ou deux mil­lions de partages dès le pre­mier jour.”

Quand on mixe devant une caméra plutôt que devant un dance­floor, ça change quoi ?

Il n’y a pas d’échange d’én­ergie. La pre­mière fois que je suis entré dans un club, en 1987, j’ai été frap­pé par le sound sys­tem. C’é­tait organique, une chimie nouée avec la dynamique des bass­es. Quand je joue, j’aime partager ce moment organique avec les gens. Je vous envoie cette énergie par l’in­ter­mé­di­aire des enceintes et vous me la ren­voyez, cor­porelle­ment, avec vos bras ou avec vos cris. Le club­bing est le dernier espace com­mu­nau­taire où les gens ne se deman­dent pas de quel milieu, de quelle couleur ou de quelle reli­gion ils sont. C’est ce qui me manque le plus.

Cette énergie du dance­floor ne te parvient donc pas. Com­ment, mal­gré tout, nourris-tu la tienne ?

Une fois de plus, je suis dans une extase. Je suis seul mais je sais que les gens sont là, parce que je reçois leurs mes­sages – c’est une forme d’én­ergie. Puis, je me con­sid­ère comme un lien, je trans­mets des musiques qui me tien­nent à cœur. Je veux faire décou­vrir ce qui ne passe plus à la radio.

Com­ment prépares-tu chaque set ?

Par exem­ple, pour un set de funk, les morceaux ne sont pas calés au tem­po et ils font tous entre trois et six min­utes. J’es­saye de leur don­ner un petit coup de frais en réal­isant des edits : je rac­cour­cis les chan­sons, j’a­joute une boucle ryth­mique avant et après pour pou­voir les mix­er de façon mod­erne. Je fais ça sys­té­ma­tique­ment, même pour les morceaux de house des années 90, et ça me prend entre sept et huit heures par jour, en plus du mix. En ce moment, je tra­vaille seize heures par jour. Je mets tout ça dans des clés USB et, pour ma pre­mière soirée après le con­fine­ment, je promets que je vais mix­er pen­dant 24 heures.

Pour ma pre­mière soirée après le con­fine­ment, je promets que je vais mix­er pen­dant 24 heures.”

Com­ment définis-tu le thème du jour ?

J’aime le rap, la funk, la soul, le dis­co, la house. Ça fait cinq caté­gories. Ensuite, il y a des sous-divisions. Par exem­ple, dans le funk, je fais une spé­ciale Prince et pro­duc­tions : Sheila E, The Time, The Fam­i­ly, Apol­lo­nia 6, Van­i­ty 6… J’ai même appelé Sid­ney parce qu’il avait une soirée spé­ciale Prince bap­tisée Love­sexy, tous les lundis aux Bains Douch­es, vers 1990 ou 1991. Je lui ai demandé sa playlist de l’époque et il m’a envoyé qua­tre inédits, en vinyle, qui sont qua­si­ment introu­vables. J’es­saye d’être le plus pointu et per­ti­nent pos­si­ble, et c’est une injec­tion de bon­heur à chaque fois. Je pré­pare aus­si une spé­ciale Palace 1989, sur les débuts du rap et de la house. Toutes ces musiques font par­tie de mon his­toire.

On a aus­si l’im­pres­sion que ça vous fait du bien de jouer old school…

Ah ouais ! Je fais cent dates dans l’an­née, dont vingt où je m’é­clate. Le reste, faut enchain­er devant des gens qui m’at­ten­dent sur des trucs très com­mer­ci­aux. Je peux m’a­muser à mix­er un Daft Punk avec « Con­tro­ver­sy » de Prince, parce que c’est la même tonal­ité, mais je vois bien que cer­tains me regar­dent du genre : “Mais qu’est-ce que tu fais ?”

Les com­men­taires afflu­ent des qua­tre coins du monde pen­dant chaque set. As-tu le temps de les regarder ?

Pen­dant que je joue, non. Mais, après chaque ses­sion, je m’ef­force de lire 300 ou 400 mes­sages et j’en reposte cer­tains.

Quels mes­sages t’ont le plus touché ?

Des choses incroy­ables. Des soignants qui me dis­ent que je leur donne l’én­ergie pour y retourn­er ; d’autres qui me remer­cient de leur faire oubli­er le con­fine­ment, une heure par jour, quand ils dansent avec les enfants. S’ils peu­vent associ­er la musique que je joue à un moment de bon­heur, dans un tel con­texte, c’est génial.

Dans les com­men­taires, les inter­nautes ne men­tion­nent pas seule­ment la musique. Ils dis­ent aus­si que ton ent­hou­si­asme leur fait du bien. Où le puises-tu dans une telle péri­ode ?

Quand j’é­coute de la musique, j’ai la patate, et c’est une sen­sa­tion que j’éprou­ve depuis la pre­mière fois où je suis entré dans un club. J’avais 18 ans. Entre la musique et moi, la rela­tion est cor­porelle. Aujour­d’hui, je com­prends pourquoi j’ai acheté tous ces dis­ques. C’est un tré­sor. J’ai la foi dans une énergie suprême qui me dirige. C’est ce qu’on appelle l’in­stinct et il m’a tou­jours guidé vers ça. Ma mère m’a don­né une série de pho­tos de moi, bébé, à 18 mois, avec une pla­tine vinyles en plas­tique. Je posais des 45-tours et je les enl­e­vais. Puis, je posais le disque, j’en­l­e­vais le disque ; je posais le disque, j’en­l­e­vais le disque… je n’ar­rê­tais pas. Peut-être que cette action a refait sur­face, à 18 ans, quand j’ai vu pour la pre­mière fois un DJ effectuer le même geste.

 

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Redécouvres-tu, en fouil­lant aujour­d’hui dans ta col­lec­tion, des morceaux que tu avais oubliés ?

Non. Si je les choi­sis, c’est parce que je les con­nais. Mais je reçois aus­si les con­seils de mon ancien asso­cié, DJ Yel­low avec qui j’ai mon­té le label, ou de mon pote Cutee B avec qui je pro­duis de la musique depuis tou­jours.

Quels sont tes trois morceaux feel good préférés ?

Ash­ford & Simp­son, « Found A Cure », mon titre de dis­co préféré ; ensuite, tu peux met­tre « Rock This Par­ty (Every­body Dance Now) », un morceau à moi ; enfin, « 1999 » de Prince.

Tu notes toutes tes idées dans des car­nets ?

Oui, j’ai un jour­nal où je note les titres : une page Prince, une page funk, une page African­ism… et quand j’ai seize titres dans la page, je les organ­ise. Quand même, je ne pen­sais pas que ça dur­erait aus­si longtemps et on en a au moins jusqu’à fin avril… Mais je vais tenir ! Quand je com­mence un truc, je ne lâche rien. Je suis peut-être celui qui a le moins de tal­ent mais je suis un besogneux. Un mort de faim. Une machine. Un pit­bull.

Bob Sinclar et son man­nequin en plein set — Cap­ture d’écran Face­book

Les gens com­mentent sou­vent la présence, dans ton dos, d’un man­nequin de vit­rine vêtu du mail­lot d’Alerte à Mal­ibu

Je col­lec­tionne les jou­ets, les fig­urines… Ne me demande pas pourquoi mais, une année, pour mon anniver­saire, j’ai demandé à mon ex-femme de m’of­frir un man­nequin améri­cain. À Mia­mi, où les nanas se font gref­fer des nichons énormes en plas­tique, les man­nequins des vit­rines sont for­matés de la même façon. Je trou­vais que, dans ma col­lec­tion, ça man­quait. Du coup, j’ai reçu une paire de com­men­taires out­rés de gens qui trou­vent que ça fait potiche. Heureuse­ment, les autres en rigo­lent. Ça fait par­tie de ma per­son­nal­ité. Y’a pas de men­songes.

Pen­dant tes sets, tu fais régulière­ment des dédi­caces à des amis quand tu vois qu’ils se con­nectent. Joey Starr, par exem­ple…

Joey fait par­tie de mes idol­es. Je suis venu à la musique par le rap. J’é­coutais Dee Nasty sur Radio Nova, Assas­sin et NTM venaient sou­vent faire des impro­vi­sa­tions. La pre­mière fois que je l’ai ren­con­tré, je jouais au Pacha de Barcelone et son man­ag­er m’avait envoyé un mes­sage pour me dire que Joey Starr voulait pass­er m’é­couter. Je lui ai réservé une table, avec une bouteille payée de ma poche, comme si c’é­tait un ami. Plus tard, il est venu me voir au Pacha Ibiza. J’ai beau­coup d’ad­mi­ra­tion pour lui. J’ai même, chez moi, une pho­to que Nikos Alia­gas a fait de ses mains.

À titre per­son­nel, com­ment vis-tu ce con­fine­ment ?

Je suis très pru­dent. Ma maman, qui gère le label, reste chez elle et je lui monte des cours­es. Mes enfants sont chez leur mère et on habite dans la même rue, donc ils peu­vent venir me voir. Et moi, je vais au stu­dio tous les jours, dans le Marais où ça sent enfin bon. On pour­ra au moins en retenir des leçons sur le niveau de pol­lu­tion à Paris.

Tu tra­vailles actuelle­ment sur un morceau avec le chanteur jamaï­cain OMI. Le con­fine­ment peut-il être une source de créa­tiv­ité ?

J’ai pris con­tact avec OMI pour lui pro­pos­er de faire une chan­son, ensem­ble, sur le sujet de l’u­nion néces­saire dans une telle sit­u­a­tion. Il réflé­chit aux paroles et je tra­vaille sur l’in­stru. Je fais aus­si de la musique avec un Belge très cool, Janee. Ce sont des belles col­lab­o­ra­tions.

Cette épreuve va-t-elle chang­er notre manière de faire la fête ?

Il faut garder cet état d’e­sprit et aller au com­bat.

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