Bourgeoisie, heavy metal et autocollant… L’histoire du sticker Parental Advisory

par Nico Prat

Arti­cle extrait du numéro 102 de Tsu­gi (mai 2017) disponible sur notre bou­tique en ligne.

Il est là depuis telle­ment longtemps qu’on ne le remar­que plus, et pour­tant, l’histoire du stick­er Parental Advi­so­ry est celle de l’éternelle lutte de la cen­sure et de la bour­geoisie coincée con­tre la lib­erté d’expression et les chan­sons cochonnes. Un petit auto­col­lant, une grande épopée politico-artistique.

Tout com­mence un beau jour de 1984, quand Mary Eliz­a­beth Gore, surnom­mée Tip­per, femme d’Al Gore, futur vice-président des États-Unis (ils divorceront en 2010 après trente années de mariage), décide de faire plaisir à sa fille en lui achetant l’album d’un artiste à la mode, un cer­tain Prince, qui car­tonne alors avec son album Pur­ple Rain. Tout se passe bien jusqu’à ce que la dix­ième piste se lance, et qu’au beau milieu du salon, le Kid de Min­neapo­lis ne se mette à chanter la mas­tur­ba­tion fémi­nine. Ce titre, “Dar­ling Nik­ki”, Tip­per l’entend et le voit comme une insulte, une saleté, et pire, une men­ace pour sa fille Karen­na, qui n’a alors que onze ans, et plus large­ment, pour la jeunesse améri­caine. Choquée, elle décide de se pencher sur le con­tenu du walk­man (oui à l’époque la musique s’écoutait majori­taire­ment sur des cas­settes audio…) des ado­les­cents, et décou­vre avec hor­reur, en zap­pant sur la chaîne MTV alors en plein boum, que Van Halen, avec “Hot for Teacher”, et Möt­ley Crüe, avec “Looks That Kill”, tour­nent en boucle et chantent eux aus­si le sexe facile et la lux­u­re. Le heavy met­al est donc pris pour cible, mais Tip­per Gore s’attaque égale­ment au clas­sique du sep­tième art Mas­sacre à la tronçon­neuse, et au jeu de rôle Don­jons & Drag­ons. Pour elle, nos chères têtes blondes sont vul­nérables, men­acées, et elle décide donc de pren­dre les armes. Femme d’influence, elle appelle quelques copines. Après tout, son mari est séna­teur, et ses reven­di­ca­tions seront enten­dues si elle s’allie à d’autres “des­per­ate house­wives” haut placées, comme Susan Bak­er, la femme du secré­taire au Tré­sor, Pam Howard, femme d’un mag­nat de l’immobilier et Sal­ly Nevius, l’épouse du prési­dent du con­seil munic­i­pal de Wash­ing­ton DC. Ensem­ble, elles for­ment le Par­ents Music Resource Cen­ter, ou PMRC, et deviennent,pour les médias et leurs enne­mis, les Wash­ing­ton Wives.

THE FILTHY FIFTEEN

Au début de l’année 1985, le PRMC écrit à la RIAA (Record­ing Indus­try Asso­ci­a­tion Of Amer­i­ca, asso­ci­a­tion inter­pro­fes­sion­nelle qui représente l’industrie de la musique), pour deman­der un arrêt total de la com­mer­cial­i­sa­tion de textes à con­tenu un peu olé olé. Refus et rigo­lade. Pas grave, Madame revient à la charge avec l’idée d’une nota­tion à imprimer sur la pochette du disque : X pour des paroles au con­tenu sex­uel, V pour la vio­lence, D/A pour drogues et alcool, et O pour des thèmes occultes. Là encore, elle ne reçoit que rires et con­ster­na­tion de la part de la RIAA: sur soixante-deux labels con­tac­tés, seuls sept répon­dent, tous par la néga­tive. Le PMRC s’accroche et va encore plus loin en pub­liant une liste de quinze titres à ban­nir impéra­tive­ment. Cette liste dif­fusée dans la presse se voit nom­mée The Filthy Fif­teen, les quinze crasseux. Prince, Madon­na, Judas Priest, Cindy Lau­per, Def Lep­pard, AC/DC ou Mot­ley Crüe s’y côtoient. Les radios n’en ont que faire, mais Tip­per Gore a de la ressource, et grâce à son mari, con­voque une audi­tion devant le Sénat. Rien que ça. Une par­tie de la com­mu­nauté chré­ti­enne sou­tient active­ment l’offensive, mais en face, l’opposition émerge, incar­née par la cam­pagne Par­ents For Rock And Rap, défen­dant la lib­erté d’expression, et menée tam­bour bat­tant par l’activiste Mary Morel­lo, qui n’est autre que la maman du gui­tariste de Rage Against The Machine Tom Morel­lo (qui n’a sans doute pas eu la même enfance que la petite Karen­na).

SADO-MASO VS CHIRURGIE

Le 19 sep­tem­bre 1985, dans l’aile nord du Capi­tole, les costards cra­vates sont de sor­tie, les chou­croutes de mes­dames aus­si, bien décidés à faire la peau au rock’n’roll. Face à eux, Dee Snider de Twist­ed Sis­ters, les bras nus et les cheveux bouclés, et Frank Zap­pa, mous­tache en avant. Tous exposent leurs argu­ments, au pre­mier rang desquels fig­ure le pre­mier amende­ment de la con­sti­tu­tion améri­caine (“Le Con­grès n’adoptera aucune loi […] pour lim­iter la lib­erté d’expression, de la presse ou le droit des citoyens de se réu­nir paci­fique­ment”) en y ajoutant une réal­ité toute sim­ple: l’Art est soumis à inter­pré­ta­tion. Ain­si, quand Madame Gore accuse Dee Snider de chanter les charmes du bondage dans “Under the Blade” (1982), lui répond, face aux caméras qui fil­ment les audi­tions : “Mme Gore a cher­ché dans mes textes du sado­masochisme, et en a trou­vé. Mais si quelqu’un y cherche des références chirur­gi­cales, il en trou­vera aus­si.” La chan­son par­le en effet d’anesthésie générale et de bis­touri. Le chanteur John Den­ver est égale­ment présent au micro. Lui sait mieux que quiconque de quoi il par­le : quelques années plus tôt, en 1973, alors que le gou­verne­ment améri­cain investit mas­sive­ment dans sa cam- pagne antidrogue et anti-hippies, le FCC, ou Com­mis­sion fédérale des com­mu­ni­ca­tions, demande aux radios de ne pas pro­gram­mer son titre “Rocky Moun­tain High”, y voy­ant là une apolo­gie du spliff. Den­ver, lui, souhaitait juste chanter son amour des prom­e­nades en forêt. Zap­pa, lui, va plus loin que les autres, en accu­sant ouverte­ment le Sénat et la RIAA de com­plot­er main dans la main, dans le but de faire pass­er, en échange de l’adoption de cer­taines règles édic­tées par Tip­per Gore, une loi inter­dis­ant la copie d’un album sur une cas­sette audio vierge, ce qui, selon l’organisation, représen­tait un manque à gag­n­er de plusieurs mil­liards. Les deux par­tis s’écharpent, et Madame Gore ne lâche rien, allant jusqu’à deman­der l’impression de l’ensemble des paroles des albums… Sur la pochette. On peine à imag­in­er ce que cela aurait don­né avec l’arrivée du CD.

ET LE STICKER FUT

Le 1er novem­bre 1985, alors que les audi­tions ne sont pas offi­cielle­ment ter­minées, la RIAA cède, et le stick­er Parental Advi­so­ry : Explic­it Con­tent (aver­tisse­ment aux par­ents, con­tenu explicite) voit le jour. Alertées par l’écho con­sid­érable dans l’opinion publique, dix-neuf maisons de dis­ques acceptent sa mise en place immé­di­ate. Au final, c’est un échec pour Tip­per Gore, puisque le choix d’apposer le stick­er ou non revient aux labels, que ce stick­er est le même pour tout le monde, peu importe le con­tenu des textes, mais aus­si et surtout que le choix de ven­dre ou non ces albums revient aux mag­a­sins. Seule la multi­na­tionale de grande dis­tri­b­u­tion Wal­mart refusera de met­tre en ray­on ces dis­ques label­lisés. Les musi­ciens, eux, se frot­tent les mains, comme le racon­te Nik­ki Sixx, bassiste des rockeurs de Möt­ley Crüe, dans le doc­u­men­taire Heavy : The Sto­ry Of Met­al en 2006: “La présence de ce stick­er sur la pochette d’un album était la garantie qu’il serait acheté par les ado­les­cents rebelles.” En somme, le Parental Advi­so­ry devient un sym­bole de cool. Très vite, le rap s’empare égale­ment de ces quelques let­tres blanch­es sur fond noir pour attir­er les jeunes par leur lib­erté de parole, leur folie ver­bale, leur argot, leur vio­lence, avant d’en faire un élé­ment majeur de leur iden­tité graphique (l’affiche du film Straight Out­ta Comp­ton, qui racon­te l’ascension de NWA, reprend les mêmes codes couleur). Tous les grands albums rap sont mar­qués de son sceau: Ill­mat­ic de Nas, Enter The Wu-Tang de Wu-Tang Clan, The Chron­ic de Dr. Dre, Ready To Die de Noto­ri­ous B.I.G, The Slim Shady LP d’Eminem… Rien à sig­naler en revanche sur les pochettes de Vanil­la Ice. CQFD.

CENSORSHIT NUMÉRIQUE

Que reste-t-il aujourd’hui du Parental Advi­so­ry? Plus grand chose, vrai­ment. Tip­per Gore est aujourd’hui la prési­dente de la RIAA. Ironique. Sa fille, Karen­na, a aujourd’hui 43 ans, et a vu le loup plus d’une fois depuis cette écoute de “Dar­ling Nik­ki” dans le salon famil­ial. Ce fameux stick­er ne choque plus per­son­ne. Mais la cen­sure est tou­jours là, pas néces­saire­ment plus dis­crète, mais dif­férente. Numérique. Fin 2014, Apple a breveté une tech­nolo­gie per­me­t­tant de scan­ner les chan­sons et d’en sup­primer les gros mots. La men­tion EXPLICIT est, elle, inscrite en let­tres rouges dans les meta­da­ta des morceaux sur iTunes (même si vous n’y faites pas atten­tion, elles sont bien présentes). Tip­per approu­ve sans doute. Prince et Zap­pa n’ont eux plus leur mot à dire.

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