Mayday, le brillant quatrième album de Boys Noize, sort aujourd'hui.

Boys Noize : La force tranquille

Sym­bole du cogneur élec­tro invétéré depuis ses débuts, Alex Rid­ha, alias Boys Noize, mon­tre un tal­ent beau­coup plus large à l’occasion de son bril­lant qua­trième album, sans nul doute son meilleur. Nos oreilles le remercient.

Généra­tion tur­bine. Pour tout leader d’une hype musi­cale automa­tique­ment vouée à la ringardise, il n’est jamais facile de se débar­rass­er d’une éti­quette. Deman­dez à Ed Banger et à Jus­tice, qui ont dû batailler ferme pour démon­tr­er que leur reg­istre (et leurs goûts musi­caux) était beau­coup plus large que sim­ple­ment pro­duire des sons à écouter la tête dans l’enceinte pour des club kids surex­cités. Sûr de sa force, Alex Rid­ha alias Boys Noize, le plus fran­cophile des pro­duc­teurs alle­mands, tête de pont depuis qua­si­ment dix ans d’une élec­tro qui tape très fort, n’avait jusqu’alors pas eu besoin de se pos­er ce genre de ques­tions. D’autant plus qu’il s’était aus­si ménagé des plages de res­pi­ra­tion en com­pag­nie d’Erol Alkan (le maxi “Avalanche”) ou Gon­za­les, pour Octave Minds, le pro­jet house bar­rée à l’allure de musique de film.

NOUVEAUX HORIZONS 

Au bout de trois albums conçus dans le seul but de “dis­pos­er d’armes lour­des pour les DJ-sets”, le jeune homme a eu envie, non pas de tourn­er la page – pourquoi sci­er le trône sur lequel on est assis? –, mais bien de décou­vrir de nou­veaux hori­zons. “Ce qui est inédit sur cet album, ce sont d’abord les mélodies, mais aus­si le proces­sus créatif. Mes précé­dents albums, je les con­ce­vais entre deux sets, en me dis­ant: ‘Allez, on s’y met, c’est facile.’ Et en deux heures je pro­dui­sais un morceau. Pour celui-là, j’ai vrai­ment eu besoin de temps pour me pos­er et me deman­der com­ment je pour­rais redéfinir les choses. Ma seule règle a été de ne pas faire que du 4/4, afin d’avoir des titres plus ‘bro­ken beat’ ou avec plus de mélodies. Mais le naturel a sou­vent pris le dessus, et je reve­nais incon­sciem­ment vers du 4/4. Il fal­lait que je fasse atten­tion!”, nous racon­te le char­mant Alex tout en piochant alter­na­tive­ment dans une assi­ette tomates/burrata et une de cala­mars frits, attablé sur la ter­rasse tran­quille du Stan­dard Hotel de Mia­mi Beach. Nous sommes alors très loin de l’agitation folle des étab­lisse­ments du bord de plage, trans­for­més à cette péri­ode de l’année (mi-mars) en dance­floor géant dès 14h pour cause de Win­ter Music Con­fer­ence. Soit l’équivalent du Salon de l’Agriculture pour la musique élec­tron­ique depuis main­tenant plus de trente ans. Une pre­mière édi­tion que Boys Noize n’a bien sûr pas con­nue, lui qui avait tout juste trois ans à l’époque.

GRAND FRÈRE 

D’origine arabe, Rid­ha naît à Ham­bourg en 1982 dans une famille pas spé­ciale­ment portée sur la musique, même si sa mère adore le dis­co et son père Pink Floyd. Non, pour trou­ver qui a inoculé à Alex le dan­gereux virus, il faut regarder du côté de son grand frère. Âgé de seize ans à la fin des années 80, l’aîné décou­vre la house nais­sante et passe en boucle dans sa cham­bre les pre­miers tracks de Far­ley Jack­mas­ter Funk et Steve “Silk” Hur­ley sous les yeux et surtout les oreilles ravies d’Alex, sept ans à peine. Sa voca­tion se pré­cis­era quelques années plus tard: “Je crois que la pre­mière fois où j’ai com­pris que je voulais être musi­cien, c’était au col­lège. Je devais avoir onze ans. Nous avions une salle avec des instru­ments à dis­po­si­tion et notam­ment une bat­terie sur laque­lle je jouais en écoutant des dis­ques de Metal­li­ca ou Nir­vana. On s’est mis à faire un groupe avec des potes et je suis vrai­ment tombé amoureux de la musique.” L’influence house du grand frère sera néan­moins plus forte que ces pre­miers pas rock, et à seize ans, alors qu’il tra­vaille dans un mag­a­sin de dis­ques, sec­ond événe­ment déter­mi­nant pour le jeune homme: “Je com­mençais tout juste à faire des DJ-sets dans un club de deep house de Ham­bourg et Boris Dlu­gosch, la star de la ville à cette époque, qui me con­nais­sait du mag­a­sin, m’a demandé de faire le warm-up à son anniver­saire. Tout a bas­culé cette nuit-là. Je me suis dit que c’était ce que je voulais faire. J’ai com­mencé aus­si à tra­vailler sur des morceaux avec Mar­co Ten­snake. Puis à 20 ans, j’ai démé­nagé à Berlin et c’est vrai­ment devenu du sérieux.”

SACRÉ FRANÇAIS 

Mais le style par­ti­c­uli­er d’Alex Rid­ha, qui a aban­don­né la deep house de ses débuts pour se con­sacr­er à un reg­istre beau­coup plus extrême, oui cette fameuse tur­bine, a du mal à se faire accepter en Alle­magne: “J’étais un peu le mec bizarre. Je n’appartenais à aucun genre. Je fai­sais de la techno-house avec un esprit punk. À Berlin, le milieu élec­tro ne m’aimait pas trop, ce n’est qu’à par­tir de mon sec­ond album que ses acteurs se sont dit: ‘Ah, mais ce n’est pas si mau­vais que cela.’  (rires) Alex se sou­vient même d’un retour de Lau­rent Gar­nier à pro­pos de son pre­mier maxi: “C’est cool, mais je ne sais pas com­ment le mix­er.” D’autres que lui sauront. Et notam­ment toute la nou­velle scène française french touch 2.0 qui adopte Alex comme l’un des siens. “Mon pre­mier DJ-set en dehors de l’Allemagne, c’était en France avec Jus­tice. J’étais aus­si très con­nec­té avec Insti­tubes, nous étions tout un petit groupe dans ces années-là, nous parta­gions la même vision de la musique élec­tron­ique, nous ne voulions pas que ce soit étriqué. On a gran­di ensem­ble et on est devenus très bons amis. En dehors de notre musique, il y avait la min­i­male qui était énorme et ce milieu ne nous accep­tait pas. Je me sou­viens que quand j’ai décou­vert le maxi Waters Of Nazareth de Jus­tice, per­son­ne ne le jouait et même dans les mag­a­sins de dis­ques de Berlin, ils ne voulaient pas le ven­dre ! Je courais chez Hard Wax (mag­a­sin de dis­ques berli­nois culte, ndr), et je leur dis­ais : ‘Mais écoutez ça, vous devriez le com­man­der.’ La pre­mière fois que je l’ai joué, les haut-parleurs ont pété, c’était fou. Je pou­vais tout à fait le mix­er avec un maxi de chez Roulé ou un truc élec­tro­clash. Mais à Berlin, aucun DJ ne com­pre­nait ça.” 

FUCK THE SYSTEM 

D’où sans doute ce désir de créer en 2005 son pro­pre label, Boys­noize Records, à seule­ment 22 ans, pour sor­tir sa pro­pre pro­duc­tion puis celle des autres, comme les Frenchies Djed­jotron­ic, Les Petits Pilous, ou entre autres Strip Steve, House­meis­ter et SCNTST. Depuis, cette volon­té d’indépendance qui se rap­proche du “Do It Your­self” punk ne l’a jamais quit­té mal­gré les appels du pied de l’industrie: “J’ai tou­jours refusé les offres. J’aurais pu avoir un deal de dis­tri­b­u­tion pour mon label et un con­trat d’artiste pour moi. Mais imag­i­nons que je signe pour Warn­er ou Uni­ver­sal avec des gens qui aiment sincère­ment ma musique et qui me sou­ti­en­nent. Ils seront peut-être virés six mois plus tard et rem­placés par d’autres qui eux ne s’intéresseront qu’à l’argent, aux chiffres de ventes et aux pas­sages radio de ma musique. Or je ne fais pas de la musique pour la radio. Si ça arrive, tant mieux, mais ce n’est pas mon approche ini­tiale. Quand un gros label investit sur toi, il veut un retour sur investisse­ment. Sans compter que mon directeur artis­tique me deman­dera sûre­ment: ‘Mais pourquoi ne fais-tu pas des chan­sons comme ça ou comme ci?’ Et là, je lui répondrai non. C’est là que les prob­lèmes com­menceront.” (rires) Sans compter que des exem­ples récents ne l’ont pas non plus incité à franchir le pas. “J’ai vu telle­ment d’amis vic­times de cela. Au début, ils te dis­ent : ‘C’est génial, j’ai été signé chez Uni­ver­sal.’ Trois ans plus tard, leur dis­cours change : ‘C’est un désas­tre, je ne peux pas sor­tir du con­trat, ils ne con­nais­sent rien à ma musique.’ C’est bien de sign­er avec une major, mais il faut jouer le jeu. Je crois que ma musique n’est pas faite pour ça. Elle n’est pas spé­ciale­ment bank­able. Pour­tant, avant de sor­tir cet album, je l’ai fait écouter à des gros labels, mais finale­ment je me suis dit : ‘Fuck the sys­tem.’ ” 

DE LARRY LEVAN À ALVA NOTO 

D’autant plus que les gross­es col­lab­o­ra­tions qu’il a pu faire avec Black Eyed Peas et Kelis ne l’ont pas incité à pour­suiv­re ce genre d’expériences : “À cette occa­sion, j’ai appris com­ment le sys­tème et l’industrie tra­vail­lent et je n’ai pas aimé ce que j’ai vu. À ce niveau de la pop music, ce qui est impor­tant, ce n’est pas la musique ou les êtres humains, mais unique­ment l’écriture d’un hit. Et pour faire cela sur un seul morceau, tu peux avoir trente inter­venants, dont dix pro­duc­teurs ! J’ai réal­isé il y a quelques années que je préférais com­pos­er un autre album avec Gon­za­les ou pro­duire dix tracks tech­no que je sor­ti­rais dans la foulée sur mon label, plutôt que pass­er une semaine à faire des chan­sons pour Rihan­na qui sor­tiront peut-être un jour… Si elle décide de les choisir par­mi la cen­taine dont elle dis­pose déjà”, explique Alex sans langue de bois, vêtu d’un très beau t‑shirt à la gloire de Lar­ry Lev­an, l’âme du fameux Par­adise Garage, que l’on n’imaginerait pas for­cé­ment porté par quelqu’un qui a la répu­ta­tion de taper plus vite que son ombre. Mais Alex Rid­ha est avant tout un amoureux de la musique élec­tron­ique, capa­ble aus­si de dis­sert­er pen­dant des heures sur les expéri­men­ta­tions par­fois fort abscons­es d’Alva Noto et du label Raster Noton. Un homme de goût dont les pro­duc­tions n’ont cepen­dant jusqu’ici que par­tielle­ment reflété cette large cul­ture musi­cale (mais pas que…), que salue Dje­jotron­ic, artiste phare de Boys­noize Records : “Il y a une con­stante dans la per­son­nal­ité d’Alex, c’est la curiosité. Prin­ci­pale­ment en matière de musique, mais pas seule­ment. C’est une per­son­ne acces­si­ble, à l’écoute, peu importe l’interlocuteur. On se con­naît depuis huit ans, je n’ai jamais ressen­ti chez lui une once de las­si­tude après toutes ces années passées entre son stu­dio et les aéro­ports. Il a gardé la même exci­ta­tion pour explor­er un nou­veau genre musi­cal ou un nou­veau syn­thé. En tournée, pas une minute de répit, il trou­ve sys­té­ma­tique­ment le moyen de finir chez le dis­quaire du coin ou de pass­er l’après-midi en studio.” 

TOUCHÉ MAIS PAS COULÉ 

Avec May­day, qui séduit par sa diver­sité et sa musi­cal­ité, Boys Noize nous a aus­si touché en met­tant pour la pre­mière fois ses tripes sur le dance­floor. Mais le cli­mat par­ti­c­uli­er qui a présidé à la genèse de l’album explique l’humanité qui s’en dégage. Il y a trois ans, son meilleur ami et son assis­tant, qu’il con­naît depuis ses vingt ans, meurt dans des con­di­tions trag­iques, assas­s­iné avec toute sa famille lors d’un voy­age en Afrique du Sud, dont il était orig­i­naire: “Après ce drame, j’ai tra­ver­sé une péri­ode très dif­fi­cile. Je n’ai plus trop fait de DJ-set ni de musique. J’ai com­mencé à plus réfléchir sur moi-même, sur ce que je voulais faire de ma vie”, raconte-t-il très ému. “Mais il fal­lait avancer, appren­dre à faire sans lui, que je voy­ais tous les jours. Je dois dire que la musique m’a beau­coup aidé pour sor­tir de cette sit­u­a­tion très som­bre. J’étais donc dans cet état d’esprit un peu bizarre pen­dant l’enregistrement de May­day. Même si tu me dis que cela se sent, je n’ai pas vrai­ment l’impression que cela se reflète dans ma musique. Mais cette his­toire m’a changé pour tou­jours. Aujourd’hui, même lorsque je suis très heureux, je me sens très triste.” Au point de pleur­er sur le dance­floor ? Une idée qui n’aurait pas déplu à un cer­tain Lar­ry Lev­an. (Patrice Bardot)

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May­day : la chronique

Il aura fal­lu du temps. Presque dix ans après ses débuts, Boys Noize peut jouer au Berghain à Berlin, sans que per­son­ne (enfin presque…) ne trou­ve rien à redire. DJ désor­mais recon­nu pour sa tech­nique et surtout sa grande cul­ture musi­cale, Alex Rid­ha se devait aus­si d’en don­ner la preuve discographique après trois albums très forte­ment ancrés du côté de cette fameuse “tur­bine”. Même si cer­tains avaient décou­vert en 2014 toute la sub­til­ité dont Boys Noize était capa­ble à l’occasion de la sor­tie de l’album Octave Minds, fruit de sa col­lab­o­ra­tion avec Gon­za­les. Désor­mais avec May­day, dont le titre peut être inter­prété comme une sorte de son­nette d’alarme pour “cette musique élec­tron­ique dev­enue main­stream, avec ces fes­ti­vals qui ressem­blent à des cirques où les DJ’s jouent tous la même musique”, per­son­ne ne pour­ra pas dire qu’il ne savait pas. Sans trop en faire, Alex Rid­ha dis­tille au fil de ce qua­trième album quelques justes clins d’œil à ses racines musi­cales éclatées. Comme ce “Rock The Bells” évo­quant le “Block Rockin’ Beats” des Chem­i­cal Broth­ers, ou bien “Los niños” sa ver­sion ’10 du titre culte, pré-électro “Los niños del par­que” de Liaisons Dan­gereuses. À la dif­férence de son album précé­dent et du fea­tur­ing gad­get de Snoop Dogg sur “Got It”, Boys Noize a retenu la leçon et les nom­breux invités (splen­dide Poliça sur “Starchild”) ne sont pas là pour juste se met­tre en valeur, mais bien hon­or­er la per­son­ne qui les a invités. Avec comme point d’orgue, le dernier track “Birth­day”, où Hud­son Mohawke et Spank Rock se met­tent à la place d’Alex: “Every day I wake up it’s like my fuckin’ birth­day.” Et le nôtre par la même occasion.

May­day (Boysnoize/La Baleine), sor­tie le 20 mai
A voir le 25 mai en live à Paris (La Gaîté Lyrique), et en DJ-set le 24 juin à Sol­i­days, le 1er juil­let à Main Square, le 2 juil­let à Garorock…

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