Britney Spears : ascension et chute de l’idole qui n’a jamais grandi

par Tsugi

Cette semaine, Tsu­gi vous invite à lire ou relire cinq arti­cles de la série con­sacrée aux pop stars, ini­tiale­ment pub­liée dans le zine bor­de­lais Le Gospel (le #6 se chope ici). Aujourd’hui, Pierre Alberi­ci revient sur l’ascension et la chute de Brit­ney Spears, idole ado­les­cente restée aux portes de l’âge adulte dans un nuage de dépres­sion et de pop songs irré­sistibles.

Par Pierre Alberi­ci

En cette péri­ode de con­fine­ment, la pop-star Brit­ney Spears a tué l’ennui en déter­rant de vieux démons. Avec le lan­gage con­tem­po­rain d’Instagram, elle s’est filmée en train de danser sur le titre “Filthy” d’un cer­tain Justin Tim­ber­lake. Réponse de l’intéressé : « Snapchat, Insta­gram, Tik­Tok, Face­book même Myspace étaient inspirés par toi. »

L’ex petit ami vise juste : il y liste en un com­men­taire des espaces que, suc­ces­sive­ment, la désor­mais pré-quadra aura su se réap­pro­prier. Il y fait l’état des out­ils ayant défilé devant tous les mil­lenials de son (mon) âge pour occu­per une place médi­a­tique. Il nous donne l’occasion de retrac­er le par­cours sin­ueux et attachant, de cette icône de la généra­tion MTV ayant dû subir tous ces change­ments, de l’enfance à un douloureux voire impos­si­ble pas­sage à l’âge adulte.

Jeunesse dorée et hit à tout prix

La car­rière médi­a­tique de Brit­ney Jean Spears naît en 1992 (elle a 11 ans) dans un haut lieu de la pop cul­ture. Pop-star pré­coce, elle est ani­ma­trice du All New Mick­ey Mouse Club – pro­gramme de Dis­ney Chan­nel – aux côtés de Christi­na Aguil­era, Ryan Gosling et Justin Tim­ber­lake. Il est d’ailleurs intéres­sant de not­er que le des­tin pro­fes­sion­nel réservé aux filles fut beau­coup moins clé­ment que celui des garçons .

Après une ten­ta­tive avortée au sein du girls band Innosense, la car­rière discographique de Brit­ney Spears débute le 3 novem­bre 1998 avec “Baby One More Time”. Pro­duite par l’architecte sonore des boys/girls bands Max Mar­tin, la chan­son (ini­tiale­ment prévue pour le groupe d’Atlanta TLC) mar­que les pre­miers pas de la jeune fille du Mis­sis­sip­pi au som­met des charts avec ce qui reste son plus gros hit inter­na­tion­al à ce jour (plus de 490 mil­lions de vues pour le clip offi­ciel sur YouTube).

A l’époque, le con­texte de l’industrie musi­cale favorise égale­ment la mon­tée en puis­sance de l’artiste pou­vant jouer sur deux tableaux : celui des ventes physiques grâce à l’implantation du CD et son âge d’or (R.I.P.) mais aus­si celui du clip et l’économie du sin­gle (via notam­ment les chaînes de télévi­sion en « M » comme MCM, MTV, M6 Music). Brit­ney domine le jeu de la pop en s’appropriant déjà ses futurs stan­dards : miser sur la rentabil­ité d’un titre plutôt que sur le pari d’un long for­mat. Inve­stir sur le cliché de la loli­ta et de son pou­voir d’influence plutôt que sur un par­cours artis­tique plus per­son­nel. Comme un hom­mage à ses racines puisées dans la pop-culture, la dernière piste de son pre­mier effort est la reprise de “The Beat Goes On , com­posée par Son­ny Bono et inter­prétée en com­pag­nie de Cher, un cer­tain mod­èle de pop-star améri­caine.

La jeunesse dorée de Brit­ney se pour­suit lorsqu’elle repro­duit la per­for­mance sur le juste­ment nom­mé sec­ond album Oops !… I Did It Again. Il se vend à plus de 20 mil­lions d’exemplaires et fixe les exi­gences très haut. Si Brit­ney pou­vait être citée comme celle qui a réus­si à tran­scen­der ce nou­veau type de développe­ment de car­rière (le hit à tout prix) elle pour­rait égale­ment en être la pre­mière vic­time con­cer­nant sa durée de vie artis­tique. Il faut donc se réin­ven­ter, faire des choix, s’assumer, autrement dit agir en tant qu’adulte.

Britney et In The Zone : crise d’adolescence

Alors que l’image de l’écolière sexy et provo­cante com­mence à vac­iller, l’album suiv­ant va opér­er une tran­si­tion impor­tante dans l’identité de la chanteuse améri­caine. Con­trainte désor­mais à la loi des ten­dances, Brit­ney Spears devient Brit­ney sur l’album du même nom. Cette mue se traduit par un renou­veau sal­va­teur artis­tique­ment par­lant avec notam­ment deux sin­gles pro­duits par The Nep­tunes (Phar­rell Williams et Chad Hugo) et con­sti­tu­ant une véri­ta­ble rampe de lance­ment vers le magis­tral In The Zone. L’ex-lolita s’assume et ce qui pou­vait être pris comme quelque chose de naïf et excus­able devient doré­na­vant polémique et cli­vant.

Encore un temps d’avance pour l’artiste, dont l’agent révèle en 2014 la mise en scène du bais­er entre Madon­na et sa cliente lors des MTV Awards en 2003 afin de créer un buzz qui allait, dès le lende­main, se retourn­er con­tre elle. L’Amérique puri­taine est choquée : c’est le pre­mier faux-pas de la nou­velle Princess of Pop qui rêve de sor­tir de sa zone de con­fort (musi­cale). Elle loupe ensuite le coche des tournées (qu’elle met­tra en pause momen­tané­ment en 2002). Sa vie affec­tive devient insta­ble et ses débuts d’actrice mal­adroits dans le film Cross­roads sont forte­ment cri­tiqués . L’artiste a du mal à pass­er un cap.

Néan­moins, la véri­ta­ble dream team (allant de R. Kel­ly aux pro­duc­teurs Roy Hamil­ton, Jim­my Har­ry et Mark Tay­lor en pas­sant par Madon­na ou encore Moby) ayant con­tribué à la douzaine de titres sor­tis (dont “Tox­ic” ) en novem­bre 2003 pour In The Zone, lui per­met de garder un suc­cès pop­u­laire . Avec ces deux albums qui pour­raient être perçus comme le cré­pus­cule de sa jeunesse, et se con­clu­ant par un chant du cygne des plus per­son­nel, touchant et sincère (le titre “Every­time), Brit­ney laisse néan­moins une nou­velle fois son empreinte sur l’attitude en devenir des pop-stars. Celle qui trans­formera des teenagers améri­cains filmés dans leurs col­lèges en des adules­cents influ­enceurs dans un décor à la Matrix numérisé avant-garde d’Instagram ?

La maturité loupée ou le refus de passer à l’âge adulte

Comme pour beau­coup d’artistes des années 90, Brit­ney Spears aura du mal à retrou­ver sa vitesse de croisière après son (deux­ième) meilleur album. Celle-ci doit égale­ment faire face aux nou­veaux paris de l’industrie musi­cale mis­ant sur la cul­ture hip-hop et délais­sant pro­gres­sive­ment la cul­ture dance de la décen­nie précé­dente. Face à de nou­velles étoiles mon­tantes pour qui la car­rière « au titre » est déjà bien enclenchée (Bey­on­cé et Rihan­na dans une moin­dre mesure à l’époque), Brit­ney som­bre au moment de pass­er le stade de la matu­rité.

Justin Tim­ber­lake l’avait annon­cé dans le clip de “Cry Me A Riv­er”, Brit­ney n’est plus que l’ombre d’elle-même. La pro­mo­tion de son dernier album est, égale­ment, ratée suite à une mal­heureuse blessure sur sa tournée The Onyx Hotel Tour en 2004. Les ventes s’en ressen­tent et la chanteuse essaye de se redonner lit­térale­ment une sec­onde enfance sur le petit écran : en 2005 elle lance sa pro­pre télé-réalité avec son com­pagnon (l’encore juste­ment nom­mé Brit­ney And Kevin Chaot­ic) mais rien n’y fait : les retours sont cat­a­strophiques.

La presse à scan­dale ne l’épargne pas : prise de poids, culotte trop vis­i­ble, fréquen­ta­tions jugées trop peu sages (Paris Hilton et Lind­say Lohan). Comme point cul­mi­nant de ce burn out bouil­lon­nant depuis des années, le monde décou­vre alors une femme insta­ble, crâne rasé, lit­térale­ment broyée par la célébrité et han­tée par une nos­tal­gie destruc­trice.

Signes des temps, en 2007, le plus gros site de fan de l’artiste World Of Brit­ney ferme. Après des excus­es publiques, elle entre en cure de dés­in­tox­i­ca­tion. Pour­tant, elle trou­ve, pour la troisième fois, les ressources néces­saires pour offrir à son audi­toire une nou­velle renais­sance discographique nom­mée Black­out et moyen­nement accueil­li par la cri­tique. Paru en 2008, l’album Cir­cus et son titre phare “Wom­an­iz­er” laisse entrevoir la per­spec­tive d’une rédemp­tion médi­a­tique et com­mer­ciale en bat­tant le record de la plus grande pro­gres­sion au Bill­board 100 pas­sant de la 96ème à la 1ère place.

En reprenant, par la suite, les mêmes ingré­di­ents qu’au début de sa car­rière (Max Mar­tin revient dans la boucle) et les stan­dards des courants musi­caux en vogue au fil des albums (dub­step deux­ième généra­tion, musique de club édul­corée), elle parvient à ren­tr­er dans le rang et se respon­s­abilis­er au fil des albums.

En pleine crise de la trentaine, Brit­ney cristallise sur “Brit­ney Jean” en 2011, la soli­tude de la vie d’une pop-star, ten­tant de régler les comptes du passé et de ce chemin de croix que représente sa car­rière digne d’une héroïne scors­esi­enne.

L’an 2019 mon­tr­era que, mal­gré le fait d’avoir retrou­vé une célébrité toute rel­a­tive en devenant l’ambassadrice de la mar­que Ken­zo et d’avoir pu extéri­oris­er son mal-être dans ce précé­dent con­cept album, des névros­es liées prob­a­ble­ment à son enfance sub­sis­tent tou­jours. En mars de l’année passée, l’artiste s’est faite intern­er en hôpi­tal psy­chi­a­trique mon­trant la plaie tou­jours ouverte que peut con­stituer, pour les gens de sa généra­tion, le pas­sage à l’âge adulte.

Ce n’est donc peut être pas for­cé­ment la musique de Brit­ney qui touche des mil­lenials comme moi mais bien son par­cours. Là où l’ado de classe moyenne que j’étais avait pu être ébloui par la tra­jec­toire d’un Kurt Cobain, incon­nu paumé et écorché ayant béné­fi­cié d’une ascen­sion sociale mais l’ayant aus­si stop­pé de manière bru­tale et trag­ique au moment d’assumer pleine­ment son statut, la tra­jec­toire de Brit­ney Spears pour­rait, plus fidèle­ment cor­re­spon­dre aux per­son­nes de mon âge.

Un âge où l’on nais­sait dans la pop-culture, où l’enfance était naïve et où l’on ressas­sait les mod­èles de nos par­ents et dont il a fal­lu faire le deuil (de manière(s) radicale(s) ? en se ras­ant le crâne ?). Un pas­sage vers la vie adulte qui ne s’est prob­a­ble­ment pas fait sans mal et parsemé de toutes sortes d’adaptations (aux divers marchés qu’ils soient de l’emploi, du numérique, de l’image de soi, de la cul­ture et des médias, et de l’entertainment)

Et où pour cer­tains, quelque chose d’innocent s’est trans­for­mé en poi­son. Quelque chose qui, comme le chante cette vic­time d’un sys­tème dans “Every­time”, nous a par­fois brûlé les ailes mais dont nous essayons, comme elle, au fil des années, de nous relever ! Courage Brit­ney !

L’ar­ti­cle orig­i­nal a été pub­lié sur Le Gospel ici. Le zine #6 est disponible par là.

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