Crédit Photo : Fernanda Pereira

Buoys” : le nouvel album pop et futuriste de Panda Bear inspiré par la trap

Buoys est un nou­veau départ. À l’écoute du disque, les tex­tures et les formes sont famil­ières. Pro­duc­tion éthérée, har­mon­i­sa­tions vocales réver­bérées et fior­i­t­ures élec­tron­iques sig­nent le style Pan­da Bear. Mais si les obses­sions du leader d’Ani­mal Col­lec­tive n’ont pas changé, elles se met­tent cette fois‐ci au ser­vice d’une vision nou­velle. Comme pour mieux rompre avec la trilo­gie Per­son PitchTomboyPan­da Bear Meets The Grim Reaper et imag­in­er la pop six­ties du futur. Pas de ten­ta­tion rétro­fu­tur­iste cepen­dant : ici, il n’est pas ques­tion de machines vétustes ni de mélodies nos­tal­giques comme chez bon nom­bre de groupes indés. Au con­traire, Buoys est un album de son temps qui joue avec une panoplie de sonorités con­tem­po­raines dont celles de la trap. D’ailleurs, son auteur s’est même essayé à l’autotune pour la pre­mière fois. Aidé par Rusty San­tos — son col­lab­o­ra­teur de longue date, à l’origine de récentes pro­duc­tions trap et reg­gae­ton -, par le musi­cien Dino Di San­ti­a­go et par la DJ chili­enne Lizz, il nous livre ici un disque inspiré, qui fait le grand écart per­ma­nent entre instru­men­ta­tion acous­tique et pro­duc­tion numérique. Le pari est auda­cieux mais néan­moins réus­si, ce qui nous a poussé à pos­er quelques ques­tions au prin­ci­pal intéressé. On a donc dis­cuté avec lui de ses tech­niques de pro­duc­tion et de ses influ­ences musi­cales. Au banc des inspi­ra­tions : des dis­ques de pop psy­chédélique et d’ambient mais aus­si, plus sur­prenant, de la trap, de la soul et même un bal­let de musique clas­sique. Ren­con­tre :

Ton nou­v­el album Buoys sem­ble être la syn­thèse d’une pro­duc­tion à la fois très acous­tique et très numérique. Ça s’est sou­vent ressen­ti dans ton tra­vail, mais cette fois‐ci tu as poussé cette dichotomie à l’extrême. Peux‐tu nous expli­quer cette démarche ?

C’est dif­fi­cile à dire. Je dirais que Rusty et moi n’y avons pas vrai­ment pen­sé au com­mence­ment du disque. Une fois que nous avons remar­qué que ça fonc­tion­nait, le but a été d’utiliser l’aspect per­for­matif de la musique, c’est-à-dire juste une voix et une gui­tare, et d’essayer de les faire son­ner de manière très pro­duite. Et c’est en quelque sorte devenu le pro­pos ou l’objectif de toutes les chan­sons, avec cette idée de faire son­ner les voix comme du plas­tique ou de les manu­cur­er. Ça a aus­si été le cas de la gui­tare. Le son de la gui­tare était prob­a­ble­ment le plus dif­fi­cile à traiter. Et ça a don­né ça… Pour ce qui est de l’inspiration, c’est plus qu’on voulait que ce son s’intègre à des trucs actuels qui nous plaisent, à Rusty et moi.

Pourquoi avoir voulu mod­erniser la pro­duc­tion ?

Je n’avais aucune envie de me trav­e­s­tir ou de faire quelque chose de mal­hon­nête ou de bidon. Toutes ces choses aux­quelles je fais référence du point du vue de la pro­duc­tion m’ont générale­ment ent­hou­si­as­mé. Mais il y a en par­tie aus­si la volon­té de par­ler de musique avec mes enfants. Et ce qu’ils con­sid­èrent comme de la musique nor­male est vrai­ment fasci­nant pour moi. De cette façon, je voulais sen­tir que mes paroles de chan­sons visaient des gens de leur âge. Je souhaite faire quelque chose qui, au moins en apparence, leur appa­raît comme fam­i­li­er. Et encore une fois, je par­le de choses que j’aime beau­coup aus­si. On dirait que j’essaie d’enfiler un cos­tume ou de faire quelque chose qui ne me ressem­ble pas. Mais c’est juste un peu dif­férent en ter­mes de per­spec­tive et com­paré à ce que j’ai pu faire par le passé.

Entre Rusty et toi, qui a fait quoi sur l’album ?

Avant son arrivée, j’avais écrit les par­ties de gui­tare, le chant, les paroles et j’avais des élé­ments de boîte à rythmes pour chaque chan­son. Il y a quelques chan­sons où l’on peut encore enten­dre le matéri­au d’origine, mais pour la plu­part des titres, nous avons rem­placé tous ces élé­ments élec­tron­iques par beau­coup d’autres choses. Et Rusty a été impliqué dans toutes les par­ties du proces­sus, qu’il s’agisse des démos que j’avais faites, des gui­tares, du chant, des drums et du pro­duit fini.

Sur cet album et comme sou­vent dans tes morceaux, les chan­sons con­ti­en­nent très peu de bass­es…

Oui et non. Pour moi, le dub est une musique au son par­fait. Dans une sphère plus con­tem­po­raine, la trap, notam­ment pro­duite par Rusty, suit le même mod­èle, sauf que tous les élé­ments sont poussés à l’extrême. Donc, plutôt qu’une gui­tare basse ou quelque chose dans ce genre de gamme de bass­es ou de hautes bass­es fréquences, on s’enfonce plus pro­fondé­ment dans les graves. Ensuite, au lieu d’un son de charley acous­tique, on a quelque chose qui est vrai­ment numérique et un peu plus croustil­lant. Et enfin le chant et tous les effets appliqués sur la voix définis­sent en quelque sorte l’espace entre ces deux élé­ments. Je voulais vrai­ment arriv­er à un résul­tat qui reflète ce genre d’architecture sonore. C’est donc comme si je n’avais plus rien dans cette gamme de bass­es fréquences. Toutes les bass­es ont été poussées beau­coup plus en pro­fondeur, d’où cette impres­sion. Mais elles sont là : ce sont surtout des sam­ples de 808, des trucs comme ça, qu’on a ajusté à la tonal­ité de chaque chan­son.

L’album évoque un envi­ron­nement aqua­tique avec notam­ment des sam­ples de gouttes d’eau. Était‐ce pen­sé d’avance ? Pourquoi cette atti­rance pour ces tex­tures sonores ?

Je ne peux pas vrai­ment dire que c’était quelque chose que j’avais plan­i­fié, c’est plutôt venu naturelle­ment. Mais effec­tive­ment, je l’ai remar­qué. Au fil des années, le thème de l’océan et de l’eau est omniprésent. Je ne peux pas vrai­ment met­tre le doigt dessus, mais toutes les villes dans lesquelles j’ai vécu ont tou­jours été situées près de la mer.  Du coup je pense qu’il y a quelque chose à pro­pos de la mer qui me fait me sen­tir à l’aise, en sécu­rité ou à la mai­son. Et si je devais m’auto-psychanalyser, je dirais que l’océan représente pour moi une sorte d’inconnu ou de fron­tière. Je pense que ce serait l’explication la plus per­ti­nente.

Tu as listé les artistes qui t’ont influ­encé sur ton disque Per­son Pitch, par­mi lesquelles on trou­ve tes références ado­les­centes comme ELO ou The Police. Avec du recul, lesquelles réson­nent avec ta musique aujourd’hui ?

Je dirais la plu­part… La plu­part sinon toutes. Mais je pour­rais surtout com­pléter la liste. Pas seule­ment avec des choses mod­ernes, mais aus­si avec des références plus anci­ennes que des amis m’ont recom­mandées ou que j’ai pu trou­ver en sur­fant sur Inter­net. Mais dans ce qui ressort de tout ça, il y a prob­a­ble­ment Daft Punk, en par­tie parce que j’ai fait un morceau avec eux. C’est peut‐être une réponse facile mais bon… Il y aurait aus­si George Michael même si ça n’est pas si évi­dent que ça.

Il y a quelque chose en par­ti­c­uli­er chez Daft Punk ?

Il y a deux choses. Ce qui m’inspire le plus, c’est plutôt la façon dont ils explorent les choses. Et puis, ils n’ont pas fait deux fois le même disque. Ils ont des idées.

Donc ça con­cerne plutôt leur car­rière ?

Oui, il s’agit plus de leur capac­ité à garder les choses fraîch­es et à ten­ter des trucs. Tu vois, un peu comme leur show pyra­mi­dal. Pour moi, c’était un événe­ment au même titre qu’une sor­tie d’album. C’était ce sur quoi ils voulaient se con­cen­tr­er, ce spec­ta­cle, cette scéno­gra­phie et toutes ces idées con­cer­nant leur musique. Il arrivent à penser hors du cadre, et c’est quelque chose que je trou­ve très inspi­rant.

En 2015, tu as men­tion­né des albums d’ambient comme Pop de Gas ou Chill Out de The KLF pour le mag­a­zine Enter­tain­ment Week­ly. Com­ment ce style t’a-t-il influ­encé ?

L’album Pop de Gas est un clas­sique pour moi. Wolf­gang Voigt a son pro­pre style parce qu’il n’y a rien de recon­naiss­able dans sa musique. C’est un peu extrater­restre d’une cer­taine façon. Et puis ce type est un maître à coup sûr. Je pour­rais remon­ter aus­si jusqu’à UF Orb par The Orb. Et puis Music For Air­ports de Bri­an Eno. Ce sont deux des pre­mières choses que j’ai enten­dues où j’ai sen­ti quelque chose d’informe et d’impressionniste qui me plai­sait beau­coup. Bri­an ou Dave d’Animal Col­lec­tive m’ont égale­ment fait écouter Chill Out de The KLF. J’ai vrai­ment aimé ce genre de voy­age qui t’embarque. Bon, c’est vrai que ça a l’air un peu cheesy dit comme ça. Mais j’aimais la façon dont cer­tains sons que je recon­nais­sais, comme des roues de moto par exem­ple, pro­dui­saient instan­ta­né­ment en moi cer­taines émo­tions. Ce type de sons pour­raient ne pas être con­sid­érés comme musi­caux. Mais j’ai vrai­ment appré­cié la façon dont ils col­orent l’expérience, une fois injec­tés dans le proces­sus musi­cal. J’ai trou­vé ça vrai­ment cool.

Quel disque représente le mieux le “psy­chédélisme” pour toi ?

Chill Out fonc­tionne assez bien… Je cherche des choses dont nous n’avons pas encore par­lé. Peut‐être la suite Casse‐Noisettes de Tchaïkovs­ki ? C’est de la musique super synesthé­tique pour moi. C’est très col­oré, ça me fait rêver et voy­ager.

Ton har­mon­i­sa­tion des voix amène sou­vent les médias à citer Pet Sounds des Beach Boys. Tu as aus­si par­lé d’autres influ­ences comme les Bea­t­les ou les Zom­bies. Qu’est-ce qui t’as mar­qué dans la musique des années 60 ?

J’ai prob­a­ble­ment men­tion­né des choses un peu plus anci­ennes comme Four Tops, Sam Cooke ou le groupe Incred­i­ble String Band… Bon, ils ne sont peut‐être pas si cools que ça, mais il y a beau­coup de chant dans leurs morceaux. Il y a Supremes, tout comme des groupes de filles des années 50, des trucs de la Motown et aus­si des titres de Phil Spec­tor qui a fait par­tie de l’histoire de Bri­an Wil­son. Du coup je sup­pose que ça a du sens d’en par­ler.

Il y a un album spé­ci­fique de Bri­an Wil­son ?

Je suis plutôt un type à chan­sons. Il n’y pas vrai­ment d’album que je pour­rais choisir. Pas même Pet Sounds dont je ne suis pas entière­ment fan du début à la fin. Je dirais peut‐être Mag­i­cal Mys­tery Tour des Bea­t­les parce que j’aime qua­si­ment toutes les chan­sons dessus.

Tu vis au Por­tu­gal depuis plusieurs années et sur cet album tu as tra­vail­lé avec Dino D’Santiago, un musi­cien por­tu­gais. Tu as fait des décou­vertes intéres­santes dans la scène locale ?

Oui. Ce sont surtout des jeunes gens que je con­nais par ici et qui font de la musique. Il y a mon amie Maria Reis par exem­ple. Elle avait un groupe avec sa sœur qui s’appelle Pega Mon­stro et que j’aime beau­coup. Elle fait par­tie d’un col­lec­tif de gens qui ont un label appelé Cafe­tra. Ils ont fait beau­coup de choses par eux‐mêmes comme des sor­ties sur inter­net. Ils s’occupent de leurs pro­pres con­certs et gèrent leurs busi­ness ensem­ble de manière autonome. Et c’est quelque chose que je trou­ve très inspi­rant. Il y a aus­si le label Príncipe qui est en par­tie dirigé par mon ami Nel­son… C’est presque stricte­ment élec­tron­ique et ce sont sou­vent des sons faits par des jeunes qui ont générale­ment des par­ents immi­grés qui vien­nent d’Angola ou du Mozam­bique. Ils appor­tent un son frais.

D’autres recom­man­da­tions ?

Des Améri­cains comme Zaythoven, Mike Will Made It, Metro Boomin ou, bien sûr, Rusty. Il est vrai­ment doué dans ce qu’il fait. Il y a tou­jours quelque chose qui me par­le dans les pro­jets dans lesquels il est impliqué. Eric Copeland aus­si est très bon. Enfin, il y a Dean Blunt, Ariel Pink, ou les morceaux solos de Dave d’Animal Col­lec­tive.

Pour vous faciliter la vie, on a pré­paré une playlist thé­ma­tique qui rassem­ble l’ensemble des morceaux, artistes et dis­ques cités par Pan­da Bear au cours de l’interview. Bonne écoute !

Retrou­vez une deux­ième inter­view inédite de Pan­da Bear dans le dernier numéro de Tsu­gi.

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