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Dedeco à donf les manettes
24 février 2022

Ce Brésilien mixe gaming et musiques électroniques en mode Boiler Room

par Romain Salas

Se filmer en train de mixer sur un petit contrôleur des bandes-son de jeux vidéo mythiques tout en incrustant sur fond vert des extraits du gameplay, c’est tout l’art de Dedeco, un jeune brésilien passionné de video game music. Son but, réintégrer la culture gaming aux musiques électroniques. Son rêve, jouer du Streets of Rage en club all night long.

C’était il y a 3 ans. André Pádua, de son nom de scène Dedeco, est invité à jouer dans un hotspot techno de Belo Horizonte, une grande ville au sud du Brésil réputée pour ses fêtes underground. Pendant son set, le jeune brésilien lâche un morceau techno extrait de Ridge Racer, un jeu vidéo japonais de voiture de course des années 90. Personne ne semble saisir le clin d’œil, mais tous vrombissent sur ses sonorités héritées du chiptune 8-bit, genre musical qui a popularisé les musiques électroniques dans le milieu du gaming.

André rentre chez lui galvanisé, avec la conviction d’avoir une nouvelle mission à remplir : rendre au video game music (VGM) ses lettres de noblesse. « Depuis petit, je joue aux jeux vidéo autant pour la bande-son que le gameplay. J’ai grandi avec les sonorités informatiques des puces audios du Mega Drive de SEGA et de la Nintendo 64, des sons binaires à la Mario Bros. Leur rendre hommage était bien le minimum », raconte le DJ de 27 ans. Il décide de réaliser un set 100% VGM où il joue notamment des sons de Super Metroid (1994), avant de clore avec Can You Feel The Sunshine? de Sonic R (1997), un track mi-Hi-NRG disco mi-trance. « C’était sauvage, les transitions étaient audacieuses. Un pote est même venu freestyler, un autre faire une sorte de karaoké. Tout ça sur du son de jeu vidéo à 130 BPM qu’on a tous découvert dans notre chambre il y a 20 ans. »

« Je voulais reprendre les codes de Boiler Room  et les appliquer au jeu vidéo »

André trouve alors son nom de scène, Dedeco, et pendant le premier confinement, il achète une caméra, un fond vert et commence à se filmer en train de jouer les meilleures musiques gaming de son enfance. « Il n’y avait personne qui faisait des DJ Set de VGM avec un fond incrusté. Je voulais reprendre les codes de Boiler Room et les appliquer à l’univers du jeu vidéo. L’idée d’être l’un des premiers était très excitante. » Sur le plan esthétique, André s’inspire des visuels des Just Jam de Tim & Barry, et des performances scéniques de Partiboi69. D’autres artistes réalisent d’ailleurs déjà des VGM DJ set, comme ElFamosoDemon ou Dream Console, , mais aucun d’entre eux ne se filme pendant l’enregistrement, encore moins avec une incrustation sur fond vert. Pour chaque set, le jeune artiste de 27 ans choisit un genre musical qui fait office de fil rouge (house, deep house, techno, drum and bass, etc.) « Ma bibliothèque est remplie de bandes-son de vieux jeux en tout genre. Ça me permet de faire des mix par thématique sans passer trop de temps à digger. Mais ça ne rend pas la sélection facile » explique-t-il, rieur. « Le plus dur reste le choix du premier track, et de maintenir une jolie narration tout au long du set » précise André. Le set house music/garage est particulièrement représentatif, tant dans la musique d’ouverture que dans la cohérence des morceaux. « Je joue à un tas de jeux vidéo, ça me permet de télécharger des bandes-son entières sur Internet. Mais ce n’est pas ma seule source heureusement, ce serait trop chronophage. Je suis toujours à la recherche de compositeurs méconnus, de jeux vidéo obscurs, de développeurs qui se sont créés dans l’ombre de Namco, Konami ou Capcom. »

 « Entre le digging, la sélection, l’enregistrement et le montage,  chaque set me prend un mois »

L’immense majorité des musiques que joue André sont les versions originales. Une manière de garder l’authenticité des bandes-son, et de ne pas en dévoyer la nature. « J’édite très peu les tracks car elles n’ont pas pris une ride. Elles ont ce goût rétro qui les rend indémodables, et les modifier trop en profondeur leur ferait perdre une part de leur magie » souligne le disc-jockey, le ton soudainement sérieux. « J’ai dû faire trois ou quatre edits max, et généralement ça se limite à un kick, parfois à des drums pour dynamiser le morceau. Ça donne un effet plus pêchu, plus club. » Une fois le tracklisting complet et l’enregistrement terminé, place à la partie vidéo. « Je sélectionne essentiellement des visuels qui montrent le gameplay du jeu en question. Je les découpe en postproduction, puis je les incruste sur la vidéo du set en ajoutant un filtre de téléviseur cathodique histoire de donner une belle texture » décrit méthodiquement le jeune passionné des potards.C’est particulièrement impressionnant lors des transitions sèches au crossfader, par exemple entre le jeu de combat Heat The Soul 3 et Sonic Adventure 2 à ce moment du set house music/garage.

L’envers du décor

En plus du son et de l’image, Dedeco travaille aussi les sous-titres YouTube, dans lesquels il raconte l’histoire des jeux en question et les galères qu’il a eu à mixer certains morceaux. Bref, un travail de titan qui demande des dizaines d’heures de boulot. « Entre le digging, la sélection, l’enregistrement et le montage vidéo, chaque set me prend un mois. Si on compte aussi le sous-titrage et la communication, c’est grosso modo une quarantaine d’heures de travail. » Et parfois, ça devient terriblement chronophage. « Pour mon mix ambiant deep, je voulais qu’un visuel soit la partie du jeu où le personnage est dans le club. C’était pas sur Internet, du coup il m’a fallu littéralement une dizaine heures de jeu pour arriver au bon passage, le filmer avec ma caméra puis l’intégrer au montage. Tout ça pour que personne ne voit la différence » dit-il en éclatant de rire.

« J’aimerais montrer à quel point la musique de jeu vidéo est importante  dans l’histoire des cultures électroniques »

Le travail est dur, mais la récompense à la hauteur. André Pádua parvient à vivre de son art grâce à son compte Patreon, un site de financement participatif qui invite des mécènes à financer des œuvres sur une base régulière. Le jeune brésilien touche ainsi près de 500 $ par mois, assez pour vivre dans le pays. Cerise sur le gâteau, les commentaires sous ses vidéos YouTube sont unanimes élogieux. « Ce set sera légendaire dans quelques années » glisse un fan. « Il l’est déjà », répond un autre. « Je pense que jouer à ces jeux quand j’étais petit m’a préparé à trouver le chemin vers la house et le garage », raconte un amoureux du VGM. Face à ce succès, le belo-horizontino ne cache pas sa joie, mais revient vite sur ce qui l’anime, le lien étroit entre les musiques électroniques et la culture gaming. « L’histoire remonte à la fin des années 70, quand les Japonais de Yellow Magic Orchestra utilisaient des sons de jeux vidéo 8-bit dans leurs morceaux. Avec Computer Game & Firecracker en 1978, ils ont influencé l’ensemble des musiques électroniques, du chiptune 8-bit à la house actuelle » raconte Dedeco avec émotion. « C’est pareil avec Streets of Rage, dont les bandes-son ont été les premières à intégrer de la musique de club au tout début des années 90. Elles étaient aussi connues que les jeux vidéo eux-mêmes. »

Oh le beau décor chez Dedeco

Dans sa série de reportage The Rise of VGM, le documentariste Nick Dwyer montre comment des compositeurs japonais de video game music ont influencé des artistes comme Flying Lotus, Thundercat, Kode 9, etc. Stephen Lee Bruner, aka Thundercat, avait raconté qu’il pouvait chanter par cœur tous les morceaux des jeux Sonic. Preuve s’il en fallait encore une du lien consubstantiel qui unit musique électronique et jeu vidéo. « J’aimerais montrer à quel point la musique de jeu vidéo est importante dans l’histoire des cultures électroniques. Montrer que la culture gaming est constitutive de la culture globale. Montrer aussi aux clubbers que leurs racines, c’est aussi le VGM ; et aux gamers que la fête en club ou en rave, c’est génial. Si je peux rassembler ces deux univers, je serais très heureux », ponctue André. Et qui sait, peut-être un jour, organiser une Boiler Room à Belo Horizonte exclusivement dédiée aux musiques de jeux vidéo.

 

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