Dedeco à donf les manettes

Ce Brésilien mixe gaming et musiques électroniques en mode Boiler Room

Se filmer en train de mix­er sur un petit con­trôleur des bandes-son de jeux vidéo mythiques tout en incrus­tant sur fond vert des extraits du game­play, c’est tout l’art de Dede­co, un jeune brésilien pas­sion­né de video game music. Son but, réin­té­gr­er la cul­ture gam­ing aux musiques élec­tron­iques. Son rêve, jouer du Streets of Rage en club all night long. 

C’était il y a 3 ans. André Pád­ua, de son nom de scène Dede­co, est invité à jouer dans un hotspot tech­no de Belo Hor­i­zonte, une grande ville au sud du Brésil réputée pour ses fêtes under­ground. Pen­dant son set, le jeune brésilien lâche un morceau tech­no extrait de Ridge Rac­er, un jeu vidéo japon­ais de voiture de course des années 90. Per­son­ne ne sem­ble saisir le clin d’œil, mais tous vrom­bis­sent sur ses sonorités héritées du chip­tune 8‑bit, genre musi­cal qui a pop­u­lar­isé les musiques élec­tron­iques dans le milieu du gaming.

André ren­tre chez lui gal­vanisé, avec la con­vic­tion d’avoir une nou­velle mis­sion à rem­plir : ren­dre au video game music (VGM) ses let­tres de noblesse. « Depuis petit, je joue aux jeux vidéo autant pour la bande-son que le game­play. J’ai gran­di avec les sonorités infor­ma­tiques des puces audios du Mega Dri­ve de SEGA et de la Nin­ten­do 64, des sons binaires à la Mario Bros. Leur ren­dre hom­mage était bien le min­i­mum », racon­te le DJ de 27 ans. Il décide de réalis­er un set 100% VGM où il joue notam­ment des sons de Super Metroid (1994), avant de clore avec Can You Feel The Sun­shine? de Son­ic R (1997), un track mi-Hi-NRG dis­co mi-trance. « C’était sauvage, les tran­si­tions étaient auda­cieuses. Un pote est même venu freestyler, un autre faire une sorte de karaoké. Tout ça sur du son de jeu vidéo à 130 BPM qu’on a tous décou­vert dans notre cham­bre il y a 20 ans. »

« Je voulais repren­dre les codes de Boil­er Room  et les appli­quer au jeu vidéo »

André trou­ve alors son nom de scène, Dede­co, et pen­dant le pre­mier con­fine­ment, il achète une caméra, un fond vert et com­mence à se filmer en train de jouer les meilleures musiques gam­ing de son enfance. « Il n’y avait per­son­ne qui fai­sait des DJ Set de VGM avec un fond incrusté. Je voulais repren­dre les codes de Boil­er Room et les appli­quer à l’univers du jeu vidéo. L’idée d’être l’un des pre­miers était très exci­tante. » Sur le plan esthé­tique, André s’inspire des visuels des Just Jam de Tim & Bar­ry, et des per­for­mances scéniques de Partiboi69. D’autres artistes réalisent d’ailleurs déjà des VGM DJ set, comme ElFamosoDe­mon ou Dream Con­sole, , mais aucun d’en­tre eux ne se filme pen­dant l’enregistrement, encore moins avec une incrus­ta­tion sur fond vert. Pour chaque set, le jeune artiste de 27 ans choisit un genre musi­cal qui fait office de fil rouge (house, deep house, tech­no, drum and bass, etc.) « Ma bib­lio­thèque est rem­plie de bandes-son de vieux jeux en tout genre. Ça me per­met de faire des mix par thé­ma­tique sans pass­er trop de temps à dig­ger. Mais ça ne rend pas la sélec­tion facile » explique-t-il, rieur. « Le plus dur reste le choix du pre­mier track, et de main­tenir une jolie nar­ra­tion tout au long du set » pré­cise André. Le set house music/garage est par­ti­c­ulière­ment représen­tatif, tant dans la musique d’ouverture que dans la cohérence des morceaux. « Je joue à un tas de jeux vidéo, ça me per­met de télécharg­er des bandes-son entières sur Inter­net. Mais ce n’est pas ma seule source heureuse­ment, ce serait trop chronophage. Je suis tou­jours à la recherche de com­pos­i­teurs mécon­nus, de jeux vidéo obscurs, de développeurs qui se sont créés dans l’ombre de Nam­co, Kon­a­mi ou Capcom. »

 « Entre le dig­ging, la sélec­tion, l’enregistrement et le mon­tage,  chaque set me prend un mois »

L’immense majorité des musiques que joue André sont les ver­sions orig­i­nales. Une manière de garder l’authenticité des bandes-son, et de ne pas en dévoy­er la nature. « J’édite très peu les tracks car elles n’ont pas pris une ride. Elles ont ce goût rétro qui les rend indé­mod­ables, et les mod­i­fi­er trop en pro­fondeur leur ferait per­dre une part de leur magie » souligne le disc-jockey, le ton soudaine­ment sérieux. « J’ai dû faire trois ou qua­tre edits max, et générale­ment ça se lim­ite à un kick, par­fois à des drums pour dynamiser le morceau. Ça donne un effet plus pêchu, plus club. » Une fois le track­list­ing com­plet et l’enregistrement ter­miné, place à la par­tie vidéo. « Je sélec­tionne essen­tielle­ment des visuels qui mon­trent le game­play du jeu en ques­tion. Je les découpe en post­pro­duc­tion, puis je les incruste sur la vidéo du set en ajoutant un fil­tre de téléviseur cathodique his­toire de don­ner une belle tex­ture » décrit méthodique­ment le jeune pas­sion­né des potards.C’est par­ti­c­ulière­ment impres­sion­nant lors des tran­si­tions sèch­es au cross­fad­er, par exem­ple entre le jeu de com­bat Heat The Soul 3 et Son­ic Adven­ture 2 à ce moment du set house music/garage.

L’en­vers du décor

En plus du son et de l’image, Dede­co tra­vaille aus­si les sous-titres YouTube, dans lesquels il racon­te l’histoire des jeux en ques­tion et les galères qu’il a eu à mix­er cer­tains morceaux. Bref, un tra­vail de titan qui demande des dizaines d’heures de boulot. « Entre le dig­ging, la sélec­tion, l’enregistrement et le mon­tage vidéo, chaque set me prend un mois. Si on compte aus­si le sous-titrage et la com­mu­ni­ca­tion, c’est grosso modo une quar­an­taine d’heures de tra­vail. » Et par­fois, ça devient ter­ri­ble­ment chronophage. « Pour mon mix ambiant deep, je voulais qu’un visuel soit la par­tie du jeu où le per­son­nage est dans le club. C’était pas sur Inter­net, du coup il m’a fal­lu lit­térale­ment une dizaine heures de jeu pour arriv­er au bon pas­sage, le filmer avec ma caméra puis l’intégrer au mon­tage. Tout ça pour que per­son­ne ne voit la dif­férence » dit-il en écla­tant de rire.

« J’aimerais mon­tr­er à quel point la musique de jeu vidéo est impor­tante  dans l’his­toire des cul­tures électroniques »

Le tra­vail est dur, mais la récom­pense à la hau­teur. André Pád­ua parvient à vivre de son art grâce à son compte Patre­on, un site de finance­ment par­tic­i­patif qui invite des mécènes à financer des œuvres sur une base régulière. Le jeune brésilien touche ain­si près de 500 $ par mois, assez pour vivre dans le pays. Cerise sur le gâteau, les com­men­taires sous ses vidéos YouTube sont unanimes élo­gieux. « Ce set sera légendaire dans quelques années » glisse un fan. « Il l’est déjà », répond un autre. « Je pense que jouer à ces jeux quand j’é­tais petit m’a pré­paré à trou­ver le chemin vers la house et le garage », racon­te un amoureux du VGM. Face à ce suc­cès, le belo-horizontino ne cache pas sa joie, mais revient vite sur ce qui l’anime, le lien étroit entre les musiques élec­tron­iques et la cul­ture gam­ing. « L’histoire remonte à la fin des années 70, quand les Japon­ais de Yel­low Mag­ic Orches­tra util­i­saient des sons de jeux vidéo 8‑bit dans leurs morceaux. Avec Com­put­er Game & Fire­crack­er en 1978, ils ont influ­encé l’ensemble des musiques élec­tron­iques, du chip­tune 8‑bit à la house actuelle » racon­te Dede­co avec émo­tion. « C’est pareil avec Streets of Rage, dont les bandes-son ont été les pre­mières à inté­gr­er de la musique de club au tout début des années 90. Elles étaient aus­si con­nues que les jeux vidéo eux-mêmes. »

Oh le beau décor chez Dedeco

Dans sa série de reportage The Rise of VGM, le doc­u­men­tariste Nick Dwyer mon­tre com­ment des com­pos­i­teurs japon­ais de video game music ont influ­encé des artistes comme Fly­ing Lotus, Thun­der­cat, Kode 9, etc. Stephen Lee Bruner, aka Thun­der­cat, avait racon­té qu’il pou­vait chanter par cœur tous les morceaux des jeux Son­ic. Preuve s’il en fal­lait encore une du lien con­sub­stantiel qui unit musique élec­tron­ique et jeu vidéo. « J’aimerais mon­tr­er à quel point la musique de jeu vidéo est impor­tante dans l’his­toire des cul­tures élec­tron­iques. Mon­tr­er que la cul­ture gam­ing est con­sti­tu­tive de la cul­ture glob­ale. Mon­tr­er aus­si aux club­bers que leurs racines, c’est aus­si le VGM ; et aux gamers que la fête en club ou en rave, c’est génial. Si je peux rassem­bler ces deux univers, je serais très heureux », ponctue André. Et qui sait, peut-être un jour, organ­is­er une Boil­er Room à Belo Hor­i­zonte exclu­sive­ment dédiée aux musiques de jeux vidéo.

 

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