Chaton, pudique impudeur

Tout le monde aime les cha­tons. C’est mignon, c’est duveteux, inof­fen­sif et ça fait des petits miaule­ments adorables. Mais ce Chaton-là, pas sûr. Crinière de lion (on reste dans le félin), com­po­si­tions entre dub, pop et élec­tro, voix auto­tunée et paroles à se tir­er une balle de mélan­col­ie : Cha­ton, on adore ou on déteste. Pas de tiédeur pos­si­ble avec ce pre­mier album (sous cet alias du moins) de Simon Rochon Cohen, juste­ment nom­mé Pos­si­ble. On y entend, en français, les états d’une âme un poil abimée et désen­chan­tée après avoir bossé pen­dant 10 ans dans tout ce que la var­iété fait de plus gros : Yan­nick Noah, Natasha St-Pierre, Amel Bent, mais aus­si Jenifer, Lorie, Leslie – bref, “la plu­part des chanteuses qui ont un prénom comme pseu­do­nyme” peut-on lire sur sa page Wikipé­dia. L’humour est tou­jours là, en creux, et l’amour aus­si, alors que Cha­ton évoque sans aucun détour sa vie amoureuse et sa com­pagne Lola, ses par­ents, ses frères… En con­cert, c’est pareil : alors qu’il était invité à chanter sur une péniche, lors d’une tran­quille et déli­cieuse croisière sur la Mayenne le dernier jour du fes­ti­val Les 3 Eléphants, Simon-Chaton souhaite son anniver­saire à sa maman en plein live via Face­time, racon­te ses pre­miers boulots, annonce même qu’il va devenir papa pour la pre­mière fois… Tout en restant sur le fil, entre voyeurisme et poésie, tout à fait con­scient de ce qu’il donne et ce qu’il retient. Une pudique impudeur dont nous avons par­lé quelques heures avant la fameuse croisière, dans le jardin de la Per­rine de Laval.

Si vous êtes plutôt Spo­ti­fy :

On sent de gross­es influ­ences dub et reg­gae dans tes pro­duc­tions, c’est quelque chose que tu écoutais ado­les­cent ?

Les pre­miers chocs musi­caux que j’ai eu, c’é­tait la musique clas­sique, que j’ai étudié au con­ser­va­toire. Mais côté musiques plus acces­si­bles, plus “de la vraie vie”, il y a eu le tout pre­mier con­cert que j’ai vu de ma vie : un live de Black Uhu­ru, un des pio­nniers du reggae-dub dig­i­tal. A l’époque, c’é­tait encore le mythique duo Sly et Rob­bie qui s’oc­cu­pait de la basse et de la bat­terie. Ça a été un choc énorme. Et puis j’y étais allé avec mon grand frère et des amis à lui. J’avais 12–13 ans et je voulais telle­ment m’in­té­gr­er dans ce groupe de gens plus vieux que j’ai tout de suite acheté leur album Sin­semil­la. Le disque est assez com­plexe, je l’ai saigné et me suis presque for­cé à l’aimer. Et une fois que tu as aimé cet album-là de Black Uhu­ru, tout te sem­ble facile à appréci­er dans le reg­gae ou le dub ! Les con­certs suiv­ants, c’é­tait Israel Vibra­tion et les artistes mythiques comme Max Romeo ou LKJ, c’é­tait bien plus sim­ple. J’ai en tout cas été pas mal bercé par ces musiques-là, et c’est resté.

Qu’est-ce qui te plait dans le reg­gae et le dub ?

C’est la musique du silence. Que ce soit chez Chopin ou Mar­ley, il y a cette même sci­ence du silence, une volon­té de laiss­er de l’e­space à la musique. C’est ce que j’aime dans les musiques à con­tretemps en général. Mes amours d’au­jour­d’hui sont tou­jours dans cette veine min­i­male, avec beau­coup d’élec­tro, des gens comme Nico­las Jaar qui manie très bien ça. Je ne suis pas très client des couch­es que l’on rajoute indéfin­i­ment sur les pro­duc­tions (ce qu’on appelle le “lay­er­ing”), d’au­tant qu’en bossant 10 ans dans la var­iété, j’ai été en plein dans la cul­ture inverse : plutôt que de met­tre un seul syn­thé avec le bon son que tu as sélec­tion­né, tu vas en met­tre dix les uns sur les autres pour faire des espèces de nappes qui pren­dront l’e­space. Tout ça car il faut capter l’at­ten­tion très vite dans le cadre d’une dif­fu­sion radio. Pos­si­ble est un album dans lequel je voulais vrai­ment me faire plaisir, et je tenais donc à revenir à cette idée de con­tretemps et de silences.

Ça t’a dégoûté cette sur­pro­duc­tion de la var­iété ?

Non, je n’i­rais pas jusque là ! Comme cha­cune de mes expéri­ences, ça m’a plu et m’a appris. Mais j’en ai un peu fait le tour, après avoir pro­duit pour les autres j’avais envie d’écrire pour moi, je ne racon­te évidem­ment pas la même chose. Et il y a autre chose. Je pense que ça date du Ran­dom Access Mem­o­ries de Daft Punk. Ces mecs ont sor­ti un album excep­tion­nel en ter­mes de pro­duc­tion, sans pouss­er le vol­ume sonore de l’al­bum. Avec notam­ment l’EDM, il y avait une course à celui qui allait jouer le plus fort. Bien sûr, je n’ai jamais été un gros “lay­er­er”, j’es­sayais tout de même d’ap­porter un peu de mes goûts à mes pro­duc­tions, je fai­sais ça vrai­ment sincère­ment et pas­sion­né­ment. Mais il fal­lait tout de même se pli­er aux ten­dances du moment, ou même à l’aspect tech­nique : si ton morceau pas­sant en radio est 3 déci­bels moins fort que le titre d’a­vant dans la playlist, ça la fout mal. Cet album de Daft Punk a libéré la pro­duc­tion, et m’a per­mis de retourn­er à mes amours de musique du silence, pas sur­pro­duite, un peu plus sere­ine­ment.

Tu écris tou­jours pour d’autres ?

Cet album, je pen­sais vrai­ment le sor­tir tran­quille­ment avec mon label, faire quelques con­certs, et c’est tout. L’his­toire en a décidé autrement, c’est absol­u­ment génial ! Je pen­sais que ça allait être un break pen­dant quelques mois, le temps de la com­po­si­tion et de l’en­reg­istrement, puis une activ­ité annexe. Mais aujour­d’hui, c’est mon temps plein, je suis énor­mé­ment sur la route et je prévois déjà de faire d’autres dis­ques avec Cha­ton. Donc en ce moment, je refuse toutes les propo­si­tions pour d’autres. Sim­ple­ment pour des raisons de plan­ning, pas parce que j’en avais marre.

Tu n’en as pas marre qu’on te par­le tout le temps de tes expéri­ences dans la var­iété ?

Non, pas du tout. D’une part parce que c’é­tait un plaisir, j’ai ren­con­tré des gens géni­aux. Un jour, je me suis retrou­vé à Los Ange­les dans le stu­dio West Lake. Au mur, il y avait les dis­ques d’or qui ont été enreg­istré là, comme sou­vent dans les grands stu­dios. Sauf que là, c’é­tait Thriller de Michael Jack­son. Alors bien sûr que dans un monde idéal j’aimerais être à West Lake pour enreg­istr­er mes pro­pres travaux. Mais y être, déjà, c’est immense. Et puis j’ai appris énor­mé­ment. Il y a un temps incom­press­ible dans le fait d’apprendre à écrire, com­pos­er, pro­duire, réalis­er. Si j’ai pu faire cet album Pos­si­ble tout seul, c’est grâce à tous ces gens avec qui j’ai tra­vail­lé dans ce qu’on appelle la var­iété. Si pour une ques­tion d’an­gle médi­a­tique ou d’his­toire à racon­ter tout le monde me repar­le de ça, aucun prob­lème. Je suis fier de tout ce que j’ai fait.

Les textes que tu as écris pour Pos­si­ble sont très impudiques…

Oui, tout à fait. Pour être hon­nête, je ne pen­sais pas que ce disque allait être écouté par des gens. Je pen­sais le faire pour moi, avoir une petite sor­tie, pas du tout cet engoue­ment. C’est une bonne nou­velle : ça mon­tre que plus tu es libre, plus tu fais des choses qui trou­vent écho chez les gens. Quoiqu’il en soit, avec l’avène­ment des réseaux soci­aux, tout est devenu absol­u­ment impudique. On tend même vers une impudeur de pos­ture, totale­ment maîtrisée. Des médias qui ne me con­nais­saient pas du tout avant ont adoré l’al­bum, et j’en suis ravi. Mais il y a aus­si pas mal de gens qui ont pen­sé que cette impudeur était juste­ment une pos­ture. La pose d’un mec qui a pris des ingré­di­ents du rap, de l’au­to­tune, des textes per­son­nels… Mais, je suis franche­ment sincère. A tel point que, quand je chante des morceaux inédits comme dans une récente ses­sion avec Le Bruit des graviers, je peux être gêné : je racon­tais ma vie, et il y avait une petite mamie qui écoutait. Heureuse­ment que j’ar­rive à ne pas trop y penser quand je les chante, car sinon je pour­rais me dire “ah non, je ne veux pas que ma mère tombe là-dessus” (rires). Ou les par­ents de Lola, ma grand-mère, mon voisin qui sait main­tenant qui je suis vu qu’il m’a vu sur M6… J’es­saye de rester sincère tout en gérant le fait que je sois de plus en plus exposé.

C’est presque du voyeurisme par­fois : on con­naît le nom de ta copine, tu par­les de tes par­ents, de tes frères… On a l’im­pres­sion de con­naître tout ton arbre généalogique !

Ça expli­querait peut-être la famil­iar­ité que peu­vent avoir cer­taines per­son­nes avec moi (rires). C’est très mar­rant, j’ai juste­ment mon­tré un mail à Lola hier : c’est un mec qui me par­le comme si c’é­tait mon cousin. Sur les réseaux soci­aux, je reçois des “ouais frère/poto/ma gueule, je serai là ce soir au con­cert j’ai pu me libér­er”… De per­son­nes que je ne con­nais pas. Le pire, c’est quand c’est une meuf qui m’en­voie ce genre de truc. Lola voit ça et me demande qui c’est ! (rires). C’est aus­si peut-être parce que sur scène, je suis hyper nature, je suis comme dans la vie. Et les artistes que j’aime, que ce soit en musique, en lit­téra­ture, en poésie, sont des gens qui ne met­tent pas trop de fil­tre.

Et ta famille, qu’est-ce qu’elle pense de ces textes qui par­lent d’eux ou de ta déprime ?

La pre­mière chose que j’ai faite une fois l’al­bum fini, c’é­tait de l’en­voy­er à mes par­ents et à mes frères. Je ne savais pas si d’autres allaient l’é­couter, mais je voulais tout de même leur mon­tr­er. En pré­cisant que oui, j’y dis que je suis mal, mais qu’écrire cet album m’a fait du bien. C’est cathar­tique évidem­ment. Ils l’ont vague­ment écouté au départ. J’ai eu telle­ment de pro­jets, j’ai fait telle­ment de trucs qui se sont pris des murs ou qui ne sont jamais sor­tis… Peut-être qu’ils n’ont pas vrai­ment fait atten­tion. Bon, tout de même, il y a un de mes frères qui ne m’a pas par­lé pen­dant deux mois parce que dans une chan­son je dis que je ne serai jamais comme lui ou quelque chose comme ça. Mais ça va, j’ai deux frères : ils se sont finale­ment tous les deux dit que ça par­lait de l’autre ! Et puis le son est quand même spé­cial ! On s’y est habitué main­tenant à l’au­to­tune, mais au tout départ c’é­tait par­ti­c­uli­er. Comme il y a eu des pre­scrip­teurs, notam­ment des médias comme Tsu­gi, pour dire aux gens que c’est peut-être bien ce genre de sons, c’est devenu plus “nor­mal” aujourd’hui.

Ils ont bien fini par l’écouter ?

Quand je suis passé dans des gros médias, et même à la télé, ils ont réen­ten­du ces morceaux. Il y avait des choses touchantes pour eux, voire incon­fort­a­bles. Mais ils avaient aus­si leurs potes et leurs voisins qui trou­vaient ça super et venaient leur dire ! De me voir accom­pli, heureux comme ils ne l’ont prob­a­ble­ment pas vu depuis des siè­cles, en tant que par­ents ça leur fait évidem­ment plaisir. Aujourd’hui, je suis en phase avec moi-même, je fais ce que j’aime, c’est d’au­tant plus facile de com­mu­ni­quer, y com­pris avec eux. C’est ce que je racon­te dans “Poésies” notam­ment : quand tu n’es pas bien, tu as envie de te couper des autres.

Quand tu as écris Pos­si­ble, tu n’avais vis­i­ble­ment pas trop le moral. Aujourd’hui, ça va beau­coup mieux, qu’est-ce que tu vas bien pou­voir racon­ter dans les albums suiv­ants ?

Dans tous les cas, je suis brisé, j’ai une énorme fêlure. Je ne sais pas pourquoi, il n’y a pas d’événement spé­ciale­ment mar­quant dans ma vie qui pour­rait l’expliquer, mais il y a quelque chose d’abimé chez moi. C’est ancré. Même dans mes péri­odes plutôt fastes, et là je suis dans un moment hyper épanouis­sant, je suis quand même sujet à d’énormes fluc­tu­a­tions d’humeurs et d’états d’âme. Dans l’inédit que j’ai chan­té pour la ses­sion Le Bruit des graviers, je dis : “un petit tour dans les médias, tu crois que ça m’a réparé ?!”. Ok, c’est cool, je vis un moment incroy­able, mais les grandes ques­tions que je me pose restent les mêmes. Ce que les gens ne com­pren­nent pas en écoutant “J’attends en bas”, c’est que je sais de quoi je par­le quand je dis “le suc­cès ça arrange rien à l’intérieur” : pour plein de monde, il s’agit de mon pre­mier album. Sauf que ça fait dix ans que je fais ça, et des suc­cès j’en ai déjà eu ! Les péri­odes où j’avais des titres qui mar­chaient super bien et où je me fai­sais beau­coup de pognon, ça n’arrangeait rien. Sociale­ment, j’étais plus accep­té, accom­pli, j’allais dans des endroits de dingue. Mais quand t’es seul face à toi-même, tu repars de zéro.

Et puis c’est un milieu un peu tox­ique le show­biz, non ?

Je n’ai jamais vrai­ment été un mondain, alors ça allait. J’accompagnais mes artistes à The Voice, je pou­vais fréquenter ce milieu, mais je regar­dais ça un peu de loin, car c’est beau­coup de pos­tures, tout est assez faux. Sauf qu’avec cet album, j’ai accès à des milieux un peu plus under­ground. Et tu sais quoi ? Ce ne sont pas les mêmes bois­sons, voitures et médias… Mais c’est la même chose !

Cha­ton sera en con­cert ce mer­cre­di 20 juin à l’Eglise St-Eustache dans le cadre du fes­ti­val 36 Heures St Eustache.

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