Clip de "Black Lives Matter" de DAX

Comment Black Lives Matter a profondément changé la musique américaine

Depuis la mort de George Floyd le 25 mai 2020, la musique améri­caine est aux avant-postes de la con­tes­ta­tion. Par la prise de parole publique des musi­ciens, certes, mais aus­si par leur impres­sion­nante capac­ité à fournir une bande-son au mou­ve­ment en seule­ment trois semaines. Si une telle réac­tiv­ité est aujourd’hui pos­si­ble, c’est que Black Lives Mat­ter a, dès 2013, amor­cé un change­ment rad­i­cal dans le paysage musi­cal américain.

C’est l’entertainment qui a du mal à rester à sa place devant l’aberration de la situation.”

« Je ne voulais pas venir, et je ne veux pas être ici. » Lorsque Killer Mike démarre son dis­cours poignant à la con­férence du maire d’Atlanta le 29 mai dernier, appelant la pop­u­la­tion à ne pas brûler la ville et les autorités à faire les bons choix, l’émotion crève les yeux. Cela fait six jours que George Floyd est mort lors de son arresta­tion par des policiers de Min­neapo­lis, six nuits que des émeutes écla­tent et que les rassem­ble­ments grossis­sent dans tout le pays. Par cette prise de parole, le rappeur de 45 ans illus­tre à lui seul la place cru­ciale que les artistes ont acquis dans la con­science col­lec­tive améri­caine durant la sec­onde moitié du XXe siè­cle. Un rôle essen­tiel qui pousse depuis main­tenant huit ans un nom­bre crois­sant de musi­ciens à embrass­er la con­tes­ta­tion et l’activisme nés du mou­ve­ment Black Lives Mat­ter. La péri­ode que nous vivons aujourd’hui en est une nou­velle preuve.

 

Le premier album d’envergure

Mais en huit ans, les choses ont changé. Ce qui frappe d’emblée aujourd’hui, c’est l’incroyable réac­tiv­ité qui car­ac­térise ces pris­es de posi­tion. En quelques jours, des rappeurs se sont retrou­vés porte-parole, des pop stars ont défilé con­tre les vio­lences poli­cières et le racisme sys­témique. Mais surtout, Black Lives Mat­ter est un pour­voyeur de créa­tiv­ité. Par la rage, le besoin d’affirmer, ou par sol­i­dar­ité, de très nom­breuses chan­sons ont vu le jour en réac­tion au meurtre de George Floyd. Cette réac­tiv­ité est le fruit d’un long proces­sus de prise de con­science et de remise en ques­tion du statut d’artiste qui bouil­lonne dans les esprits depuis plusieurs années.

Depuis l’été 2013 pour être exact, date à laque­lle le mou­ve­ment Black Lives Mat­ter est né pour ensuite, très vite, influ­encer la musique améri­caine. Le pre­mier album d’envergure à en être pro­fondé­ment imprégné est très cer­taine­ment Black Mes­si­ah de D’Angelo. Cette pochette com­posée de mains noire lev­ées, est la façade qui cache un pro­jet où se croisent des dis­cours du porte-parole de la Nation of Islam, Khalid Abdul Muham­mad (sur le titre “1000 Deaths”), et des titres puis­sants tels que “The Cha­rade”, ou dotés d’un double-sens comme “Till It’s Done”. D’Angelo délaisse son statut de chanteur sen­suel acquis à l’aube des années 1990, poli­tise sa musique comme Mar­vin Gaye avait pu le faire en 1971. Dans son sil­lage, d’autres poids lourds suiv­ent, notam­ment Ali­cia Keys et son titre “We Got­ta Pray”, ou J Cole avec “Be Free”.

 

Les Grammys et le Superbowl pris d’assaut

Ce qui frappe, c’est qu’une majeure par­tie de ces grands noms, comme leurs homo­logues, avaient glob­ale­ment délais­sé l’aspect poli­tique de leur art. On a reproché à bien des artistes noirs d’avoir blanchi et leur musique, et leurs pro­pos. Avec Black Lives Mat­ter, tout change, surtout après que Kendrick Lamar ne sorte son album To Pimp A But­ter­fly en 2015, con­tenant le sin­gle “Alright”, l’un des hymnes du mou­ve­ment encore aujourd’hui. Avec lui, c’est la colère des noirs améri­cains qui entre aux Gram­my Awards (11 nom­i­na­tions pour l’album), céré­monie his­torique­ment très cri­tiquée pour favoris­er les artistes blancs. Ce n’est pas rien, loin de là.

Et puis, il y a eu Bey­on­cé. Lors de la mi-temps du cinquan­tième Super­bowl en févri­er 2016, elle inter­prète son sin­gle “For­ma­tion” dans une esthé­tique rap­pelant celle des Black Pan­thers, choquant les édi­to­ri­al­istes et les poli­tiques con­ser­va­teurs. Si bien que des obser­va­teurs ont vu dans son virage une cer­taine forme d’opportunisme ; son album Lemon­ade, sor­ti deux mois plus tard, ne laisse aucun doute quant à sa volon­té de cass­er son image de diva pop pour celle d’une artiste en phase avec son époque. Dans le clip de “For­ma­tion”, d’une puis­sance folle, on la voit se référ­er aux clichés colo­nial­istes, revendi­quer une fierté physique noire, s’allonger sur une voiture de police immergée dans les eaux qui ont envahi la Nouvelle-Orléans lors de l’ouragan Katrina.

Parce que tout s’embrase, la musique suit.”

 

De Nina Simone à Public Enemy

On pour­rait, des lignes et des lignes durant, énumér­er les pro­jets traduisant cette ten­dance. Il y aurait le titre “Black” de The-Dream, qui délaisse un R&B croon­er pour exprimer sa prise de con­science de ce qu’être noir peut sig­ni­fi­er aux États-Unis, la chan­son “Hang­ing Tree” d’Elijah Blake, qui reprend le thème dévelop­pé dans “Strange Fruit” de Bil­lie Hol­i­day (1939), le clip de “Close Your Eyes” de Run The Jew­els. Il y aurait égale­ment le car­ton de “This Is Amer­i­ca” de Child­ish Gam­bi­no en 2017, l’album A Seat At The Table de Solange… Il est impor­tant de retenir que grâce à Black Lives Mat­ter, l’activisme musi­cal ne pénalise plus un artiste. La prise de posi­tion, les thé­ma­tiques, sont inté­grées à la pop cul­ture améri­caine, et le tour de force, le change­ment par rap­port aux débuts des années 2000, est colossal.

Certes, par le passé, la ségré­ga­tion, les résidus esclavagistes et le racisme insti­tu­tion­nal­isé ont enfan­té de forts courants musi­caux, d’artistes phares. Mar­vin Gaye, cité plus haut, a fait entr­er la soul music dans une esthé­tique com­mer­ciale plus con­sciente grâce à son album What’s Going On en 1971. Avant lui, en 1964, Nina Simone chan­tait le titre “Mis­sis­sip­pi God­dam” en réac­tion à l’assassinat du leader de la lutte pour les droits civiques Medger Evers. La Great Black Music, terme musi­cal poli­tique, a réu­ni sous sa ban­nière le jazz, l’afrobeat, le funk, la soul. La liste des artistes noirs engagés, de James Brown à Cur­tis May­field en pas­sant par le rap de Poor Right­eous Teach­ers, Pub­lic Ene­my ou X‑Clan, est interminable.

 

« I can’t breathe »

Ce back­ground est impor­tant, et doit être rap­pelé. Car il per­met de mieux cern­er le proces­sus qui mène aujourd’hui les artistes à se porter à la tête de la con­tes­ta­tion suite à la mort de George Floyd. Aujourd’hui, il n’y a plus d’hésitation, la ques­tion des retombées com­mer­ciales ne se pose plus. On a même vu Tay­lor Swift appel­er à vot­er con­tre Don­ald Trump aux prochaines élec­tions, elle qui avait pour­tant, durant la pre­mière par­tie de sa car­rière, con­quis un pub­lic plutôt blanc et con­ser­va­teur, por­tant sur elle l’image de l’Américaine mod­èle. Depuis Black Lives Mat­ter, elle prend ce dernier à contre-pied, et ce n’est pas anodin.

Puisque la pro­duc­tion musi­cale s’accélère d’une part via la démoc­ra­ti­sa­tion con­stante des out­ils de com­po­si­tion et d’autre part via la pro­liféra­tion instan­ta­née de l’information, la musique se fait chronique de son temps. On a beau­coup par­lé du nou­v­el album de Run The Jew­els, RTJ4, sor­ti le 3 juin dernier, soit une semaine après le drame de Min­neapo­lis. Dans le titre “Walk­ing In The Snow”, ils scan­dent : « And every­day on evening news they feed you fear for free / And you so numb you watch the cops choke out a man like me / And ’til my voice goes from a shriek to whis­per, ‘I can’t breathe’ », reprenant les dernières paroles pronon­cées par George Floyd avant son décès. Pour­tant, il s’agit d’un morceau com­posé l’an dernier, en référence à la mort d’Eric Gar­ner, décédé en 2015 dans des cir­con­stances sim­i­laires. Lui aus­si cri­ait « I can’t breathe » avant de mourir. Quoi qu’il en soit, RTJ4 est devenu en quelques jours le prin­ci­pal album accom­pa­g­nant le mou­ve­ment actuel.

 

L’urgence de dire les peurs

Parce que tout s’embrase, la musique suit. En seule­ment trois semaines, les man­i­fes­ta­tions béné­fi­cient déjà d’une bande-son pléthorique. La puis­sance du titre “Oth­er­side Of Amer­i­ca” de Meek Mill, qui sam­ple la voix de Don­ald Trump, celle du “Black Lives Mat­ter Freestyle” posté par LL Cool J sur ses réseaux, l’émotion de “I Can’t Breathe” de la chanteuse H.E.R., ou le boom-bap posé de Lil B sur “I Am George Floyd”. Dans leur immé­di­ateté, dans leur vitesse de com­po­si­tion et de dif­fu­sion, tous son­nent comme un besoin urgent de dire les peurs d’une majorité des noirs améri­cains, de ne pas se con­tenter au sim­ple enter­tain­ment. “FTP” de YG, “They Don’t” de Nasty C & T.I, et “2020 Riots : How Many Times” de Trey Songz sont aus­si de la partie.

Oui, il faut évidem­ment pren­dre en compte la masse de l’indignation, qui va jusqu’à con­naître un écho sans précé­dent en France. Mais cette vital­ité d’engagement, cette libéra­tion de la parole musi­cale ne s’est pas faite en un jour. Ce que nous vivons aujourd’hui, ce qui pousse par exem­ple plusieurs acteurs majeurs de l’industrie musi­cale à stop­per leur activ­ité pen­dant une journée en sou­tien à la con­tes­ta­tion, ou à réfléchir active­ment au terme réduc­teur d’urban music, est le fruit d’un long chem­ine­ment. C’est l’enter­tain­ment qui a du mal à rester à sa place devant l’aberration de la sit­u­a­tion. C’est aus­si peut-être, par­fois, la peur d’être du mau­vais côté de l’histoire. Dans tous les cas, c’est le signe du vent qui tourne, du rap­port de force qui peut être inversé.

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