Comment les majors ont eu la peau de Grooveshark

Groove­shark était gra­tu­it. Groove­shark, c’est fini. Lancée en 2007, la plate­forme de stream­ing n’aura pas résisté aux assauts répétés de l’industrie musicale.

Chers fans de musique, aujourd’hui nous fer­mons Groove­shark.” 30 avril 2015, l’annonce est bru­tale : Groove­shark, c’est fini. “Chers fans de musique”, pour toute récla­ma­tion, adressez-vous aux majors. Qui ont réus­si à fer­mer le ser­vice de stream­ing en échange de l’effacement d’une gigan­tesque ardoise. Il faut dire que ça leur pendait au nez. Mal­gré son récent ravale­ment de façade, Groove­shark nav­iguait en eaux trou­bles depuis quelque temps déjà. “Depuis le début, en fait”, cor­rige Steve Gor­don, avo­cat améri­cain spé­cial­iste en droit de la musique et auteur du livre Le Futur du busi­ness de la musique. Con­sid­éré comme un ser­vice pirate par les majors, le vilain petit canard du stream­ing avait été égale­ment black­listé par Google, Apple et Face­book : le pre­mier en le sup­p­ri­mant des sug­ges­tions de son moteur de recherche, les suiv­ants en sup­p­ri­mant l’appli de leurs plate­formes. Le 30 sep­tem­bre 2014, les choses devi­en­nent sérieuses : Escape Media, la société qui gère Groove­shark, vient de per­dre en pre­mière instance sa bataille judi­ci­aire débutée en 2011 par trois grandes com­pag­nies de dis­ques – Sony, Warn­er et Uni­ver­sal. Con­damnée pour vio­la­tion de droits d’auteur, la com­pag­nie encourt une peine de plusieurs cen­taines de mil­lions de dol­lars (736 mil­lions, esti­ment les obser­va­teurs). Le 27 avril devait se tenir l’audience qui déter­min­erait défini­tive­ment ce montant.

Une raclée symbolique ?

L’audience n’aura finale­ment pas lieu. Après avoir envis­agé de faire appel, les fon­da­teurs de Groove­shark ren­dent les armes et sig­nent un accord avec les majors : la com­pag­nie devra fer­mer ses portes, s’acquitter de 50 mil­lions de dol­lars, pub­li­er des excus­es publiques (prob­a­ble­ment âpre­ment négo­ciées par les avo­cats, à lire la teneur du mea cul­pa), et trans­fér­er la pro­priété de leur site, leur appli mobile et leur pro­priété intel­lectuelle, “y com­pris les brevets et droits d’auteur”. Une peine sévère, publique (elle est affichée en page d’accueil de feu Groove­shark) et… sym­bol­ique, nous explique Steve Gor­don. Je ne crois pas que Groove­shark soit con­nu pour quoi que ce soit d’innovant ou ait une quel­conque pro­priété intel­lectuelle, lance-t-il. Les maisons de dis­ques ne vont rien faire de Groove­shark, ils n’en ont pas besoin.” Quant à savoir si la com­pag­nie pos­sède 50 mil­lions de dol­lars, c’est une autre his­toire. Elle avait tout de même récolté une mine de don­nées sur ses util­isa­teurs pour son ser­vice Bel­u­ga, lancé en 2012, un moteur de recherche libre­ment acces­si­ble qui per­me­t­tait de rechercher le pro­fil des fans pour un artiste don­né. La com­pag­nie avait ain­si soumis ses util­isa­teurs à une enquête poussée sur leurs habi­tudes socio­cul­turelles : leur matériel hi-fi, leurs habi­tudes de nav­i­ga­tion et de con­som­ma­tion cul­turelle, etc. Si nom­bre d’observateurs s’interrogeaient à l’époque sur la fia­bil­ité de ces don­nées déclar­a­tives, il y a fort à pari­er qu’à l’ère du big data, les maisons de dis­ques ne les bal­aieront pas d’un revers de manche.

Mais com­ment Groove­shark a fait pour tenir jusque-là ? Pas de pub audio ou presque, un cat­a­logue immense (env­i­ron 15 mil­lions de morceaux), 35 mil­lions d’utilisateurs men­su­els revendiqués (à titre de com­para­i­son, Spo­ti­fy en revendique 60 mil­lions) et un ser­vice gra­tu­it sans lim­i­ta­tion, dans le paysage encom­bré du stream­ing, Groove­shark fai­sait fig­ure d’exception. Son secret : con­traire­ment aux autres ser­vices, ce sont les util­isa­teurs qui chargeaient les morceaux hébergés sur la plate­forme (comme sur YouTube, par exem­ple). Selon les fon­da­teurs, ils n’étaient donc pas respon­s­ables des vio­la­tions de droits d’auteur mais seule­ment de sup­primer les con­tenus sig­nalés comme tels, en ver­tu du “safe har­bor” (sphère de sécu­rité, refuge), prévu par le Dig­i­tal Mil­len­ni­um Copy­right Act, la loi améri­caine de référence en matière de télécharge­ment illé­gal. Voilà pour le dis­cours offi­ciel. Dans la réal­ité, Samuel Taran­ti­no et Joshua Green­berg, fon­da­teurs et dirigeants de la com­pag­nie, n’ont pas hésité à met­tre la main à la pâte pour rem­plir le cat­a­logue – et à encour­ager active­ment leurs employés à faire de même (sous peine de se retrou­ver sur la “shit list offi­cielle”, écrivait en 2007 Green­berg dans un mail à ses employés). Un excès de zèle qui les sort d’office de la pro­tec­tion du “safe har­bor”. En tout, c’est plus de 5977 fichiers qui ont été ain­si upload­és à l’initiative de la com­pag­nie, dont 4907 ont été retenus pour le cal­cul des dom­mages et intérêts (près de 135 000 euros pour chaque fichi­er illé­gale­ment chargé). Pour cou­vrir leurs traces, les dirigeants ont égale­ment effacé une par­tie de leur base de don­nées, ont con­clu les juges.

 En guise de lot de consolation

Groove­shark était-il pour autant immoral ? Cha­cun se fera son idée. Il est vrai que la com­pag­nie n’avait pas pu (ou voulu) trou­ver d’accord avec les majors (il faut dire que ces fameux accords sont par­ti­c­ulière­ment coû­teux, comme l’a récem­ment révélé la fuite du con­trat à plusieurs dizaines de mil­lions de dol­lars entre Sony et Spo­ti­fy). Leur seule ten­ta­tive, un con­trat passé avec EMI, s’est sol­dée par trois procé­dures judi­ci­aires, dont la dernière emportée par la major en avril dernier. Groove­shark avait cepen­dant trou­vé un ter­rain d’entente avec cer­tains labels indépen­dants. En 2012, rap­por­tait Libéra­tion, Steven Corn, de BFM Dig­i­tal (qui représente et défend les intérêts d’artistes indépen­dants), ten­tait ain­si de défendre la plate­forme :“Mes artistes sont payés par Groove­shark. Ceci parce que nous avons passé un accord avec eux. Il n’y a pas beau­coup d’ar­gent en jeu pour les artistes, mais on peut dire la même chose pour beau­coup de ser­vices de stream­ing, y com­pris Pan­do­ra, Spo­ti­fy, etc. En fait, je reçois plus d’ar­gent de Groove­shark que d’autres ser­vices plus accept­a­bles comme Last.fm ou We7.”


Pour les maisons de dis­ques, c’est une vic­toire cer­taine con­tre Groove­shark. Mais la ques­tion du “safe har­bor”, une épine dans le pied de l’industrie, reste ouverte. De son côté, Groove­shark tente de renaître de ses cen­dres et une myr­i­ade de sites appa­rais­sent sous des exten­sions dif­férentes (grooveshark.io, .li, .cf). Dans une let­tre envoyée au site Dig­i­tal Music News, un anonyme qui se présente comme un ancien employé de la com­pag­nie et comme l’instigateur de ces clones adresse un mes­sage à l’industrie : GROOVESHARK NE MOURRA JAMAIS.” En atten­dant de voir réap­pa­raître un ser­vice de stream­ing libre et à la lim­ite de la légal­ité, les fans déçus pour­ront tou­jours se con­sol­er en récupérant leurs playlists (en for­mat texte) sur googleglass.my/groovebackup/. Salut Groove­shark, et encore mer­ci pour le poisson.

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