©Clemente Ruiz

Comment System Of A Down est devenu l’un des plus puissants groupes de rock des 00’s

Au début du mois, les Américano-Arméniens de Sys­tem Of A Down reve­naient unifiés après une absence discographique de quinze ans avec deux nou­velles chan­sons engagées pour la com­mu­nauté arméni­enne, per­sé­cutée par la guerre en cours dans l’Artsakh. L’oc­ca­sion nous aus­si de revenir sur l’im­pact d’un groupe mil­i­tant et hybride qui sym­bol­ise les aspi­ra­tions de toute une généra­tion d’adolescents.

Comme Buffy, Beav­is & Butt-Head, Wayne’s World, Daria et les pan­talons bag­gy, la men­tion du nom de Sys­tem Of A Down résonne comme une incan­ta­tion mag­ique nous ramenant des années en arrière. Pour la plu­part d’en­tre nous, directe­ment, en ado­les­cence. Ni le rap ni les réseaux soci­aux ne rég­naient alors pas en maître, et des groupes alter­nat­ifs comme Korn, Rage Against The Machine ou Deftones pou­vaient ren­con­tr­er des suc­cès mas­sifs sans com­pro­met­tre leur intégrité. Sys­tem Of A Down fait par­tie de la bande-son rebelle de ces jeunes gens qui ne ren­traient pas dans le moule. Les ados des années 90 trou­vaient dans le mélange de sonorités bru­tales et de refrains « pop » du nu met­al un exu­toire à leurs angoisses.

[Le nu met­al] mélangeait des univers pour met­tre beau­coup de monde d’ac­cord : les ska­teurs, les fans de hip-hop, les mecs qui por­taient des dreads…”

Van­ge­lis Pavlidis, ama­teur de musiques bruyantes qui dirige le label San­it Mils Records, explique : « Le nu met­al ser­vait de porte d’en­trée vers le met­al pour les ados, au tour­nant du mil­lé­naire. Il y avait Korn, Slip­knot, Linkin Park, Limp Bizk­it et SOAD, pour les plus con­nus. Mais aus­si des clas­siques du genre comme Staind, Ill Niño, Drown­ing Pool, Dis­turbed, Papa Roach… C’é­tait intéres­sant car ça mélangeait des univers pour met­tre beau­coup de monde d’ac­cord : les ska­teurs, les fans de hip-hop, les mecs qui por­taient des dreads… Les trente­naires d’au­jour­d’hui sont nos­tal­giques de ce moment autant qu’un quar­an­te­naire peut l’être en écoutant un “Black Hole Sun” de Soundgarden. »

 

Détruire autant que créer

Sys­tem Of A Down s’est fondé en 1994, soit l’an­née de la mort de Kurt Cobain, avec pour influ­ences Slay­er et les Dead Kennedys. Les familles de ces gamins d’o­rig­ine arméni­enne ont survécu au géno­cide arménien per­pétré sur le ter­ri­toire de l’Em­pire Ottoman au début du XXème siè­cle. Même s’ils gran­dis­sent à Los Ange­les, ils gar­dent des cica­tri­ces de ce mas­sacre offi­cielle­ment démen­ti par ses auteurs. Des stig­mates qui leur con­fèrent une rage ver­rouil­lée au corps et un ressen­ti­ment vir­u­lent face aux injus­tices. Et c’est dans la musique que leur verve abra­sive va se canaliser.

Après plusieurs démos, le groupe se pro­duit dans des clubs hol­ly­woo­d­i­ens comme le Whisky-a-Go-Go ou le Viper Room (le club tenu par John­ny Depp où Riv­er Phoenix meurt d’une over­dose). C’est sur les scènes under­ground de la Cité des Anges qu’ils se font repér­er par Rick Rubin, pro­duc­teur légendaire des Beast­ie Boys, de Run-DMC, des Red Hot Chili Pep­pers (pour ne citer qu’eux). SOAD signe sur son label, Amer­i­can Record­ings, et enreg­istre un pre­mier album, avec – grande orig­i­nal­ité pour l’époque – une femme ingénieure du son, Sylvia Massy. Ce pre­mier disque éponyme pub­lié en 1998 – et cer­ti­fié pla­tine aux US – va mar­quer les esprits pour plusieurs raisons.

Ouvrez vos yeux, ouvrez vos bouch­es, fer­mez vos mains et fer­mez vos poings.”

La pre­mière, c’est son mélange de styles (rock prog, met­al extrême, influ­ences ori­en­tales). Charles Provost, fon­da­teur du mag­a­zine Met­al Obs, nous rap­pelle : « Ils ont inven­té un son unique, qu’on n’avait jamais enten­du avant avec le chant urgent de Serj Tankian, de vraies com­pos, une cer­taine folie et de nom­breux change­ments ryth­miques, des breaks, des moments très rapi­des puis des pas­sages plus mélodieux. C’est très dif­fi­cile à imiter car assez technique. »

Et puis il y a cette force poli­tique. Les paroles engagées du quatuor sur la recon­nais­sance du géno­cide arménien (Serj Tankian obtien­dra une médaille en 2011 du Pre­mier Min­istre arménien pour son engage­ment), la san­té men­tale (“Mind”) et la guerre (“War?”). Évidem­ment SOAD par­le aus­si de choses plus prosaïques comme les drogues (“Sug­ar”), l’une des obses­sions per­son­nelles du groupe. Mais rien que la pochette du disque, inspirée par une affiche antifas­ciste sous l’Alle­magne nazie, sig­nale qu’on n’a pas affaire à une for­ma­tion comme les autres. Au dos du pre­mier SOAD, on peut lire des mes­sages aux airs de leçons de vie : « La main a cinq doigts, capa­bles et puis­sants, en mesure de détru­ire autant que de créer ». Mais aus­si : « Ouvrez vos yeux, ouvrez vos bouch­es, fer­mez vos mains et fer­mez vos poings. » Quel meilleur slo­gan pour un groupe qui ne cessera de prêch­er l’éveil des con­sciences auprès de jeunes dans le doute.

 

Émeute et liste noire

S’il ne fal­lait retenir qu’un disque sur les cinq sor­tis entre 1998 et 2005 par le groupe, ce serait Tox­i­c­i­ty, pièce maîtresse du nu met­al où aucun morceau n’est à jeter et que Metal­li­ca adule. Sor­ti une semaine avant le 11 sep­tem­bre 2001, il devait être lancé par un con­cert don­né sur un park­ing hol­ly­woo­d­i­en devant 3 500 âmes. Mais le live fut annulé par la police voy­ant débar­quer 10 000 fans surex­cités. Quand la pan­car­te com­por­tant le nom du groupe est retirée par la sécu, le pub­lic détru­it, de colère, tout leur matos de tournée (représen­tant la mod­ique somme de 30 000 dol­lars) avant que la scène ne vire à six heures d’émeute avec jets de cail­loux sur les flics, toi­lettes retournées et fenêtres brisées. Cet événe­ment retran­scrit bien la vio­lence qui entoure Sys­tem, même si ces derniers prô­nent le paci­fisme et s’in­sur­gent con­tre la guerre en Irak.

Je ne sais pas ce que ça sig­ni­fie, mais je sais ce que ça me fait ressen­tir.” Rick Rubin

Entre un morceau se référant à Charles Man­son et un autre sur le sexe col­lec­tif, le tube alam­biqué de l’al­bum, “Chop Suey!”, se voit inter­dit de radio et placé sur une liste noire de morceaux « inap­pro­priées » à la suite des attaques con­tre le World Trade Cen­ter. La phrase de trop ? « Je ne pense pas que tu crois à mon sui­cide phar­isaïque ». N’en déplaise à la cen­sure, “Chop Suey!”, porté par un clip en heavy rota­tion sur MTV (presque un mil­liard de vues sur YouTube), devient l’un des hymnes de la jeunesse alter­na­tive de l’époque qui trou­ve le monde un peu trop tox­ique. Cha­cun peut voir et enten­dre ce qu’il veut dans ce titre qui oscille entre claque et caresse. Mais comme sou­vent dans les paroles sur­réal­istes et pleines d’hu­mour du groupe, le mys­tère fait par­tie de l’at­trait. Comme l’a révélé Rick Rubin, qui a pro­duit le disque, à pro­pos de leurs textes étranges : « Je ne sais pas ce que ça sig­ni­fie, mais je sais ce que ça me fait ressen­tir. C’est comme dans beau­coup de chan­sons de Neil Young, où les paroles n’ont pas for­cé­ment de sens, mais vous don­nent le sen­ti­ment que quelque chose se passe. »

 

Rage against the system

Que l’on appré­cie ou pas la musique de SOAD, il faut s’ac­corder sur un point : rares sont les groupes de met­al à s’être autant engagés dans de grandes caus­es. Réputé moins poli­tique que le punk, le genre a bien accouché de Rage Against The Machine et de quelques autres agi­ta­teurs aux pam­phlets satiriques. Mais Sys­tem Of A Down a fait taire à jamais l’im­age WASP et indi­vid­u­al­iste que le met­al pou­vait encore traîn­er der­rière lui. D’ailleurs, un épisode con­sti­tu­tif a dû con­forter le groupe dans cette voie con­tes­tataire. Lors d’un con­cert dans le Michi­gan de 2001, le bassiste Sha­vo Odad­jian aurait été agressé par des mem­bres de la sécu­rité en rai­son de ses orig­ines. Le groupe revendi­quera ses racines mal­gré le racisme. Son iden­tité forte va jusqu’à innerv­er musi­cale­ment SOAD dans des hybri­da­tions sonores puisées non seule­ment dans les Bea­t­les, Frank Zap­pa et Van Halen mais aus­si dans la musique ori­en­tale. On entend sur cer­tains titres des sitars, des ouds, des man­do­lines aux côtés d’in­stru­ments occidentaux.

Elodie Saw­icz, attachée de presse musique qui s’oc­cupe de nom­breux pro­jets comme le fes­ti­val met­al Motocul­tor, note : « Sys­tem Of A Down appar­tient à cette époque où des ponts se créaient entre rock et hip-hop. On par­lait alors de fusion, de crossovers. On était moins enfer­més dans des nich­es. SOAD nous rap­pelle que les musiques s’en­richissent quand elles se nour­ris­sent les unes des autres. » Ver­sa­tile, le chanteur du groupe va d’ailleurs se pro­duire avec les Rita Mit­souko sur un morceau tan­dis que le bassiste fondera Achozen, un pro­jet de hip-hop expéri­men­tal avec RZA (Wu-Tang Clan.)

Sans doute, parce qu’ils vien­nent d’une minorité, le quatuor va se plac­er toute sa car­rière du côté des oppressés. Le groupe a tou­jours mis en lumière son attache­ment à la com­mu­nauté arméni­enne, mais a aus­si abor­dé dans ses paroles des thèmes comme la vio­lence faite aux femmes, les débor­de­ments de la police, les dan­gers de la télévi­sion, le sys­tème car­céral, les sommes dépen­sées par le gou­verne­ment améri­cain en armes. Même si l’on déplore la présence de paroles archi sex­istes sur Tox­i­c­i­ty, on a pu enten­dre la for­ma­tion scan­der des paroles gal­vanisantes comme : « Pourquoi les prési­dents ne com­bat­tent pas la guerre ? Pourquoi envoient-ils tou­jours les pauvres ? »

SOAD nous rap­pelle que les musiques s’en­richissent quand elles se nour­ris­sent les unes des autres.”

Aujour­d’hui, Lana Del Rey se prend une volée de bois vert quand elle annonce, sourde aux prob­lèmes du monde, la pub­li­ca­tion de son album pen­dant les dernières élec­tions améri­caines. Et de nom­breux groupes pren­nent posi­tion pour le mou­ve­ment Black Lives Mat­ter. Mais dans les années 2000, l’en­gage­ment de Sys­tem fai­sait office de précurseur. À présent, pour Sys­tem, les choses sont un peu dif­férentes. Ne par­venant pas à s’en­ten­dre suff­isam­ment pour enreg­istr­er un nou­veau disque, le groupe est en proie à des ten­sions finan­cières, artis­tiques et poli­tiques. Le bat­teur, John Dol­mayan, soute­nait Trump cette année alors que Serj Tankian demandait sa démis­sion. Mais le groupe a tout de même tenu à se réu­nir sous une seule et même ban­nière pour sor­tir en début de mois deux nou­veaux morceaux à pro­pos de la guerre qui éclate en Art­sakh et en Arménie : “Ensem­ble, en tant que Sys­tem Of A Down, nous venons de sor­tir de nou­velles musiques pour la pre­mière fois depuis 15 ans, expliquaient-ils sur Face­book. Le temps de le faire est venu, car ensem­ble, nous avons quelque chose d’extrêmement impor­tant à dire en tant que voix unifiée.”

15 ans après leurs dernières nou­velles discographiques, ces deux titres ver­ront leurs béné­fices rever­sés à une asso­ci­a­tion human­i­taire venant en aide aux arméniens impactés par le con­flit dans le Haut-Karabakh. Et c’est peut-être à ça qu’on recon­naît les vrais artistes. Ils savent met­tre leur égo de côté pour un idéal bien plus grand qu’eux.

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