Cuba Sí : quand Cuba s’éveille à l’electro

Inimag­in­able il y a encore un an, le fes­ti­val Man­ana à San­ti­a­go de Cuba a per­mis de révéler au monde l’existence d’une scène élec­tron­ique cubaine, fruit de la ren­con­tre entre les machines et les per­cus­sions afro-cubaines. Ren­con­tres et expli­ca­tions sur place. 

Jeu­di 5 mai. Trois heures du matin. Pluies tor­ren­tielles. Nico­las Jaar vient de ter­min­er le set de clô­ture du pre­mier jour du fes­ti­val Man­ana, à San­ti­a­go de Cuba, mais rapi­de­ment la soirée se pro­longe. D’abord à l’intérieur, puis sous l’auvent de l’immense théâtre Here­dia. Ici, pas besoin de platines ou de soundsys­tem pour ani­mer la foule. Quelqu’un attrape un tam­bour antil­lais, un autre une con­ga, un troisième s’empare d’une bouteille de rhum vide qui jon­chait le sol et frappe en rythme avec un bri­quet. Pen­dant plus de trois heures, une cen­taine de Cubains et d’étrangers se réu­nis­sent autour de ce con­cert impro­visé, soûls et exta­tiques devant tant d’allégresse.

Je n’arrive pas à y croire”, lâche Har­ry Fol­lett, jeune Anglais et cofon­da­teur de ce fes­ti­val, qui inau­gu­rait donc sa toute pre­mière édi­tion. La sym­biose est par­faite. Ce jour-là, élec­tro, per­cus­sions et musique afro-cubaine n’auront cessé de se ren­con­tr­er, pas­sant de l’une à l’autre ou fusion­nant avec une aisance effarante, révélant ain­si l’évidente prox­im­ité de ces courants musicaux.

Crédit : Diane Jeantet

Par­mi ces métis­sages réus­sis, les sets mémorables du DJ cubain Isnay “El Jigüe” Rodriguez, accom­pa­g­né par la troupe musi­cale de San­ti­a­go, Con­ga de Los Hoyos ; celui de l’Américano-Portoricain Gift­ed & Blessed, ou encore la presta­tion de Plaid, le duo anglais pili­er du label Warp, en scène avec les per­cus­sion­istes de Dan­za del Caribe. Sans oubli­er le groupe élec­tron­ique cubano-iranien Ari­wo, aux côtés de Milil­iãn Galis, 74 ans, ambas­sadeur du fes­ti­val, et l’un des derniers “par­rains” des per­cus­sions afro-cubaines encore en pos­ses­sion des rit­uels secrets du tam­bour batá.

Pour­tant en fin d’année dernière, lorsqu’Alain Gar­cia Arto­la, plus con­nu comme mem­bre du groupe de hip-hop cubain TNT Rezis­ten­cia, et les Anglais Har­ry Fol­lett et Jen­ner del Vec­chio lan­cent leur cam­pagne Kick­Starter pour financer le fes­ti­val de Man­ana, le pre­mier fes­ti­val de musique élec­tron­ique de Cuba, beau­coup se deman­dent alors à quoi peut bien ressem­bler la scène élec­tron­ique cubaine. Existe-t-elle seule­ment ? Sans accès à Inter­net (jusqu’à peu) et sans per­mis­sion de sor­tir du ter­ri­toire (sauf excep­tion), les Cubains vivent en isole­ment quasi-total depuis la mise en place de l’embargo améri­cain en 1962. La musique, elle aus­si, voy­age dif­fi­cile­ment depuis l’Occident jusqu’à l’île caribéenne, retar­dant ain­si le développe­ment des nou­veaux gen­res musi­caux comme la musique électronique.

UNE SCENE SOUS EMBARGO… 

Dans les années 1990, Cuba est au plus bas. Le bloc sovié­tique s’est effon­dré, pri­vant l’île de son allié économique et poli­tique prin­ci­pal, l’URSS. Cuba som­bre alors dans une décen­nie de pénurie et de mai­gre rationnement, où même le savon vient à man­quer. Ces années ver­ront naître des mou­ve­ments cul­turels de sys­tème D, y com­pris au sein de la scène élec­tron­ique, qui se développe laborieuse­ment au début des années 2000.

Les DJs tra­vail­laient avec des mag­né­to­phones à cas­settes, il n’y avait pas de platines”, se rap­pelle Julio Cesar Jiménez, pro­fesseur de let­tres à l’université de San­ti­a­go. “C’était stupé­fi­ant de les voir faire, ils cher­chaient le bout de la chan­son avec un cray­on, fai­saient une mar­que sur le ruban, et de là lançait le morceau. Ils mix­aient à l’oreille et le BPM se ralen­tis­sait avec le doigt.” Le matériel, alors introu­vable à Cuba, était par ailleurs inabor­d­able sur le marché inter­na­tion­al, alors que le salaire moyen ne dépas­sait pas les quinze euros par mois. Les quelques DJs en herbe dépen­dent alors de la générosité d’amis à l’étranger ou de cousins, oncles, tantes ayant immi­gré aux États-Unis.

Crédit : Diane Jeantet

C’est le cas de Wichy de Veda­do, l’un des pio­nniers, ayant com­mencé sa car­rière à la toute fin des années 1990. “Ce n’était pas facile de se con­stru­ire une cul­ture musi­cale”, explique le pro­duc­teur, aujourd’hui DJ incon­tourn­able de la cap­i­tale cubaine. “Ma mère était prof d’allemand à l’université, j’ai eu la chance d’être en con­tact avec beau­coup d’Allemands. Ils venaient avec leurs cas­settes et walk­mans et me les lais­saient avant de par­tir, cer­tains m’envoyaient ensuite quelques cas­settes par la poste.” Cer­tains artistes ont aus­si con­tribué à son développe­ment musi­cal, comme DJ Hell, de pas­sage à Cuba en 1998 pour enreg­istr­er un mix, qui fit don de nom­breuses cas­settes. Le jeune Wichy baigne alors dans Prodi­gy, Chem­i­cal Broth­ers, Björk, Por­tishead, Mas­sive Attack ou encore Plas­tik­man.

Aujourd’hui encore, Cuba reste un chal­lenge pour les artistes qui ten­tent de s’exporter au-delà des con­fins de l’île. Pour le Cubain moyen (celui qui ne fait pas par­tie du gou­verne­ment), Inter­net n’est disponible que sur quelques places publiques dotées d’une récep­tion wifi. La con­nex­ion se vend à 2,60 euros de l’heure alors que le salaire men­su­el moyen reste très bas, à 19 euros selon les chiffres offi­ciels. “Pour met­tre en ligne mon dernier album, j’ai dû me lever à 4 h du matin”, racon­te Isnay Rodriguez, alias DJ Jigüe, qui a ouvert un compte Sound­Cloud en jan­vi­er, peu après l’arrivée d’Internet. Chaque morceau met à peu près une demi-heure à charg­er et il n’est pas rare de se faire décon­necter du réseau sur­chargé, alors que des dizaines de per­son­nes essaient de se con­necter en même temps. “Un vrai sac­ri­fice”, confie-t-il en rigolant, faisant vol­er en arrière ses dreads.

DESORMAIS EN PLEIN BOUM 

Au fil des années, et mal­gré ces embûch­es matérielles, La Havane, ville mythique et délabrée de deux mil­lions d’habitants, s’est imposée comme l’épicentre de la scène élec­tron­ique cubaine, atti­rant DJs et pro­duc­teurs des qua­tre coins de l’île. Wichy de Veda­do, DJ hyper­ac­t­if, est l’un des acteurs phares de la cap­i­tale. De Veda­do est der­rière un grand nom­bre des soirées élec­tron­iques de la ville, au Trop­i­cana, les samedis soirs, ou à la Fab­ri­ca de Arte Cubano (FAC), cen­tre cul­turel gigan­tesque situé dans une vieille sta­tion élec­trique. À la fois club, musée, théâtre, bar et salle de pro­jec­tion, la FAC a ten­dance à ren­dre jaloux les New-Yorkais, Lon­doniens et Parisiens de pas­sage. Au-delà des clubs, la cap­i­tale compte aus­si une scène plus clan­des­tine, des soirées impromptues organ­isées sou­vent à la dernière minute. Les tex­tos restent encore le mode de com­mu­ni­ca­tion priv­ilégié. “J’ai une liste de 200 numéros que je bom­barde avant la soirée”, explique Wichy. Pour être au courant donc, mieux vaut faire par­tie du cer­cle d’habitués.

Crédit : Diane Jeantet

Mais si La Havane est le coeur de la scène élec­tron­ique, elle n’en a pas pour autant le mono­pole. C’est par exem­ple à San­ti­a­go de Cuba, de l’autre côté de l’île, que sont nées les “pum pums” ou la “rave san­ti­a­guera”, fête de quarti­er pop­u­laire, où 400 à 700 jeunes se retrou­vaient dans la rue pour écouter du rap et du reg­gae, et où le rhum coulait à volon­té et les cig­a­rettes rem­plaçaient la drogue, jusqu’au jour où les autorités y ont mis fin. À San­ti­a­go de Cuba, réel melting-pot cul­turel entouré par la Jamaïque, la République Domini­caine, Haïti et le sud du Mex­ique, on défend l’idée que la musique élec­tron­ique ne se résume pas à l’image que l’on en a en Europe ou aux États-Unis. “Quand on par­le de musique élec­tron­ique, on pense tou­jours à l’électro, à la tech­no, et à un pub­lic blanc ado­les­cent, mais pour­tant elle fait aus­si par­tie inté­grante de la musique jamaï­caine par exemple.”

Pour la scène cul­turelle, la fin de l’embargo améri­cain représen­terait une réelle oppor­tu­nité, l’occasion de faire con­naître les gen­res musi­caux qui s’y sont dévelop­pés en quasi-autarcie depuis les années 1990. On aperçoit déjà les pre­miers change­ments, les traces irréversibles que ceux-ci ont lais­sées dans l’esprit de la jeunesse de moins de 40 ans. À quelques pas du fes­ti­val, sur le large quai du port de San­ti­a­go, des Cubains se pren­nent en pho­to devant l’immense bateau de croisière améri­cain Ado­nia, le pre­mier à s’être amar­ré sur l’île depuis 1978, en pleine Guerre Froide. Un événe­ment his­torique qui, comme l’avait été la vis­ite de Barack Oba­ma et la lev­ée du dra­peau améri­cain à l’ambassade améri­caine quelques mois aupar­a­vant, sym­bol­ise la fin pos­si­ble d’un con­flit vieux de 50 ans. Un con­flit dans lequel la jeunesse cubaine, de plus en plus con­nec­tée au reste du monde, n’arrive plus à s’identifier. 

Crédit : Diane Jeantet

 

Arti­cle et pho­to par Diane Jeantet

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