Pendant un concert des iNOUïs l'année dernière. Crédit : Christophe Crenel

De 3000 groupes à 30 lauréats : la grosse machine des iNOUïS du Printemps de Bourges

Fish­bach, Chris­tine & The Queens, Eddy de Pret­to, Last Train, Fauve… Ces cinq groupes ou artistes n’ont pas grand-chose en com­mun à pre­mière vue. Si ce n’est une cer­taine bara­ka : Fish­bach vient de ter­min­er une superbe tournée-marathon, Chris­tine & The Queens a fait la Une du Time et a con­cou­ru aux Brit Awards, Eddy de Pret­to est en train de rem­plir trois Cigale et deux Olympias avant même d’avoir sor­ti son pre­mier album, Last Train a fait la pre­mière par­tie de John­ny Hal­ly­day, Place­bo ou Muse… Sans compter le col­lec­tif Fauve qui n’existe plus aujourd’hui mais a attiré bien des fans (et leur pen­dant de haters) pen­dant quelques années. Mais avant tout cela, tous sont passés par un trem­plin un peu par­ti­c­uli­er : les iNOUïS du Print­emps de Bourges. Chaque année, quelques 3000 can­di­dats s’inscrivent à ce dis­posi­tif. Une trentaine seule­ment sera sélec­tion­née comme “iNOUïS “, avant que deux lau­réats soient récom­pen­sés par un Prix du Jury et un Prix du Print­emps de Bourges qui leur vau­dront des book­ings dans tout un tas de fes­ti­vals — et surtout pas mal de vis­i­bil­ité.

Aujourd’hui, le Print­emps de Bourges vient d’annoncer sa sélec­tion 2018 des iNOUïS (à con­sul­ter ici ou en bas de l’article). Mais alors, com­ment ce duo improb­a­ble Angle Mort & Clig­no­tant ou l’électro d’Apol­lo Noir, flir­tant par­fois avec l’ambient ou l’expérimental, se sont retrou­vés là ? Une bonne par­tie de la réponse se trou­vait il y a quelques jours dans une salle toute ronde de l’Espace Jemmapes, un cen­tre d’animation du 19ème arrondisse­ment de Paris. Là, pen­dant une semaine, c’est toute une petite four­mil­ière qui se met en place pour que cette trentaine de groupes puis­sent sor­tir du lot de manière juste, équitable et débattue… Mais à huit clos, tou­jours. Ce qui peut laiss­er un goût amer aux groupes per­dants, voire éveiller la sus­pi­cion : “les gens s’imaginent que la sélec­tion des iNOUïS , c’est qua­tre per­son­nes autour d’une table qui choi­sis­sent en fonc­tion des copinages, mais pas du tout !”, pré­cise Rita Sa Rego. Elle est la direc­trice du Réseau Print­emps, un mail­lage de pro­fes­sion­nels créé pour une rai­son sim­ple : dès les pre­mières édi­tions des “Décou­vertes du Print­emps de Bourges”, les ancêtres des iNOUïS , dans les années 80, des mil­liers de démos étaient envoyés par les can­di­dats (sur cas­sette !)… Si bien qu’il a fal­lu déléguer. Des antennes ter­ri­to­ri­ales sont nées dès 85 pour accom­pa­g­n­er les groupes souhai­tant se présen­ter – une “antenne” étant tout sim­ple­ment un pro­fes­sion­nel de la région, sou­vent directeur ou pro­gram­ma­teur d’une salle de con­certs. Ces antennes, qui depuis 1989 cou­vrent tout le ter­ri­toire, la Suisse, le Québec et la Bel­gique, opèrent une pré-sélection et font jouer en live les groupes qu’ils ont choi­sis. Un jury de pro­fes­sion­nels locaux désign­era des gag­nants à l’issu de ces audi­tions régionales. Ceux-là seront ensuite présen­tés, à Paris, dans cette fameuse petite salle ronde du 19ème arrondisse­ment.

Ce matin, ce sont les antennes Lim­ou­sin (Fred Lomey), Poitou-Charentes (Gae­tan Brochard), Aquitaine (Eric Roux) et Cen­tre (Bruno Creugny) qui vien­nent présen­ter leurs poulains – et ça s’entend dans les accents ! Ajoutez à ça cinq conseiller.e.s artis­tiques, qui ont assisté aux audi­tions régionales et sont en con­tact avec les antennes, Emmanuel Poë­nat, le pro­gram­ma­teur du Print­emps de Bourges, Rita Sa Rego, et ses assis­tantes : oui, ça fait du monde autour de la table et des trafics de clé­men­tines se met­tent en place sous le man­teau. Mais si l’ambiance est plutôt bon enfant, l’enjeu reste de taille. Et chaque groupe, même ceux qui ne sem­blent au bout du compte n’avoir con­va­in­cus per­son­ne, sera envis­agé et enten­du comme les autres. Des extraits de trois morceaux sont écoutés, pen­dant que pho­tos et cour­tes biogra­phies sont pro­jetées au mur, pour regarder enfin la vidéo du con­certs en pub­lic aux audi­tions régionales. L’antenne évoque ensuite le groupe, racon­tant briève­ment son his­toire, son entourage pro­fes­sion­nel et la façon dont se sont déroulées les audi­tions. Par­fois, pas très bien : pour cer­tains groupes, ces audi­tions représen­taient leur pre­mier con­cert ! D’années en années, les iNOUïS du Print­emps de Bourges met­tent en effet l’accent sur des pro­jets très jeunes, émer­gents, sou­vent sans label ni réelle expéri­ence, “pour rem­plir un rôle d’accompagnement et se démar­quer des autres dis­posi­tifs” comme le Chantiers des Fran­cos, par exem­ple. Il y a tou­jours quelques coups de coeur excep­tion (comme Malik Djou­di ou Aloïse Sauvage, qui jouis­sent déjà de pas mal de vis­i­bil­ité), mais dans ces con­di­tions, le live n’est pas tou­jours prêt. Pour nos fameux Angle Mort & Clig­no­tant, présen­tés par la région Cen­tre, peu importe : ils ont mis le feu à leur audi­tion régionale, instal­lant même un tram­po­line sur scène et faisant beau­coup rire dans l’assistance. C’est le pre­mier groupe écouté ce jour, et déjà ces néo-Svinkels sur fond de paroles débiles et pro­duc­tions euro­dance sus­ci­tent le débat. Peu importe, a voté (anonymement, avec dépouille­ment et tout le tin­touin), et Angle Mort & Clig­no­tant passeront à l’étape suiv­ante. Joie dans le Cen­tre. Et ain­si de suite avec une ving­taine de groupes par jour, puis une grande sélec­tion finale se ten­ant les deux derniers jours de la semaine, faisant revenir une par­tie des directeurs d’antennes pour décider qui seront les trente à se pro­duire au Print­emps de Bourges devant un juré présidé par Dan Levy de The Do. De quoi finir sur les rotules. “On a le droit à une pause clope à la fin de cette liste-là ?”, ten­tera un matin un des votants, en vain.

Assis­ter à ces écoutes, au-delà de lever le voile sur un dis­posi­tif un brin com­plexe, lourd, mais réfléchi pour être au plus juste, c’est aus­si un bon moyen de pren­dre le pouls de la scène actuelle française, de Lille à Ajac­cio, de Stras­bourg à Bor­deaux. Et, alors que les iNOUïS sont tra­di­tion­nelle­ment répar­tis en qua­tre caté­gorie (rock, hip-hop, chan­son et élec­tro), de se ren­dre compte d’un phénomène de plus en plus mar­qué : le dyna­mitage des petites cas­es styl­is­tiques. Eddy de Pret­to, lau­réat 2017, vogue par exem­ple entre chan­son et hip-hop – comme Aloïse Sauvage, sélec­tion­née cette année. Angle Mort & Clig­no­tant s’était d’abord inscrit dans la caté­gorie élec­tro avant d’être replacé en hip-hop. Le décloi­son­nement est si courant qu’une cinquième classe a été créée cette année, une sec­tion “hybride” entre hip-hop, pop et musiques élec­tron­iques. Les trois groupes des antennes Québec, Bel­gique et Suisse y ont trou­vé leur place, tout comme Afrodite, ce duo de Nan­taise entre hip-hop, house et world. Mais quelque soit la caté­gorie, les critères restent les mêmes : qual­ité du live, présence scénique, réac­tion du pub­lic, qual­ité des morceaux, orig­i­nal­ité… Et représen­ta­tion régionale tout de même : tra­di­tion­nelle­ment, une antenne ne peut pas ne pas avoir de groupe sélec­tion­né deux ans de suite. Mécanique­ment, il est alors plus facile de se présen­ter dans une région comme la Corse qu’à Paris, où presque 1000 can­di­dats se pressent chaque année. Un mal pour un bien : voir une région se faire boud­er trop longtemps dimin­uerait l’intérêt des can­di­dats (cer­cle vicieux bon­jour !), mais aus­si les sub­ven­tions reçues par les SMAc (les salles de musiques actuelles publiques) pour leurs opéra­tions d’accompagnement. Oui, on est bien loin des “qua­tre per­son­nes autour d’une table” qui décideraient au hasard : on l’avoue, c’est peut-être un poil l’image qu’on en avait égale­ment. Entre représen­ta­tiv­ité régionale, four­mille­ment cul­turel, débats cour­tois et des dizaines de groupes promet­teurs, c’est pour­tant tout un écosys­tème qui se développe depuis plus de trente ans autour des iNOUïS du Print­emps de Bourges. Tout ça pour le sim­ple goût de la décou­verte, et des clé­men­tines peut-être.

La sélec­tion 2018 des iNOUïS du Print­emps de Bourges :

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