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10 mars 2017

Dégustation à l’aveugle : King Ju de Stupeflip passe l’épreuve du blindtest

par Francois Blanc

Article extrait de Tsugi 100, disponible en kiosque et à la commande ici.

On a beau l’avoir enterré plusieurs fois, le groupe emblématique du rap alternatif français Stupeflip revient toujours plus fort. Rencontre en musique avec le leader King Ju à l’occasion de la sortie du cinquième album.

 

  • Stupeflip – « Intro »
    Extrait de l’album Stup Virus.

King Ju : Trop facile…

Tsugi : Cette introduction dévoile un nouveau personnage à la voix robotique qui traverse le disque, Sandrine Cacheton.

King Ju : Stupeflip s’est toujours un peu adressé aux mecs, ça a toujours parlé de la solitude et de la faiblesse des mecs, ça a toujours manqué de femmes. J’ai trouvé que c’était marrant d’avoir un porte-parole féminin, pour faire contrepoids, juguler la testostérone. Et puis les hommes se tiennent mieux quand il y a une femme dans la pièce, c’était pour que le public se tienne mieux et contrer les futurs haters. C’est la voix basique de Google qu’on a reprise, celle qu’on entend sur Google Translation.

Tsugi : Est-ce elle le Stup Virus qui a donné son nom au disque ?

Non, le virus c’est l’album en lui-même, c’est la musique et ce qu’elle peut provoquer chez les gens. Il y a pas mal de gens accrocs à Stupeflip, pour eux c’est addictif. Et moi je travaille beaucoup, tous les jours, pour essayer de faire des sons addictifs, de plus en plus addictifs. Je veux pousser les gens à utiliser le bouton « replay ».

 

  • Jacno – « Rectangle »
    Extrait de l’album Jacno.

King Ju : « Rectangle », c’est génial ! En 2000, j’ai rencontré mon manageur, Jacno était un de ses copains, j’ai dû le voir dix fois, il m’aimait bien et moi j’étais gaga de lui. C’est le seul mec qui arrivait à faire de la pop commerciale de qualité, avec peut-être Mylène Farmer. Il a mélangé branché et populaire, le goût et le supermarché. Hélas la bonne variété française a disparu, depuis dix ou quinze ans. J’aimais bien certains trucs de David Hallyday ou Marc Lavoine.

Tsugi : Vous êtes même allés chez Ardisson ensemble à la télé.

King Ju : Jacno n’était pas content parce qu’il n’était pas allé à la télé depuis des années et qu’ils nous ont fait arriver ensemble dans Tout le monde en parle. Ils nous ont liés à Jacno, ça l’a blessé, d’autant que nous, on foutait la merde. Mais on s’aimait beaucoup. C’était une de mes idoles, je lui disais : “Pour moi, c’est comme si tu étais déjà mort.” Et il était beau, il ressemblait à Bowie… en plus d’être gentil et humble, ce qui est si rare.

 

  • Amanda Palmer – « The Killing Type »
    Extrait de l’album Theatre Is Evil.

(Il ne trouve pas) 

Tsugi : C’est Amanda Palmer, qui détient le record de fonds levés par crowdfunding dans la musique. Pour cet album de Stupeflip tu as levé plus de 400 000 euros, record européen !

King Ju : Ce crowdfunding n’était pas du tout mon idée, moi je me contente de bosser derrière mon ordi pour faire les meilleurs morceaux possible, je suis un acharné. Quand on entre dans la partie où il faut vendre la musique, je suis toujours mal à l’aise. Pour être totalement intègre, il faudrait que je ne vende pas ma musique… mais je ne me suis jamais enrichi avec Stupeflip, je vais avoir cinquante balais, il faudrait que je commence à gagner un peu d’argent. J’étais gêné de cette somme, c’est trop d’argent pour ce que j’avais envie de faire. Un clip, je peux t’en faire un demain avec mon iPhone. Mais du coup, on a quand même voulu se faire plaisir, on a payé un très bon mixeur, on va produire une figurine, réinvestir pour créer de vrais beaux clips. Mais cette somme c’est un peu emmerdant, d’autant que les médias s’intéressent à nouveau au groupe à cause de ça, et pas pour la musique. Ceci dit, c’est une générosité très touchante, d’autant que Stupeflip ne s’adresse pas aux gens friqués, c’est beaucoup de gens qui galèrent au RSA. C’est magnifique, mais ça me gêne, ce pognon.

Tsugi : En cette période électorale, ce succès populaire n’a pas attiré le monde politique ?

King Ju : Non et je ne prendrai bien sûr jamais parti. Stupeflip ne parle pas de politique, mais d’humain. Le nouveau mouvement que je vais lancer c’est la Bisounourserie, pas un truc naïf et hippie ou gnangnan. Une bisounourserie lucide et maligne, pas angélique. C’est ça que j’appelle le “terrorisme bienveillant”.

 

  • MC Solaar – « RMI » 
    Extrait de l’album Cinquième As.

King Ju : Le problème de Solaar, c’est que pour moi qui écoute du rap depuis 1987, j’ai toujours trouvé ça bien fait, mais pas assez ghetto ou hardcore, trop gentil. Je préférais NTM et IAM, ou La Cliqua. Ce n’est pas ça le rap. C’est bien vu, bien fait, il a une belle voix, j’aime bien le premier album, mais pour moi le rap c’est la rue, ça va avec la galère. Il a été adoubé par la critique d’entrée, c’était la caution pour faire passer la pilule du rap.

Tsugi : Ce morceau s’appelle “RMI”, RMI que tu as touché pendant tes années galère.

King Ju : Bien sûr, j’ai galéré pendant des années, entre 2005 et 2009, je suis retourné au RSA. Le milieu a été sans pitié pour moi, personne ne m’a fait de cadeau. J’ai été brièvement professeur de dessin. Mais ce n’est pas l’argent qui va me rendre heureux. J’ai trop de trucs bousillés depuis l’enfance en moi pour être un jour vraiment heureux.

 

  • Stupeflip – « Stupeflip » 
    Extrait de l’album Stupeflip.

King Ju : Ça, c’est sorti il y a quinze ans, les tout débuts. Avant ça je voulais travailler dans une boîte de graphisme, j’ai essayé quelques entreprises qui ne m’ont pas gardé, j’étais bon artistiquement, mais je manquais d’attention. Je rêvais d’être accepté socialement, d’avoir un salaire. À 30 ans, je suis descendu bas, j’ai fait des stages, je me souviens d’un stage pour dessiner des packagings, avec une fille qui tous les matins s’effondrait en larmes en s’asseyant à côté de moi. Après, j’ai galéré cinq ans d’affilée à me ronger les ongles, je vivais comme un clodo, je faisais un peu d’illustrations, j’ai travaillé pas mal pour le magazine Max. C’était les meilleurs moments de ma vie, mais je n’ai jamais gagné assez pour m’en sortir. Quand j’ai eu la chance de signer avec Stupeflip, la société m’avait mis la rage, le système du travail, c’était la guerre. En plus mon père venait de mourir, j’avais envie de bousiller tout le monde. C’est pour ça que dans ce morceau je dis : “À bas la hiérarchie.” Ce n’est pas politique, c’est social. Ça parle plutôt des petits chefs, comme cette grosse dame à qui ma collègue qui pleurait avait peur d’aller demander une gomme.

 

  • Orgasmic & Fuzati – « Sinok » 
    Extrait de l’album Grand Siècle. 

King Ju : Klub des Loosers ? Ah non c’est Fuzati et le mec de TTC. De toute cette époque Fuzati, TTC et compagnie, j’ai toujours trouvé que Fuzati était génial, même si ce morceau que tu m’as fait écouter je le trouve très raté. Mais son dernier album solo avait des trucs supers, il a une espèce de rage… Je le trouve très touchant, j’adore son flow, son petit cheveu sur la langue, on dirait un gamin, comme moi. Mais cette bande-là, à l’époque, ils m’ont tous snobé, on ne s’est jamais vraiment vus.

 

  • PNL – « Da » 
    Extrait de l’album Dans la légende.

King Ju : J’adore tout le rap français, je suis ce qui se passe ces dernières années, il y a une mouvance dingue en ce moment. Mais je n’accroche pas du tout à PNL, ni la musique, ni le flow, je crois qu’il n’y a rien que j’aime chez PNL. Je préfère mille fois SCH dans les trucs connus. J’aime aussi beaucoup tous les petits groupes de trap qui sortent et qui ne sont pas encore connus. C’est le renouveau du rap, on est en train de vivre la plus grande période du rap, commercialement et créativement parlant. C’est la seule musique qui évolue encore, je n’écoute que ça.

 

  • Maître Gims  – « Tout donner » 
    Extrait de l’album A contrecoeur. 

King Ju : Je ne connais pas… c’est cool. Ah si, Maître Gims. La voix de Maître Gims, c’est la voix de chanteur de variété la plus dingue qu’on ait eu depuis 25 ans. Pour moi Maître Gims, c’est de la très bonne variété, au même titre que France Gall dans les années 70. C’est très bien fait, sa voix est dingue, elle a une émotion de ouf. Évidemment, on lui chie dessus parce que ça marche, mais tant mieux pour lui, ce n’est pas grave s’il n’est pas dans le purisme du rap. C’est commercial, mais pas dans le mauvais sens du terme. Les refrains sont dingues.

Tsugi : Sur le Facebook de Stupeflip, quand tu as dévoilé le single « The Antidote », il y a eu pas mal de retours négatifs, comparant le morceau à du Maître Gims justement.

King Ju : Une fois que j’ai fini ce refrain, je me suis dit que c’était un clin d’oeil à Sexion d’Assaut, c’est évident et c’est voulu. Je suis d’accord pour dire que ce refrain est un peu énervant… mais il reste dans la tête, il est addictif. Les couplets tuent, le refrain peut être un peu soûlant. Quand je le réécoute je me dis : “Quand même, c’est abusé.” Mais le petit côté parodique me plaisait.

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