Denise Johnson sur scène avec A Certain Ratio / ©Pete Smith

Denise Johnson, la voix soul de Primal Scream ou A Certain Ratio s’est éteinte

La nou­velle est tombée hier, Denise John­son s’est éteinte hier à l’âge de 56 ans.

Celle qui a chan­té avec A Cer­tain Ratio ou Pri­mal Scream (sur Screa­madel­i­ca) avait pré­paré son pre­mier album solo, il devait sor­tir le 25 sep­tem­bre prochain. La nou­velle a été con­fir­mée sur les réseaux par Rowet­ta, son amie et chanteuse d’Hap­py Mon­days. C’est toute la scène new wave et post-rock qui est en deuil, en témoigne de nom­breux mes­sages de sou­tien : « C’é­tait une belle per­son­ne avec énor­mé­ment de tal­ent. Sa voix a embel­li quelques-uns de nos albums et de nos con­certs » écrit New Order. « Passez du temps à écouter sa mer­veilleuse voix, à vous sou­venir de sa nature aimante et de son con­tagieux sens de l’hu­mour », a annon­cé A Cer­tain Ratio, avant de pour­suiv­re : « Elle est irrem­plaçable en tant que per­son­ne et artiste, le groupe est dévasté par cette nou­velle. Son sens de l’humour con­tagieux, la beauté et la pas­sion écla­tante qu’elle a apportée à notre musique ain­si qu’à nos vies nous man­queront ». À cette occa­sion, on rep­longe avec vous dans le numéro 117 du mag­a­zine, où Tsu­gi s’é­tait fait une place dans le van des mem­bres de A Cer­tain Ratio, alors en pleine tournée, en 2018.

Le Tsu­gi 117 est tou­jours disponible à l’achat en ligne.

 

Sur la route avec A Certain Ratio

Des infos puisées et vécues dans le quo­ti­di­en d’un groupe en tournée, c’est une chou­ette faveur qu’il fait bon racon­ter, surtout quand le groupe en ques­tion, pio­nnier d’un son électro-punk-funk qui a influ­encé des généra­tions, est aus­si cool qu’A Cer­tain Ratio. Bien­v­enue dans le van de légen­des man­cu­ni­ennes, qui font groover les vents con­traires depuis 40 ans.

Pho­tos et textes par Stéphanie Lopez

L’au­tomne 2018 ? Un cap pour A Cer­tain Ratio, qui s’apprête à fêter ses 40 ans en se payant une tournée européenne, un retour en stu­dio après un break discographique de dix ans, plus une com­pi­la­tion, acr:set, qui vient de sor­tir chez Mute. Si le set en ques­tion n’est autre que la setlist de leurs con­certs, la com­pile con­tient deux nou­veaux titres, dont “ Dirty Boy ”, qui sonne comme le hit sur­prise de leur réper­toire. ” On n’a jamais cher­ché à faire de tube, recon­naît Jez Kerr, chanteur et bassiste, mais c’est tou­jours une bonne chose de faire ce à quoi on ne s’attend pas. Les labels les plus indépen­dants, comme Mute et Fac­to­ry, nous ont juste­ment signés pour ça. ” Il faut dire que ACR a tou­jours défendu une cer­taine “fuck off” atti­tude face aux stan­dards de l’industrie musi­cale, ain­si qu’une ten­dance aux oxy­mores (punk tor­ride ou funk glacial, c’est selon), que les paroles de “ Dirty Boy ” soulig­nent en détour­nant une fameuse maxime d’Anthony Wil­son, cofon­da­teur du label Fac­to­ry : “ This is ACR, we do things dif­fer­ent­ly here. ” Tony Wil­son (qu’on entend d’ailleurs en fea­tur­ing posthume sur l’intro) avait repéré la bande ini­tiale­ment  for­mée par Jez Kerr et Mar­tin Moscrop dès les débuts de Fac­to­ry, en 1978. Il les signa sans traîn­er, et fut leur man­ag­er incon­di­tion­nel jusqu’en 1985. Même si les Ratio ont ensuite frayé avec Soul Jazz, la major A&M (Uni­ver­sal) et Robs Records, le label de Rob Gret­ton, man­ag­er de New Order, avant de migr­er chez Mute en 2017, ACR est sans doute le groupe qui a le mieux per­pé­tué l’esprit punk-avec-une-longueur-dance– d’avance ini­tié par Fac­to­ry. La con­nex­ion entre Jez et Tony Wil­son était d’ailleurs si forte que le bassiste-chanteur pense qu’il veille tou­jours sur lui, et qu’il con­tin­ue à le guider “ depuis l’au-delà de l’after-party ”

Norman Bates dans un club de jazz

Faire les choses dif­férem­ment, mari­er les con­traires… Chez ACR, cela veut dire cul­tiv­er une élé­gance de films noirs, tout en ayant un don unique pour com­pos­er avec les couleurs du groove le plus métis­sé – l’image de Nor­man Bates jouant dans un club de jazz. Cela sig­ni­fie aus­si se faire suff­isam­ment rare pour entretenir un cer­tain mys­tère, et tenir leur pub­lic en haleine. Et, pour ce qui est de la pro­mo, cela veut dire ne qua­si­ment jamais don­ner d’interviews, mais accepter d’embarquer une jour­nal­iste sur l’actuelle tournée.Voilà donc com­ment on se retrou­ve avec une place dans leur van, loin des sen­tiers bat­tus de la pro­mo for­matée, direc­tion Port­meiri­on, au Pays de Galles, pour l’ultime édi­tion du Fes­ti­val N°6. ACR étant pro­gram­mé à 17 heures, nous quit­tons Man­ches­ter à 10 heures du matin, con­duits par Pete, le chauffeur-technicien, pour trois heures de route jusqu’au petit port qui a servi de décor à la série Le Pris­on­nier.

Jez monte devant afin de pou­voir éten­dre ses jambes ; depuis un an il souf­fre de sci­a­tique, au point de devoir utilis­er une chaise pen­dant les con­certs, et ne plus sup­port­er la posi­tion ver­ti­cale qu’à coups de dose de cheval d’antalgiques. On s’assied à l’arrière  entre Don­ald John­son, le bat­teur, et Denise John­son, en deman­dant s’il y a un lien de par­en­té, mais non. Denise décrit plus volon­tiers le lien qui unit les six Ratios comme celui d’une “famille dys­fonc­tion­nelle”. Elle est pour sa part la cau­tion solaire d’ACR. Une diva dif­férente, sans chichis, qui leur prête sa voix soul depuis 28 ans, et qui s’invite aus­si chez Pri­mal Scream et New Order. Ceux qui croisent sa route et son sourire généreux la qual­i­fient sys­té­ma­tique­ment de “ légende ”, mais Denise ne sem­ble pas pren­dre tout ça trop au sérieux. Il n’y a guère que le rhum Wray & Nephew qui lui monte à la tête – même si, pour l’heure, on boit du café en savourant la vue sur les collines de Snow­do­nia. L’ambiance dans le van est calme et posée. Tony Quigley, le sax­o­phon­iste, finit sa nuit en toute dis­cré­tion. Diane, l’ingé son de haute-fidélité depuis 40 ans (égale­ment en charge des potards chez The Char­la­tans), lit The Silent Com­pan­ions, ce qui résume assez bien l’ambiance du voy­age. Jez fait le DJ en sour­dine sur son iPad: Kraftwerk, Bowie, Bri­an Eno, Nico et les groupes avec lesquels ACR traî­nait pen­dant sa péri­ode 80’s new-yorkaise (Tom Tom Club, Tuxe­do­moon…) sont au cœur de ses playlists, comme ils sont gravés dans sa vie.Assis face à nous, Matt Steele, le nou­veau clav­iériste, rem­plit des portées sur un cahi­er de musique. Depuis son pre­mier live avec ACR en mai dernier, sa présence ne cesse d’amplifier la dimen-sion psy­chédélique des con­certs. Jez est le pre­mier à se réjouir de ce synth-man si apte à canalis­er l’ailleurs dans ses claviers: “L’apport de Matt me per­met d’essayer des trucs à la basse que je n’aurais jamais pu faire avant. C’est un plus con­sid­érable en ter­mes d’e­space et de créa­tiv­ité.” 

 

N°6 + 60 YEARS

Une courte pause pour récupér­er des badges dans un champ voi-sin de l’estuaire de Port­meiri­on, et le van suit les balis­es “N°6” qui nous amè­nent der­rière la scène du Grand Pavil­lon. Pete dis­tribue des tick­ets repas pour aller déje­uner par­mi les camions-snacks du site, tan­dis que le staff de N°6 charge le van de muni­tions liq­uides: packs de bières, rhum, vod­ka… Le con­fort en fes­ti­val n’ayant rien à voir avec celui d’une salle de con­cert, les loges sont assez rudi-mentaires: de sim­ples pré­fab­riqués posés der­rière la scène cha-piteau, à partager cha­cun son tour dans l’ordre du line-up. ACR joue entreA­men Dunes et GoGo Pen­guin.

Le temps d’un tour sur la scène DJ, idéale­ment per­chée en ter­rasse de ce port aux airs de vil­lage des Cinque Terre, et on revient pile pour le début du con­cert. Mar­tin ajuste son Bor­sali­no, Jez enfile le sif­flet qui lui sert de gri-gri autant que d’instrument. Qu’il l’utilise sur “ Dirty Boy ” ou sur “ Si Fir­mi O Gri­do ”, cet acces­soire fétiche de la généra­tion rave rap-pelle qu’ACR fut l’un des pre­miers groupes à inté­gr­er l’acid house sur la scène post-punk, et que ce mix pio­nnier a été une influ­ence majeure de LCD Soundsys­tem, Franz Fer­di­nand ou Hap­py Mon­days – pour ne citer que ceux qui en ont tiré le plus de suc­cès. De Talk­ing Heads aux récentes Sink Ya Teeth, les Ratios ont été les inspira-teurs sub­stantiels de plusieurs généra­tions, mais leur volon­té de cul­tiv­er le mys­tère plutôt que le main­stream leur vaut tou­jours une cer­taine con­fi­den­tial­ité. “L’avantage de jouer en fes­ti­vals, par rap­port à nos pro­pres con­certs, c’est qu’on peut touch­er un pub­lic plus jeune, des gens qui n’avaient jamais enten­du par­ler de nous”, lance Jez… Et si l’on con­firme à l’issue du con­cert, Mar­tin nuance: “Ce n’était pas le meilleur gig de notre car­rière, mais ça va, surtout qu’on est encore dans la phase d’échauffement du set. Il faut sou­vent un temps de rodage avant que les mem­bres d’un groupe qui se retrou­vent pour une nou­velle tournée soient à l’unisson, de manière à créer cette vibe spé­ciale qui fait un super con­cert. Les meilleurs gigs sont ceux qui par-viennent à pro­duire une osmose avec un ensem­ble de choses: il faut une par­faite alchimie entre le groupe, le pub­lic, l’équipe autour, la salle, l’acoustique… Et ça, tu ne sais jamais quand ça va arriv­er !

Cela se pro­duira le soir de l’anniversaire de l’auteure de ces lignes, huit jours plus tard, au Sug­ar Club de Dublin. Pas seule­ment parce que les con­di­tions du con­cert réu­nis­sent tous les critères évo-qués par Mar­tin. Il y a un sup­plé­ment de hap­py vibe, ce same­di 15 sep­tem­bre, car c’est aus­si le week-end où Jez fête ses 60 ans. L’ambiance est fes­tive dès 11 heures du matin, à l’aéroport, quand on com­mence à com­par­er la qual­ité des rouges cal­i­forniens. Une paire de vieux fans vient saluer Jez dans le bar où l’on est attablés: ils pren­nent le même vol pour Dublin juste pour aller au con­cert. Embar­que­ment immi­nent: Jez enfile ses lunettes de soleil et le man­teau noir qui lui don­nent un faux air de Keanu Reaves dans Matrix, et clô­ture la file des pas­sagers en snif­fant un trait de tabac en poudre. Ça l’amuse de jouer la rock star qu’il n’est pas, et d’être le dernier à mon­ter dans l’avion.

 

Vol 555 pour Dublin

Arrivée à Dublin. Don­ald s’inquiète un peu pour le bagage qui manque à l’appel (ses baguettes de bat­teur sont dedans, ain­si que les t‑shirts du mer­chan­dis­ing), mais tout arrive à bon port après une pause à l’hôtel, lorsque nous par­tons faire la bal­ance. L’accueil au Sug­ar Club est des plus chaleureux, et le club lui-même est un cocon audio­phile — “ a venue to die for ”, d’après The Irish Times. Cet ancien ciné­ma recon­ver­ti en salle de con­cert à l’ambiance cabaret a aus­si bon goût dans sa prog’ soul-jazz: Gre­go­ry Porter, James Lavelle, Thun­der­cat font notam­ment par­tie de la galerie de pho­tos encadrées dans le bar back­stage. Il fait bon sirot­er une Guin­ness dans ce havre feu­tré pen­dant que les gars ajus­tent les niveaux de leurs instru­ments, et que Denise finit de se poudr­er le nez.Après deux heures de bal­ance, l’aiguille penche désor­mais vers l’heure du dîn­er. Si les Ratios com­posent d’ordinaire avec le cate-ring offert sur place, ce soir Mar­tin en a décidé autrement : nous sommes tous con­viés dans le restau libanais qu’il a réservé pour un spé­cial dîn­er d’anniv’. Sachant que Jez est du genre à vari­er les plaisirs créat­ifs, ses com­pagnons lui offrent un kit de dessin. Des pages vierges : un bon cadeau pour un épi­curien qui, plus que ses 60 ans, fête surtout le mir­a­cle d’avoir atteint cet âge en en parais­sant dix de moins. Mer­ci l’addiction à la gym et la musique gar­di­enne de l’enfant intérieur, car dire qu’un gars comme Jez a vécu beau­coup de choses intens­es est un gen­til tru­isme, pour ne pas dire qu’il a survécu au revers de toutes ces choses. Et comme la retraite atten­dra, c’est avec une gnaque toute par­ti­c­ulière qu’ACR rejoint la scène du Sug­ar Club d’une seule âme, en attaquant son set par un “ Sounds Like Some­thing Dirty ” qui augure d’un voy­age à par­faite alti­tude entre le groove cuiv­ré des racines, et des effets d’outre-monde qui ouvrent d’emblée un vor­tex sur le dance­floor. Car oui, il fait bon danser sur ACR – ce ne sont pas les grappes de fans qui tran­spirent leur transe exta­tique au pre­mier rang qui diraient le con­traire. On atteint une cer­taine liesse pen­dant la reprise de “ Shack Up ”, sur la spé­ciale “ house love vibe ” de “ Won’t Stop Lov­ing You ” et sur le car­naval de per­cus finales (“ Si Fir­mi O Gri­do ” est sans doute le morceau d’ACR qui incar­ne le mieux leur amour des beats brésiliens).

Quand on les retrou­ve dans les loges à l’issue du con­cert, les six Ratios sont tous en état d’allégresse, par­tis pour pro­longer la fête. Les organ­isa­teurs aus­si affichent une mine sat­is­faite et ce, mal­gré le déficit pour­tant cer­tain dans leur tiroir-caisse. À l’instar de Rob Gret­ton (le défunt man­ag­er de Joy Divi­sion et New Order) qui, après avoir sor­ti les albums Up In Downsville et Change The Sta­tion sur son label Rob Records, avait déclaré : “ vous n’êtes pas un label digne de ce nom tant que vous n’avez pas per­du d’argent avec ACR ”, The Sug­ar Club peut se féliciter de faire par­tie des clubs dignes de ce nom. Cette atti­tude, qui rap­pelle à quel point c’est d’abord la pas­sion qui compte, Man­ches­ter la célèbre une fois de plus au moment même où l’on boucle cet arti­cle: le 6 octo­bre, tout le quarti­er de With­ing­ton fête le 40e anniver­saire de la nais­sance de Fac­to­ry, en pro­posant un fes­ti­val 100%.

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