©Vitalia ZHYRIAKOVA pour Tight Media

DJ Marcelle est un énorme doigt d’honneur à la culture DJ

Aux avant-gardes de la musique élec­tron­ique, on trou­ve Mar­celle Van Hoof alias DJ Mar­celle. Bercée par l’esprit punk dans son ado­les­cence, la DJ et pro­duc­trice néer­landaise se tient tou­jours aus­si loin des con­ven­tions aujourd’hui qu’elle ne le fai­sait à 16 ans. Son leit­mo­tiv : sor­tir de sa zone de con­fort, en per­ma­nence. Ses 20 000 vinyles, 30 années d’émissions radio et de jour­nal­iste de la presse écrite ain­si que ses six albums, témoignent de son expéri­ence de défricheuse hum­ble et pas­sion­née – loin des artistes propulsé·e·s en un rien de temps grâce à quelques bangers et une com­mu­ni­ca­tion soignée, façon feu de paille. Jun­gle, free jazz, musiques tra­di­tion­nelles du monde entier, mais aus­si dance­hall, tech­no, et tant d’autres gen­res, com­posent son infinie palette de musi­ci­enne qui tran­scende les règles d’une scène élec­tron­ique trop nor­mée. Quelques heures avant son set pour les 10 ans de La Machine, nous la ren­con­tri­ons à son hôtel pour un tête-à-tête pas­sion­nant.

Si tu veux Mar­celle, tu as Mar­celle ! Je ne m’inquiète pas si les gens aiment ou n’aiment pas.”

Tu as dit dans une inter­view pour Strange Sounds From Beyond que tu aimes jouer des dis­ques que tu achètes le jour même dans les villes où tu es pro­gram­mée. Est-ce que tu as trou­vé quelque chose aujourd’hui ?

Aujourd’hui, je suis arrivée tard. Ça m’arrive de le faire mais je voulais surtout dire que j’aime bien jouer des dis­ques sans les con­naître pour me chal­lenger et défi­er le pub­lic.

Ça veut dire que tu ne joues jamais les mêmes morceaux ?

Si, par­fois je joue les mêmes morceaux mais j’en ai tou­jours des nou­veaux, mes sets changent com­plète­ment d’une soirée à l’autre. J’anticipe peu. Je joue sur trois platines simul­tané­ment, le ren­du est tout le temps dif­férent selon les con­textes. C’est impor­tant pour moi de faire sor­tir les gens de leur zone de con­fort. J’aime pass­er en live des morceaux que j’ai pro­duits, qui sont pas for­cé­ment déjà sor­tis, et je suis très pro­lifique en ce moment ! Il y a deux semaines, mon nou­v­el album [ndlr : Sat­u­rate The Mar­ket, Now! sur Jah­moni Music] est paru sur un dub­plate, le jouer crée un effet neuf pour moi comme pour le pub­lic.

Si je devais chang­er mon atti­tude, j’arrêterais de jouer.”

À par­tir de quel moment dans ta vie t’es-tu con­sid­érée comme une artiste ?

Je viens d’un milieu pas du tout sen­si­ble à l’art. Mais aus­si loin que je m’en sou­vi­enne, j’ai tou­jours été intéressée par les arts alter­nat­ifs. J’ai tou­jours lu beau­coup de livres, écouté de la musique expéri­men­tale. J’ai gran­di avec Mon­ty Python et leur vision de l’absurde. J’ai eu des pra­tiques créa­tives, comme l’écriture. J’ai jamais voulu être une artiste, au sens de l’ambition, c’est plutôt arrivé naturelle­ment.

Tu écris quoi ? Des fic­tions ?

Non, j’ai été jour­nal­iste de la presse écrite, pigiste et rédac­trice en chef pour plusieurs canards. J’aime vrai­ment tout ce qui touche à l’écri­t­ure et aux mots, lire, écrire, écouter, débat­tre, raison­ner…

Pourquoi la musique plus qu’un autre art alors ?

La musique, étant don­né qu’elle entre directe­ment par tes oreilles, a d’autant plus d’impact, comme quand tu regardes une pein­ture avec tes yeux. J’ai jamais pris la déci­sion con­sciente d’en faire une pro­fes­sion. C’est juste qu’à par­tir d’un moment, j’ai eu assez de gigs pour en faire une activ­ité qui me per­met d’en vivre. Beau­coup de choses dans ma vie se sont passées organique­ment comme ça.

Quand les gens ne me con­nais­sent pas, ils pensent que je vais jouer de la dis­co des années 70 et ça me fait bien rire de voir leur réac­tion !”

Com­ment est-ce que tu as fait ce chemin, du punk à la musique élec­tron­ique ?

Le punk est mort en 1978, dans ces eaux là. Le style musi­cal en tout cas. Pour moi, le punk sig­nifi­ait : avance, ne reste pas là où t’es, sois ouverte à tout. C’était une atti­tude ! Je n’ai pas vrai­ment sen­ti de tran­si­tion depuis, tout est arrivé naturelle­ment… J’ai tou­jours été attirée par la nou­veauté. Des musi­ciens punk m’ont intro­duit au dub, un style que j’affectionne tou­jours autant (d’ailleurs, jouer sur trois platines est un truc résol­u­ment dub). Puis les mecs de Cabaret Voltaire se sont dits “on va utilis­er des ordi­na­teurs”. Je suis tou­jours aus­si curieuse que je l’étais en 1977.

Et ta curiosité t’a menée vers la pro­duc­tion.

Au début, j’étais intriguée par la gui­tare, mais c’est devenu chi­ant. La musique exci­tante n’était pas faite avec des gui­tares. Elle était pro­duite avec des instru­ments élec­tron­iques et c’est encore le cas aujourd’hui. Ma règle, c’est d’aller tou­jours plus loin. Par exem­ple, j’étais une des pre­mières DJs à jouer du dub­step aux Pays-Bas, les gens n’en avaient jamais enten­du aupar­a­vant.

Dans tes sets, on peut écouter de tout. Les gen­res musi­caux, c’est pas pour toi ?

Je joue ce que je veux. C’est ça qui rend mon évo­lu­tion aus­si facile, c’est ma sig­na­ture. Il y a des pro­duc­teurs et DJs qui se font un nom avec un cer­tain style de musique, et ils sont bookés seule­ment si ils jouent ce style là. Moi, je n’ai jamais eu ce prob­lème. Si tu veux Mar­celle, tu as Mar­celle ! Et c’est fan­tas­tique, je ne m’inquiète pas si les gens aiment ou n’aiment pas, con­traire­ment à plein d’artistes, parce que c’est mon atti­tude depuis le début ! Si je devais la chang­er, j’arrêterais de jouer.

Tu tiens des émis­sions de radio depuis près de 30 ans, mais tu t’es fait con­naître de la scène élec­tron­ique il n’y a pas si longtemps que ça. Com­ment tu l’expliquerais ?

D’une part, je dirais que je suis per­sévérante. Con­nue ou pas con­nue, je m’en fous, la musique est quelque chose de très pro­fond pour moi, c’est mon style de vie. J’ai com­mencé à en faire parce que je voulais partager ça avec d’autres gens, pas parce que je voulais devenir une artiste. Et d’autre part : les ren­con­tres. Par exem­ple, je jouais à Lis­bonne, j’ai ren­con­tré un homme qui avait une agence de book­ing et qui voulait que je le rejoigne. On s’est appré­ciés, j’ai sen­ti qu’il com­pre­nait ma manière de penser et j’ai voulu essay­er, même si je ne cher­chais pas for­cé­ment une agence. J’ai été rési­dente dans des clubs en Alle­magne et en Autriche. Un jour, un Alle­mand m’a approchée pour sor­tir mes pro­duc­tions, sans que je n’aie provo­qué quoi que ce soit. J’ai eu de la chance ! Je ne dirais pas que je suis meilleure qu’il y a 15 ans mais ce qui est sûr c’est que mon atti­tude, elle, est restée la même. Je con­tin­ue d’avancer, de croire en ce que je fais, et c’est à ce moment là que tu es recon­nu.

C’est encore trop rare aujourd’hui ces DJs qui jouent de tout, sans demi-mesure, et qui sont respec­tés pour ça…

Je ne veux pas juger qui que ce soit mais beau­coup de per­son­nes souhait­ent sim­ple­ment être appré­ciées. Alors elles se voient comme des prestataires de ser­vices parce qu’elles pensent que la club music c’est de faire ce que le pub­lic veut enten­dre. D’après moi, il faut suiv­re son intu­ition. On se retrou­ve avec des DJs ennuyeux parce qu’ils sont là pour plaire à leur pub­lic. Alors qu’il y a telle­ment de pos­si­bil­ités.

J’ai gran­di sans par­ents, je ne con­nais pas cette idée de la sta­bil­ité.”

Mais être DJ n’est-ce pas aus­si faire danser les gens et s’adapter à son pub­lic ?

Oui, et je peux le com­pren­dre, mais ce n’est pas ma tasse de thé. Pour moi, ce n’est pas ça le sens de la musique. J’ai prou­vé qu’on peut pass­er une excel­lente soirée si on joue plus libre­ment. Par­fois, ni les DJs ni le pub­lic n’ont con­science de ça.

Est-ce que la Mar­celle de tous les jours est aus­si rad­i­cale ?

Sur scène, tu écoutes Mar­celle. Par con­tre si tu viens dîn­er chez moi, je ferais en sorte de te pré­par­er quelque chose que tu aimerais. Je ne voudrais pas te faire sor­tir de ta zone de con­fort en pré­parant un truc que tu n’aimes pas ! En revanche, avec la musique, si je jouais autrement, ce serait me men­tir à moi-même. Ce n’est pas une mau­vaise chose que tout le monde n’ait pas ma façon de penser… Mais on devrait se pos­er plus de ques­tions. L’art, c’est poli­tique, c’est une manière de penser.

Oui, il faudrait sor­tir du con­sen­sus…

C’est ça. Il y a sou­vent des per­son­nes – des jeunes femmes le plus sou­vent – qui me deman­dent si je peux leur appren­dre à mix­er. L’art, ce n’est pas des cours, ce n’est pas des règles ! Peu de per­son­nes diraient que je mixe bien ou que je suis tech­nique. Je ne vais pas dire que c’est faux, parce que je ne fais pas du beat­match­ing clas­sique : je trou­ve ça chi­ant. Je viens du punk et c’est telle­ment ancré en moi, cette idée du “fais le comme tu le sens”.

En par­lant de jeunes femmes, tu sens qu’aujourd’hui il y a une meilleure représen­ta­tion d’artistes féminines dans la scène élec­tron­ique ?

C’est un monde façon­né par les hommes, où il faut par­ler des numéros de série des machines, avoir une approche très tech­nique. Par­fois – et je le dis sans juger per­son­ne – je pense que les femmes repro­duisent les pra­tiques de ce moule mas­culin du DJing. Elles ont aujourd’hui plus de vis­i­bil­ité mais la façon dont le monde de la musique est organ­isé est très mas­cu­line. Hier soir, à Greno­ble, il n’y avait que des artistes féminines et ce n’était pas annon­cé ni mis en avant, c’était juste une nuit en club. C’est un bon pas en avant. Nous n’avons pas à affich­er ça comme quelque chose d’extraordinaire, ça devrait être nor­mal et on ne devrait pas le jus­ti­fi­er.

Cap­ture d’écran de son site Inter­net

Tu as une place assez par­ti­c­ulière sur cette scène, étant une DJ dans sa cinquan­taine. Pourquoi n’a t‑on pas plus de pro­fils comme le tien dans le milieu élec­tron­ique ? Est-ce qu’elle est faite seule­ment par et pour la jeunesse ?

Pour moi, la musique, c’est ma vie. C’est pas quelque chose que j’associe à la jeunesse spé­ci­fique­ment. Si des gens veu­lent me book­er et m’annoncer comme une per­son­ne quin­quagé­naire, j’annule. Ça n’a pas d’importance que j’aie 20 ou 50 ans.
Mon cas est par­ti­c­uli­er car j’ai gran­di sans par­ents, je ne con­nais pas cette idée de la sta­bil­ité. C’est douloureux, bien enten­du. Quand t’es ado, c’est la péri­ode où tu te rebelles con­tre tes par­ents et moi je n’ai pas eu à le faire ! J’ai du trou­ver des répons­es moi-même. C’est dif­fi­cile de savoir pourquoi est-ce que les gens veu­lent chang­er de mode de vie, attein­dre une sta­bil­ité, acheter une mai­son, une voiture… Pour moi ça n’a jamais été une option d’avoir un job nor­mal, j’ai tou­jours été free­lance, comme jour­nal­iste entre autres. Je ne veux pas avoir de patron. Ça m’est arrivé de tra­vailler quelques temps dans un dis­quaire et je me suis sou­vent engueulée avec mon chef.

Je viens du punk et c’est telle­ment ancré en moi, cette idée du “fais le comme tu le sens.””

Ton iden­tité visuelle, avec toutes ces fleurs, ces petits cha­peaux tri­cotés, ces couleurs chaudes, ce masque étrange que tu portes dans cer­tains clips… D’où est-ce que ça te vient ?

J’aime les couleurs. Dans la plu­part des soirées, les DJ booth sont tout noirs. Moi je ramène mes fleurs en plas­tique. Et quand les gens ne me con­nais­sent pas, ils pensent que je vais jouer de la dis­co des années 70 et ça me fait bien rire de voir leur réac­tion ! J’aime bien met­tre de la couleur dans un con­texte très som­bre. On m’a demandé dans une autre inter­view com­ment je sélec­tionne mes dis­ques, parce que j’écoute tou­jours des trucs obscurs, et j’aime bien choisir des pochettes un peu sales en me dis­ant qu’il pour­rait y avoir des bons morceaux. Alors que si je voy­ais mes pro­pres pochettes, peut-être que je ne les choisir­ais pas car je me dirais que ce n’est pas assez auda­cieux. Pour moi, il s’agit surtout de musique. Tout ce qu’il y a autour, comme les vidéos, ça dis­trait de l’essentiel.

Com­ment as-tu réa­gi quand tu as dû être filmée lors d’une Boil­er Room [ndlr : au fes­ti­val Nyege Nyege] ?

En général, je ne refuse rien quand je peux faire tout ce que je veux. Même si je joue à un événe­ment com­mer­cial, je serai con­tente que des gens décou­vrent ce que je fais, c’est un bon chal­lenge ! Bien que je trou­ve que Boil­er Room met en avant des artistes sou­vent fades, qui sur­jouent leur per­for­mance et que le pub­lic fait de même.

On se retrou­ve avec des DJs ennuyeux parce qu’ils sont là pour plaire à leur audi­ence.”

Qu’est-ce que tu dirais à la petite Mar­celle, sur son futur ?

Je n’ai jamais vrai­ment pen­sé au futur… Je me laisse porter, je suis de nature opti­miste. Quand j’étais petite, j’étais un peu soli­taire avec cette his­toire de par­ents. Je me dirais de me don­ner du courage, un truc comme ça. Le risque de cette ques­tion est que les per­son­nes qui ont eu du suc­cès finiront par répon­dre des choses sans grand sens car tout le monde n’accède pas à cette fin heureuse. C’est un truc très néolibéral : il faut une suc­cess sto­ry, avoir tra­ver­sé des prob­lèmes, car tout fini­ra par aller bien. Et ce n’est pas tou­jours le cas.

Retrou­vez son dernier EP Every­thing Not Yet paru le 21 févri­er 2020 sur Jah­moni Music.
DJ Mar­celle sera au fes­ti­val Paco Tyson du 9 au 12 avril à Nantes.

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