Capture d'écran du clip "This is America"

Donald Glover ne serait-il pas sur le point de changer le game à Hollywood, là ?

Le rappeur-acteur de 37 ans Don­ald Glover alias Child­ish Gam­bi­no sera bien­tôt à l’af­fiche de plusieurs séries Ama­zon Prime Video dont une aux côtés de Phoebe Waller-Bridge. Et si Glover deve­nait l’homme capa­ble de trans­former Hol­ly­wood comme il a sec­oué la musique ? Quelques jours après l’ar­rivée de sa série Atlanta sur Dis­ney+, por­trait d’un agi­ta­teur qui a bien com­pris les rouages de l’in­dus­trie de l’en­ter­tain­ment mod­erne et qui pour­rait bien en ren­vers­er les codes.

Il y a quelques semaines, la toile s’emballait après avoir appris que l’acteur-scénariste-DJ-humoriste-rappeur Don­ald Glover alias Child­ish Gam­bi­no (son alter-ego musi­cal) avait signé avec la plate­forme Ama­zon Prime Video un con­trat mirobolant : plusieurs séries et films seraient dans les tuyaux, dont un show inti­t­ulé Hive, met­tant en scène une star de la musique ressem­blant beau­coup à Bey­on­cé. On par­le aus­si d’une adap­ta­tion en épisodes du long-métrage de 2005 Mr. & Mrs. Smith avec Phoebe Waller-Bridge prévu pour 2022. Le géant très con­tro­ver­sé du e‑commerce ne veut pas com­mu­ni­quer à pro­pos d’une trans­ac­tion que les médias améri­cains esti­ment à huit chiffres. Mais on mur­mure que par­mi ceux qui s’attelleront à l’écri­t­ure de Hive, fig­ure un nom qui attise la curiosité : Malia Oba­ma, la fille de Barack et Michelle.

À eux deux, ils incar­nent une Amérique pro­gres­siste, cool, fash­ion, qui appré­cie la diver­sité. Avec ces per­son­nal­ités, Ama­zon fait un pari gag­nant sur l’avenir.”

Avec le clip de « This Is Amer­i­ca » (sor­ti en 2018 et cumu­lant plus de 760 mil­lions de vues), Child­ish Gam­bi­no avait sec­oué l’Amérique en pointant du doigt sa vio­lence, son rap­port prob­lé­ma­tique aux armes à feu et son racisme. Celui qui se définis­sait cette année-là dans l’émis­sion US SNL comme une men­ace, con­fir­mait là son statut d’artiste engagé, même si son aspect cri­tique ne date pas d’hi­er. Dans ses pre­miers sketchs datant de ses études à l’U­ni­ver­sité, celui qui s’est sou­vent con­sid­éré comme un intrus pour avoir été élevé par des Témoins de Jého­vah fustigeait déjà la haine raciale. Tina Fey qui l’avait repéré à cette époque présen­tait ain­si son pro­tégé dans le Time en 2017 : « Il incar­ne cette idée de sa généra­tion qui dit que l’on peut faire ce que l’on veut, et chang­er ce que l’on veut, à tout moment. »

Pourrait-il chang­er pro­fondé­ment l’in­dus­trie du diver­tisse­ment ? Don­ald Glover s’en prend à l’Amérique de Trump. Et sa col­lab­o­ra­tion avec Ama­zon signe un renou­veau : celle de l’ère Biden. Si on com­pare l’u­nion Phoebe/Donald au cou­ple de la pre­mière ver­sion de Mr. & Mrs. Smith – soit le duo WASP par excel­lence – Angeli­na Jolie et Brad Pitt qui étaient tombés amoureux pen­dant le tour­nage, elle paraît osée et décalée. Mais Pierre Langlais, jour­nal­iste spé­cial­iste des séries TV pour Téléra­ma et auteur du livre Créer une série (édi­tions Armand Col­in), évoque un choix pas si éton­nant de la part de la plate­forme. « Pour les sériephiles, c’est un cast­ing ultra bank­able. Les deux acteurs pèsent très lourd à Hol­ly­wood. Ils sont tous les deux archi demandés et doivent recevoir tous les jours des tonnes d’of­fres de gros cal­i­bre [Glover a déjà tra­vail­lé pour Dis­ney et FX et sa for­tune atteindrait les 35 mil­lions de dol­lars, ndr]. Phoebe Waller-Bridge a fait Fleabag, Killing Eve, a bossé sur un James Bond mais a aus­si tourné dans un Star Wars, comme Glover. Et ce dernier a joué dans deux séries cultes : Atlanta et Com­mu­ni­ty. À eux deux, ils incar­nent une Amérique pro­gres­siste, cool, fash­ion, qui appré­cie la diver­sité. Avec ces per­son­nal­ités, Ama­zon fait un pari gag­nant sur l’avenir. »

Portrait de l’Amérique

Ce con­trat mon­tre aus­si que Glover a du flair : il mise sur le stream­ing au moment où la pandémie inter­roge sur le futur des ciné­mas ; et surtout au moment où le stream­ing n’a jamais été aus­si puis­sant de moder­nité. La col­lab pour­rait aus­si décu­pler l’au­ra de l’ac­teur dans les prochaines années à venir, et impos­er sa pat­te faite de « dramédie » (mélange de comédie et de drame) et de sail­lies déroutantes. Parce qu’avec lui, on ne sait jamais si on doit rire, pleur­er ou être choqué. Ver­sa­tile, Glover a mul­ti­plié depuis 2005 les appari­tions au ciné­ma et à la télé, brouil­lant les pistes entre under­ground et main­stream. Il était au générique des séries Girls, Com­mu­ni­ty, Atlanta et de films comme Mag­ic Mike XXL, de Mup­pets, le retour, Seul sur Mars de Rid­ley Scott, des gross­es fran­chis­es Spider-Man: Home­com­ing, Solo: A Star Wars Sto­ry, Le Roi lion aux côtés de Bey­on­cé ou encore de Gua­va Island avec Rihan­na. Autant dire qu’il y a à boire et à manger et que cer­tains rôles doivent être pure­ment alimentaires.

Mais se détachent par­mi ses pro­duc­tions Com­mu­ni­ty, série comique déjan­tée du co-créateur de Rick & Morty Dan Har­mon qui suit les aven­tures d’une bande d’adultes qui retour­nent à l’u­ni­ver­sité, et surtout Atlanta. Cette série que Glover réalise, scé­narise, pro­duit et incar­ne depuis 2016 détonne dans le paysage télévi­suel. La série dont la pro­duc­tion des deux prochaines saisons (3 et 4) débute ce mois-ci suit deux cousins qui ten­tent de faire leur trou dans le milieu du rap de la fameuse ville améri­caine qui a vu naître la trap. Le show abor­de des sujets forts comme le racisme, la drogue, l’ar­gent, l’échec, la soli­tude, avec un sens de l’ab­surde qui la sauve du pathos… Ovni poé­tique et arty, auda­cieux sur le fond et la forme, l’ob­jet mêle sans cesse mélan­col­ie et humour. Elle perd aus­si par­fois le spec­ta­teur avec ses change­ments de tonal­ités, mais cela fait par­tie de son charme : ten­ter des choses jusqu’à provo­quer de temps en temps un cer­tain agace­ment. Une for­mule déto­nante qui pour­rait faire recette chez Ama­zon Prime qui n’a pour l’in­stant pas trou­vé de pro­gramme aus­si emblé­ma­tique que ceux de Netflix.

Meh­di Maizi, jour­nal­iste musi­cal qui offi­cie comme respon­s­able du hip-hop chez Apple Music France note : « Avec la claque « This Is Amer­i­ca », Atlanta, est pour moi ce que Glover a fait de mieux, son chef‑d’œuvre. Il ne joue pas le rappeur dans la série, mais un type au chô­mage qui devient agent de son cousin qui lui est rappeur. Pour­tant, on peut se deman­der s’il n’est pas en train de par­ler de lui, de sa car­rière. Il s’y impose comme un très bon com­men­ta­teur du rap game et des tra­vers de l’Amérique. C’est drôle, trag­ique, intel­li­gent et juste. »

Dans Atlanta, une scène de prison a été inspirée par le frère de Glover, Stephen (qui bossera avec Don­ald pour le deal Ama­zon), arrêté pour déten­tion de drogue. De quoi par­er la pro­duc­tion d’une portée auto­bi­ographique. Mais Glover n’est pas du genre à se laiss­er enfer­mer dans une case. Mys­térieux sur sa vie privée (il est mar­ié et a trois enfants, mais on ne sait presque rien de son intim­ité) et impudique dans son art, il cul­tive les con­tra­dic­tions, au point de don­ner l’im­pres­sion qu’il est peut-être en train de troller le monde entier.

©DR

Donald « trompe » ?

Ce qui rend Glover pal­pi­tant, c’est en grande par­tie son atti­tude désta­bil­isante. En 2013, quand il quitte la série Com­mu­ni­ty dans laque­lle il jouait depuis 2009, l’ac­teur écrit à la main une let­tre sur une feuille à en-tête d’hô­tel qui ressem­ble à un SOS. « Je n’ai pas quit­té Com­mu­ni­ty pour rap­per, dit-il. Je ne veux pas rap­per. Je voulais sim­ple­ment con­tin­uer ma route de mon côté. J’ai été malade toute l’an­née. J’ai vu un paquet de gens mourir cette année. C’est la pre­mière fois que je me sens aus­si désem­paré. Mais je ne suis pas comme ça. Je n’ai pas arrêté de chercher un endroit où être avec quelqu’un. De chercher à suiv­re les traces de quelqu’un. Mais à un moment, il faut être seul. » Un peu plus tard, face à l’in­quié­tude de ses fans, il les ras­sur­era et dira s’être sen­ti plus léger après avoir accouché de cette missive.

Cinq ans plus tard, c’est à sa car­rière musi­cale démar­rée au début des années 2000, qu’il annonce met­tre fin. « Je suis très recon­nais­sant d’avoir gag­né ce soir, déclame Child­ish Gam­bi­no lors d’une con­férence de presse don­née après les Gram­my Awards 2018, mais je fais un autre pro­jet en ce moment.(…) J’aime les fins. Elles sont impor­tantes pour pro­gress­er dans ce que l’on fait. Pour être hon­nête, je pense que si beau­coup de choses avaient une date de péremp­tion, on aurait beau­coup moins de prob­lèmes dans le monde. Les fins sont quelque chose de bien parce qu’elles oblig­ent la sit­u­a­tion à devenir meilleure. » Sauf que l’an dernier, il sor­tait pen­dant le con­fine­ment un album sur­prise inti­t­ulé 3.15.20 com­men­té par quelques lignes encore bien allumées : « J’ai ren­con­tré un ora­cle recom­mandé par un ami, elle m’a puri­fié et m’a dit trois choses : quelqu’un allait mourir, j’avais une bonne étoile avec moi, reste proche de Dieu. »

Depuis qu’il a explosé, l’homme, qui n’aime pas les réseaux soci­aux (leur préférant l’anony­mat des forums), donne des inter­views au compte-goutte et mul­ti­plie les mes­sages cryp­tiques. Glover est capa­ble d’écrire un script de 73 pages pour accom­pa­g­n­er son album Because the Inter­net (2013), un disque enreg­istré dans un manoir où étaient inter­dits chaus­sures et réseaux soci­aux. Il peut aus­si imag­in­er une série de live, Pharos (depuis 2016), conçus comme des expéri­ences cos­miques où le télé­phone est ban­ni. Il faut aus­si pren­dre en compte les change­ments d’avis du bon­homme qui a aban­don­né son tra­vail sur une série d’an­i­ma­tion Dead­pool pour la chaîne FXX, début 2018, pour « dif­férends créat­ifs » avec ses employeurs. Plus punk que rappeur Donald ?

Quand je le ren­con­trais sur le tour­nage de Com­mu­ni­ty, c’é­tait un type cool, sym­pa avec un rire can­dide mais un peu effacé. Je me demande si c’est bien lui que j’ai ren­con­tré. J’ai par­lé à la che­nille avant le papillon.”

Pierre Langlais, qui avait ren­con­tré et pris en pho­to Glover sur le tour­nage de Com­mu­ni­ty en 2011, explique : « C’est un type com­plète­ment insai­siss­able, une sorte de saltim­banque. On ne sait pas s’il ment ou s’il est hon­nête, s’il est cool ou se fout de ta gueule. Il a quand même bal­ancé l’an dernier : « les saisons 3 et 4 d’Atlanta vont faire par­tie des meilleurs choses que la télévi­sion a pu offrir. Seuls Les Sopra­no vont pou­voir rivalis­er avec nous. » A‑t-il pris un mel­on sidéral ou surjoue-t-il le rôle du mec méga­lo ? Il a un côté schiz­o­phrène. C’est une rock star qui con­stru­it sa légende avec une atti­tude qui rap­pelle celle de Kanye West ou de Joaquin Phoenix quand il annonçait il y a dix ans arrêter sa car­rière au ciné­ma pour se met­tre au rap dans un can­u­lar ; dans un autre genre musi­cal, il m’évoque Prince. Il pour­rait très bien sor­tir un disque inti­t­ulé “L’artiste qui se fai­sait appel­er Child­ish Gam­bi­no”. Physique­ment aus­si, il s’est méta­mor­phosé, en se sex­u­al­isant, appa­rais­sant presque tou­jours torse nu comme dans le clip de « This Is Amer­i­ca ». Quand je le ren­con­trais sur le tour­nage de Com­mu­ni­ty et lui posais quelques ques­tions, c’é­tait un type cool, sym­pa avec un rire can­dide mais un peu effacé. Je me demande si c’est bien lui que j’ai ren­con­tré. J’ai par­lé à la che­nille avant le papillon. »

Un trublion du rap game

Math­ieu Pin­aud, directeur de la pro­mo chez Pias, par­le aus­si d’une trans­for­ma­tion bluffante, qui est peut-être la plus belle per­for­mance de l’ac­teur et laisse présager le meilleur pour la suite de sa car­rière. Alors que Math­ieu tra­vail­lait sur la com­mu­ni­ca­tion autour de son pre­mier album Camp (2011) pour Coop­er­a­tive Music, il a échangé avec lui et assisté à son pre­mier con­cert parisien à la Maro­quiner­ie en 2012. Il a alors sen­ti le poten­tiel de ce « jeune garçon de 28/29 ans, très naturel, souri­ant et assez drôle, avec un ego très raisonnable pour un gars qui avait déjà beau­coup de suc­cès via Com­mu­ni­ty. On sen­tait déjà bien l’en­ter­tain­er né qu’il était. Il avait du charisme et du tal­ent. Camp était un album un peu à part dans le cat­a­logue Glass­note, son label de l’époque, qui était plutôt tourné vers l’indie (Phoenix, Mum­ford and Sons…). C’é­tait un disque de rap mais ses arrange­ments et orches­tra­tions lorgnaient vers l’u­nivers du rock et de la pop. Après, il faut voir ce qu’il y avait en face quand ce disque est sor­ti : A$AP Rocky, le disque de Jay Z et Kanye, Drake et Kendrick Lamar. La con­cur­rence était rude. Impos­er ce jeune acteur comme un artiste musi­cal n’é­tait pas une mince affaire… Pas mal de médias français sont passés à côté à l’époque. »

La musique a plus de pro­fondeur quand elle a de nom­breuses influ­ences, comme il la conçoit.”

Il a fal­lu pas mal de tra­vail, de ten­ta­tives et de réin­ven­tions pour que Glover s’im­pose dans le paysage pop. Pour Meh­di Maizi, « c’est un artiste libre et imprévis­i­ble qui s’est éman­cipé du rap pour en redéfinir ses con­tours. Il fait par­tie de cette généra­tion qui a mon­tré qu’il n’y a plus de panoplie type du rappeur, que ce soit dans le look, l’at­ti­tude ou la musique. Je le vois d’ailleurs plus comme un chef d’orchestre qu’un rappeur. Ça n’a jamais été un rappeur extra­or­di­naire. Il ne fait pas des cou­plets hal­lu­ci­nants dignes con­traire­ment à un Kendrick Lamar. Au départ, on pou­vait le voir comme un type qui jouait au rappeur, un bébé Kanye West. Il ressem­blait à un rappeur venu d’In­ter­net, un geek fan de rap qui avait bien digéré les codes du milieu. On se demandait si ce n’é­tait pas un peu vide. Il a même trou­vé son nom en util­isant un généra­teur de nom du Wu-Tang Clan, ce qui ressem­ble à une blague. C’est après qu’il est devenu intéres­sant avec la sor­tie de Because the Inter­net (2013) et surtout de l’al­bum Awak­en, My Love! (2016). Il s’est affranchi, s’est mis à chanter, à puis­er dans dif­férents styles musi­caux comme le funk ou le r’n’b. »

Éclec­tique, Glover a été influ­encé par LCD Soundsys­tem, Funkadel­ic, Ghost­face Kil­lah, Out­kast, Migos. Il a aus­si fait un détour dans la musique élec­tron­ique sous les noms de MCD et de McDJ et remixé Suf­jan Stevens. Son ouver­ture d’e­sprit lui a per­mis de tra­vailler avec quelques-uns des noms les plus pal­pi­tants de la scène rap/r’n’b comme Chance The Rap­per ou Thun­der­cat… Et on sent déjà son influ­ence sur d’autres artistes comme Vince Sta­ples qui cite Child­ish Gam­bi­no en inspiration.

Pour Yeek, auteur-compositeur r’n’b de Los Ange­les qui fait par­tie de l’en­tourage de Glover et gravite aus­si autour de Steve Lacy et Kevin Abstract, il nous con­fie : « J’ap­pré­cie le monde que Child­ish Gam­bi­no crée autour de lui avec le ciné­ma et son tra­vail de scé­nar­iste. Je pense que les visuels et la musique vont de pair. L’ex­péri­ence est mod­i­fiée lorsque la musique est isolée et vice et ver­sa. Sur le plan sonore, Don­ald est très expéri­men­tal et intrépi­de. Et je pense que la musique a plus de pro­fondeur quand elle a de nom­breuses influ­ences, comme il la conçoit. »

Don­ald Glover incar­ne désor­mais pleine­ment les obses­sions de sa généra­tion. Sa façon d’abor­der tous les gen­res musi­caux et les ter­rains d’ex­pres­sion, ain­si que l’im­por­tance qu’il accorde à l’im­age sont symp­to­ma­tiques de l’époque dans laque­lle on vit. S’il n’ex­plose pas en plein vol, il pour­rait bien réc­on­cili­er défini­tive­ment les mélo­manes et les cinéphiles, et mar­quer de son empreinte un autre monde que celui du rap, celui main­tenant d’Hollywood.

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