©Charles Nègre

Du duo Paradis au mini-album solo : l’interview vérité de Pierre Rousseau

Il y a donc une vie après le par­adis. Pierre Rousseau, moitié de… Par­adis le prou­ve avec son EP six titres Musique Sans Paroles. En rup­ture (pro­vi­soire) depuis 2017 du duo qu’il forme avec le chanteur Simon Mény, il a retrou­vé le lan­gage de la pro­duc­tion. En solo. Car on l’avait déjà vu sor­tir du bois au début de l’année, en com­posant un nou­veau tan­dem.

Ce coup-ci avec Nico­las Godin (Air) en tant que co-réalisateur du très bel album Con­crete and Glass. Rousseau signe aujourd’hui six titres sub­tils, éloignés par le for­mat de la house-chanson qui a fait le suc­cès des inus­ables “Recto-Verso”, “Garde le pour toi” ou “De Semaine en Semaine”.

Même si l’esprit de ses com­po­si­tions reste tou­jours habité par un impa­ra­ble cli­mat mélan­col­ique et mélodique. Mais on se ras­sure le dance­floor n’est jamais très loin, comme sur l’irrésistible “Ivresse” puis­sant et rêveur à la fois. On s’est donc posé lun­di dernier avec le pro­duc­teur de trente-ans par liai­son Skype inter­posée pour qu’il nous racon­te son par­cours depuis la fin de Par­adis jusqu’à ce très réus­si Musique Sans Paroles.

Dans quel état d’esprit étais-tu à la fin de la tournée de Par­adis ?

Vers le milieu de la tournée, d’un com­mun accord, Simon et moi avions pris la déci­sion qu’on ferait une pause à durée indéter­minée. On ne s’entendait plus bien. Pour­tant, on s’aime beau­coup, mais c’est une rela­tion dif­fi­cile. Nous sommes deux per­son­nes avec des tem­péra­ments et des points de vue très dif­férents. Mais nous avions l’avantage d’être très com­plé­men­taires lorsque nous étions syn­chros. Nos désac­cords nous don­naient la force d’être très puis­sants artis­tique­ment. Donc la con­clu­sion de la tournée, je l’ai vécu à la fois comme la fin d’un cycle, et le début d’un autre.

Vous étiez amis avec Simon, avant Par­adis ?

Pas du tout. Je suis arrivé à Paris en 2010 pour faire des études et c’est à ce moment-là que je l’ai ren­con­tré. On a tout de suite fait de la musique ensem­ble. C’est allé très vite au début. La démo que l’on a envoyée à Tim Sweeney (fon­da­teur du label et show radio Beats In Space qui a sor­ti les pre­miers max­is de Par­adis, ndr) à peine quelques mois après notre ren­con­tre, c’était notre pre­mier morceau. Cette ren­con­tre avec Simon a été très forte pour moi qui n’avais pas gran­di à Paris. J’ai été heureux de le con­naître quand je suis arrivé. Il con­nais­sait des gens, on allait dans les bons bars, les bons con­certs, il y a vrai­ment eu un coup de foudre ami­cal. Mais l’amitié c’est quelque chose qui s’établit sur le temps long et nos rela­tions se sont dégradées au fur et à mesure. Je ne peux pas met­tre tout sur le compte de nos rap­ports ami­caux, j’ai aus­si des tra­vers dans ma manière d’interagir avec les gens. Je ne sais jamais où me posi­tion­ner : m’attacher com­plète­ment ou me tenir à dis­tance ? Cela a longtemps été la même chose pour l’artistique : quand je pro­dui­sais de la musique avec quelqu’un, j’avais envie d’être seul et quand j’étais seul, j’avais envie de tra­vailler avec quelqu’un. J’ai enfin com­pris com­ment procéder. C’est d’ailleurs l’objet de ce nou­veau disque.

Quels sont tes rap­ports avec Simon aujourd’hui ?

Nos échanges sont assez cor­diaux. J’ai l’impression que c’est notre con­fronta­tion à la réal­ité, c’est-à-dire les tournées, la pro­mo qui a été dif­fi­cile pour l’équilibre frag­ile qu’on avait réus­si à con­stru­ire. Je le regrette parce que Par­adis était, au moins pour nous, quelque chose de fort et qui avait le mérite d’être assez unique. Mais je ne me con­sid­ère pas comme un ex-Paradis, mais plutôt comme quelqu’un qui est mem­bre d’un groupe qui ne fait pas grand-chose en ce moment.

© Charles Nègre

Quand est-ce que tu as com­mencé à tra­vailler sur tes pro­jets per­so ?

Jusqu’en 2017, j’étais com­plète­ment dédié à Par­adis. On a démar­ré en 2010, on a sor­ti les max­is en 2011, 2012. L’album est paru en 2016. On a mis deux ans et demi à le faire. Les gens de l’économie de la musique trou­vaient qu’on pre­nait un temps fou ! Mais tout s’est encore accéléré depuis. Pour­tant les artistes que j’aime le plus ce sont ceux qui ont un dés­in­térêt total pour le rythme du monde. C’est vers la fin de la tournée en 2017 que j’ai com­mencé à tra­vailler sur d’autres choses, comme démar­rer des ses­sions avec Nico­las Godin.

J’avais besoin d’exprimer mes dif­férences.”

Com­ment les propo­si­tions sont venues à toi ?

Je n’avais pas une idée très claire de ce que je voulais faire. Des frus­tra­tions sont nées pen­dant Par­adis. C’est un peu ma faib­lesse. J’ai tou­jours un réflexe “indépen­dan­tiste”. J’avais du mal à ne par­ler qu’en “on”. Je trou­vais que cela pou­vait être cas­tra­teur et réduc­teur. J’avais besoin d’exprimer mes dif­férences. Après cette péri­ode, j’ai eu la chance d’avoir des amis qui m’ont fait boss­er. Comme Xavier Veil­han avec qui je col­la­bore régulière­ment. J’ai tra­vail­lé aus­si avec le styl­iste Issey Miyake, le design­er Pierre Marie Agin, ou la troupe de danse (La) Horde, et bien sûr Nico­las. Tous ces gens ont bien voulu m’accueillir avec ma nou­velle dynamique qui était : je me mets au ser­vice des autres et je gagne ma vie comme cela. Cela m’allait très bien. Je ne tenais pas à être à nou­veau en avant. J’ai été mar­qué par la péri­ode de représen­ta­tion avec Par­adis où je ne me sen­tais pas bien. Je n’aimais pas regarder des pho­tos de moi. Je n’avais pas envie de relancer la machine.

Est-ce qu’il y a eu un déclic ?

Il a fal­lu du temps. À la fin de l’album de Nico­las, j’ai eu trois mois d’une sorte de “baby blues” où je n’arrivais à rien faire. C’est grâce à lui que j’ai remis le pied à l’étrier, il a con­stru­it un nou­veau stu­dio au sein duquel j’ai un petit espace. C’est un cadre de tra­vail fan­tas­tique. J’habite à la fron­tière entre le XIeme et le XXeme arrondisse­ment de Paris et le stu­dio est situé vers Mont­par­nasse. Tous les jours, je m’y rends et j’en reviens à pied. Cela me fait deux heures de marche par jour pen­dant lesquelles, je passe mes coups de télé­phone. Donc lorsque je suis au stu­dio, je suis con­cen­tré sur mes pro­jets per­so ou sur des com­man­des. Tout est imbriqué, je fais tout en même temps. Si une musique ne va pas pour la mode par exem­ple, je peux en utilis­er une par­tie sur un de mes tracks et inverse­ment.

Tu tra­vailles en per­ma­nence ?

J’aime bien ça. Je dois éprou­ver une sorte de cul­pa­bil­ité d’avoir la chance de faire ce méti­er donc j’ai une peur énorme que ça s’arrête. Et puis j’adore m’acheter du beau matériel. Pour ça, j’ai besoin de bien gag­n­er ma vie. Tout en con­ser­vant un point d’équilibre. Ce qui me per­met d’accepter des com­man­des que je trou­ve d’abord per­ti­nentes, et qui me rap­por­tent de l’argent pour sor­tir des dis­ques qui ne sont pas com­mer­ci­aux. C’est comme ça que je peux réalis­er Musique Sans Paroles. C’est la pre­mière fois de ma vie, à 30 ans, où j’ai fait quelque chose tout seul et où j’ai été ravi de l’envoyer aux gens. C’est une série de mini albums, des sortes de petites expo­si­tions, sans vouloir être trop pom­peux. Le sec­ond sor­ti­ra fin juin et le dernier à l’automne.

Pourquoi ce titre Musique Sans Paroles ?

C’est une manière d’annoncer la couleur à ceux qui m’ont suivi depuis Par­adis : “Ne soyez pas déçu par ce geste.” Je ne veux pas que ce pro­jet puisse être com­pa­ra­ble. Et “Musique Sans Paroles” c’est égale­ment l’état dans lequel je me suis retrou­vé pen­dant cette pause sans Simon. Le fait d’imposer ain­si le mot “musique”, c’était aus­si se débar­rass­er des pos­si­bles analy­ses de style autour de ce que je fais. Au quo­ti­di­en, je manip­ule des reg­istres qui peu­vent être très dif­férents, une par­tie de moi s’intéresse à la pop music et une autre à l’expérimentation sonore. Ce titre c’est ce qui résume le mieux ce que je fais.

 

Mon style fétiche, c’est la synth pop des années 80 basée sur le même principe (…) des mélodies sub­limes décon­nec­tées de la bru­tal­ité des ryth­miques.”

 

Sur ces tracks, j’ai quand même l’impression que l’on retrou­ve tes trois fon­da­men­taux : “mélan­col­ie, mélodie, dance­floor”….

Je vais me per­me­t­tre beau­coup plus de lib­erté pour les sor­ties suiv­antes, mais je reviens tou­jours à ce trip­tyque. Même quand je manip­ule la musique des autres, je ne peux pas m’en empêch­er. Mon style fétiche, c’est la synth pop des années 80 basée sur le même principe : la bat­terie assez car­rée élec­tron­ique, des séquences et des mélodies. On retrou­ve aus­si une idée assez cen­trale de Par­adis, c’est la notion de con­traste. Faire cohab­iter ensem­ble des choses douces et d’autres plus dures pour que cela forme quelque chose de par­ti­c­uli­er. Le con­cept poussé à l’extrême c’est Aphex Twin : du noise et des bat­ter­ies avec des ryth­miques insup­port­a­bles et en même temps des pads avec des mélodies toutes douces. Kraftwerk, Under­ground Resis­tance, Basic Chan­nel, Dopplereffekt….il y a tou­jours ce même principe : des mélodies sub­limes, décon­nec­tées de la bru­tal­ité des ryth­miques.

Qu’est-ce qui a nour­ri ton inspi­ra­tion ?

Un ensem­ble de choses. D’abord cela vient d’un côté que je ne con­trôle pas : la manière dont je vis le monde. Ma deux­ième inspi­ra­tion est issue vrai­ment des machines et des sons. Je suis boulever­sé par la tech­nique, l’innovation, la sci­ence der­rière cela. Je suis autant intéressé par de vieux syn­thés des années 70 que par les mis­es à jour de Max For Live d’Ableton. Je suis ému à la pen­sée que des gens aient le réflexe de créer ce genre d’outils. Je suis égale­ment très attaché à l’esthétisme des machines. On peut juger cela très super­fi­ciel, mais par exem­ple il y a cer­tains syn­thés que je trou­ve excel­lents pour leur son, mais je n’arrive pas à m’y attach­er parce que je ne les trou­ve pas spé­ciale­ment beaux. Si je n’aime pas les potards d’une machine, je vais les chang­er. Je fais aus­si très atten­tion à la couleur des câbles que j’achète. Et je peux met­tre des années avant d’acquérir une machine dont j’ai pour­tant vrai­ment besoin parce que je n’en ai pas trou­vé une de belle. Je suis légère­ment fétichiste. (rires)

Quand le monde ira mieux est ce que tu envis­ages des live ?

J’ai envie d’un for­mat qui est un peu sous exploité c’est-à-dire la cohab­i­ta­tion en live entre mes morceaux et ceux d’autres pro­duc­teurs. Je crois que ce serait la propo­si­tion la plus hon­nête, car la musique élec­tron­ique est telle­ment une affaire de partage et de trans­mis­sion.


L’EP Musique Sans Paroles (Beats in Space) de Pierre Rousseau est disponible sur toutes les plateformes

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