Crédit : Axel Morin

Eddy de Pretto, kid à suivre

Qua­tre titres, un EP, et une sacrée décou­verte : aujour­d’hui sort Kid, le pre­mier (ou presque) maxi d’Eddy de Pret­to, sin­guli­er chanteur aux textes réal­istes et intimes. Il y racon­te la fête, le sexe et ses racines, sans pudeur mais avec pas mal de poésie, accom­pa­g­nant pour le moment deux de ses morceaux (“Fête de trop” et “Kid”) de clips où il s’af­fiche, sans fard et face caméra, cla­mant avec une dic­tion impec­ca­ble ses états d’âme de jeune Parisien. Des paroles dans lesquelles beau­coup de jeunes garçons et filles de sa généra­tion peu­vent se retrou­ver. Bluffés, on a décidé de ren­con­tr­er le fin et charis­ma­tique blondinet.

Com­mençons par un petit mys­tère… C’est où Beaulieue ?

C’est Créteil ! C’est là où j’ai gran­di. Ça fait 6–7 ans que j’en suis par­ti pour venir vivre à Paris, j’ai écrit ce texte de “Beaulieue” à ce moment-là. On dit sou­vent que la ban­lieue c’est dégueu. Cette chan­son, c’est un peu mon hom­mage à ce “beau-lieu”. Le texte peut être un peu cri­tique certes, mais j’en retiens que du bon, “je garde toutes tes briques”. C’est un peu comme tout, jamais quelqu’un n’est génial à 100%, tu le prends avec ses défauts et ses qual­ités. Là c’est pareil, avec le lieu où j’ai gran­di pen­dant 20 ans, et qui a fait de moi la per­son­ne que je suis – extra­or­di­naire donc (rires).

Et “Fête de trop”, tu l’as écris en ren­trant de soirée ?

J’ap­prends ma méth­ode en gran­dis­sant. Je me rends compte qu’un texte, une idée et un thème doivent mûrir énor­mé­ment en moi, pren­dre assez de place, me faire assez de douleur dans le ven­tre, et me ques­tion­ner assez pour qu’ils puis­sent ensuite ressor­tir sur le papi­er. Pour “La Fête de trop”, je ne me sou­viens pas de l’é­tat dans lequel j’é­tais quand je l’ai écrit, mais je ne pense pas que j’é­tais tout défon­cé chez moi en ren­trant de soirée. C’est une ques­tion que je me pose depuis longtemps, et ces paroles sont un sem­blant de réponse, comme une analyse de ce que je vis. Donc peu importe le moment où je l’ai écrit. Je sors tou­jours autant par con­tre ! Je pour­rais retraiter la fête dans dix ans ou vingt ans, mon regard aura peut-être changé, mais je ne pense pas que j’au­rais toutes les répons­es à mes ques­tions. Mes chan­sons sont comme un car­net d’ex­péri­ence où j’écris mes sen­sa­tions en tant qu’hu­main. J’ai beau me dire le matin que je regrette la teuf de la veille, comme dans “La Fête de Trop”, mais c’est pas pour autant que je vais chang­er ! De la même manière, ce n’est pas en écrivant “Kid” que j’ai trou­vé la réponse à la ques­tion de la viril­ité, que je suis main­tenant capa­ble de crois­er mes jambes tout en étant OK avec moi-même. Le ques­tion­nement interne ou avec les autres est per­pétuel. Mais en tout cas ça m’aide à grandir sur ces sujets-là.

La fin de “Kid” (“mais moi mais moi, j’accélérais tes rides, pour que tes pro­pos cessent et dis­parais­sent”), ou en gros tu souhaites la mort du père pour te libér­er de ses injonc­tions à être un “bon­homme”, est hyper vio­lente…

C’est un com­bat avec ce père qu’on te dit que tu dois aimer, parce que c’est ton père, qu’il a une place un peu sacrée. Tu ne dois pas ne pas l’aimer. Mais quand t’as un père en face de toi qui ne te sou­tient pas dans tout ce que tu veux faire et veux être, c’est un peu dif­fi­cile de vivre avec. Alors for­cé­ment tu prends le contre-pied et tu lui dis d’aller se faire foutre ! Ce n’est que de la poésie…

Je ne sais pas si ce texte va vrai­ment amélior­er votre rela­tion cela dit…

Je ne sais pas… Je ne sais pas si mes par­ents enten­dent vrai­ment mes textes. Ils les écoutent mais je ne sais pas si ils les enten­dent réelle­ment.

C’est un sujet très actuel, la place de la viril­ité, la mas­culin­ité, etc. Emma Wat­son par exem­ple en a fait un cheval de bataille, en par­al­lèle de ses actions fémin­istes, pour faire com­pren­dre aux gens que oui, un homme peut avoir des sen­ti­ments, pleur­er, ou aimer des activ­ités con­sid­érées comme étant “pour les femmes”. C’est un mil­i­tan­tisme qui t’in­téresse ?

On a beau­coup dénon­cé les clichés sur les femmes. La femme à la cui­sine, la femme au repas­sage. Mais on par­le beau­coup moins de l’homme au mécano, de l’homme en train de faire du brico­lage con­stam­ment. Je pense que c’est intéres­sant, impor­tant et néces­saire que ce biais là soit inter­rogé aus­si. Mais je ne traite pas ce sujet via un prisme poli­tique, j’avais vrai­ment besoin de “régler” ça, de ques­tion­ner cette viril­ité que mon père a voulu m’im­pos­er depuis des années, et j’ai eu cette réponse-là. Ce sem­blant de réponse en tout cas. Mais je pense que c’est un sujet impor­tant bien sûr, et si ça fait réa­gir d’autres gens, tant mieux !

Tu te vois faire de la chan­son poli­tique ?

Non, ce n’est pas mon truc. Il y a un côté “Fête de l’Hu­ma”, j’imag­ine le grand scan­deur des années 90, 2000, qui dit des trucs genre “L’Eu­rope, on en veut paaaas”. Non, je ne le sens pas. Je préfère par­ler de mon his­toire. En toute mod­estie hein (rires).

Tu aimes par­ler de toi en fait… T’es égo­cen­trique ?

Oh, sûre­ment (rires). Mais c’est sûr que si je suis là c’est que j’ai des trucs à régler.

Ça fait deux fois que tu utilis­es le mot “régler”, t’es sur le divan un peu ?

Oui, com­plète­ment, je l’as­sume, et j’en joue un peu aus­si ! Je ne me con­stru­it pas un per­son­nage par con­tre, c’est un peu comme je présen­tais un “grand moi” avec ce pro­jet. Tout est ampli­fié, gestuelle­ment notam­ment. Je n’in­vente rien, mais je grossis peut-être un peu le trait, avec du surligneur, pour m’é­vad­er un peu du “moi” plus intime, qui est peut-être un peu plus timide aus­si. Mais je ne me voy­ais pas pren­dre un pseu­do, parce que ce que j’avais envie de dire était trop per­son­nel et intime pour y accol­er un autre nom. Et puis Eddy de Pret­to je trou­ve que ça sonne bien ! Ma mère a plutôt bien choisi !

Tu par­les assez ouverte­ment de ta sex­u­al­ité dans cet EP, ce qui est tout de même assez rare en chan­son française. Il y a de moins en moins de tabous pour­tant, non ?

Si, il y a énor­mé­ment de tabous encore. Je pense qu’on ne s’en rend pas compte, quand on est dans une sex­u­al­ité “stan­dard”, ce que les minorités peu­vent ressen­tir par rap­port à ce qu’elles sont. Ça fonc­tionne pour tous les types de minorités, y com­pris sex­uelles donc. Moi j’avais juste envie de par­ler de ça, comme Juli­ette Armanet peut par­ler de son Alexan­dre qui la fait mourir d’amour… Je par­le des his­toires d’amour à mon échelle, à mon niveau et à mon regard. Bon pour l’in­stant c’est plutôt des his­toires de cul dans cet EP (rires). Je ne fais pas ça en me deman­dant si je vais cho­quer la pop­u­la­tion française qui a plutôt l’habi­tude de regarder The Voice dans sa chau­mière et n’a pas envie de se recevoir ça dans la gueule. Je racon­te seule­ment ma réal­ité, et ça veut dire que je racon­te les réseaux, le sexe à out­rance, l’amour par­fois, la fête éper­du­ment.

Ce n’est pas une sex­u­al­ité qui a l’air super épanouie et heureuse cela dit…

C’est comme la fête. A force de con­som­mer à out­rance, de jouer à un jeu, on se fatigue et on s’écroule. “Ah ok, ya une appli­ca­tion où tu peux bais­er à tout va ? Ca peut être cool, et tu peux même tomber amoureux ! Ok, je veux bien jouer le jeu !” Et quand tu fais cette expéri­ence et que tu n’as aucun résul­tat à part de la fatigue et aucun retour, oui, c’est un peu mélan­col­ique. Tu finis par chercher dans l’amour quelque chose de plus sincère et ras­sur­ant. C’est ce que j’ai voulu racon­ter.

Tu avais sor­ti un pre­mier EP il y a deux ans, qui a mys­térieuse­ment dis­paru des inter­nets. Pourquoi ?

Je n’en ai pas honte, mais je n’avais pas envie de dévi­er le nou­veau sig­nal que je souhaite envoy­er en 2017. Quand on est plus jeune on fait d’autres choses. Je préfère repar­tir de zéro, c’est une ques­tion de cohérence. Peut-être que dans deux ans je dirai que cet EP Kid ne cor­re­spond plus à ce que je suis, mais bon, là pas trop le choix, je ne pour­rais plus l’ef­fac­er comme ça avec toute la pro­mo qu’on a fait autour ! L’autre était plus dis­cret, c’é­tait plus sim­ple de sup­primer deux-trois pages.

Est-ce que les titres de cet EP dis­parus ressor­tiront un jour ?

Cer­tains des morceaux de ce tout pre­mier EP auront une sec­ond vie, ils sont “en travaux”. Ces travaux devraient dur­er un an je pense, le temps de reboss­er sur la pro­duc­tion. On n’est pas dans l’op­tique “on annule tout et on recom­mence”, à faire de moi un pro­duit pour ren­tr­er dans tous les codes Uni­ver­sal. Je ne fais pas une Lana Del Rey ! Je suis bel et bien moi, mais j’ai évolué, et je suis main­tenant entouré de plein de gens qui me guident et me don­nent des con­seils.

Cela rajoute une pres­sion sup­plé­men­taire d’être signé sur Uni­ver­sal ?

Je suis signé sur Uni­ver­sal certes, mais dans un sous-label indépen­dant, Ini­tial. Il y a quelques temps, je dis­cu­tais avec une fille qui sor­tait son pre­mier EP sur une grosse major. Elle s’ex­cu­sait parce que ce n’é­tait pas elle qui avait choisi son pre­mier titre, ni la prod, ni les paroles… Elle était une fig­u­rante, comme dans les années 90 et 2000, en mode “tu vas être jolie et tu vas chanter”. Je ne voulais pas du tout être dans cette optique-là. J’ai ren­con­tré des gens d’Ini­tial, un label rel­a­tive­ment récent, qui n’a pas 70 artistes dans son cat­a­logue – je ne suis pas le petit nou­veau dont on va s’oc­cu­per après-demain. Cet EP, c’est un pro­jet com­mun entre le label et moi. C’est une toute petite famille, on doit être quatre-cinq, avec un fonc­tion­nement très indé. Je suis dans tous les mails, dans chaque dis­cus­sion, que ça con­cerne la pro­mo, la com’, les visuels… C’est assez agréable, et c’est ce qui m’a plu. Je ne ressens pas les gros mus­cles d’O­livi­er Nusse (le patron d’U­ni­ver­sal, ndr.), de Viven­di ou de Bol­loré. Et puis tout s’est fait petit à petit, ça fait un an que j’ai signé. Là où ça m’im­pres­sionne, c’est surtout pour la suite : est-ce que tout va bien se pass­er ? Est-ce qu’on va tous aimer tra­vailler ensem­ble ? Est-ce que j’au­rais assez de choses à dire pour un prochain EP ?

C’est vrai qu’en qua­tre titres, tu évo­ques la fête, le sexe à l’heure des appli, les ques­tion­nements liés à l’i­den­tité ou le fait de quit­ter sa ban­lieue natale pour aller s’in­staller à la cap­i­tale… Bref, à peu près tous les thèmes qui ryth­ment la vie d’un jeune mec de 25 ans vivant à Paris. Qu’est-ce qu’il reste ?

Et bien… L’amour ! (rires) Ce n’est pas pour ça que mes prochaines chan­sons par­leront d’amour évidem­ment ! Il y a énor­mé­ment de thèmes que j’ai envie de traiter. Je ne suis pas en manque de sujet, il y a encore plein de choses qui me font des guilis au ven­tre, qui me nouent et me font des choses.

Crédit : Axel Morin

En tout cas ces sujets sont très per­son­nels et intimes…

Oui bien sûr, et c’est sincère. Je les incar­ne parce que ce sont mes his­toires, tout sim­ple­ment. Je ne revendique pas ou ne suis pas le man­i­feste de quoique ce soit, je racon­te juste ma petite vie. J’aime bien cette idée de ne pas avoir de bar­rière, et juste dire avec poésie – ou pas – les choses que je pense, assez bru­tale­ment, directe­ment, sans avoir de fior­i­t­ure. Ça m’a tou­jours touché d’en­ten­dre les gens dire les choses avec sincérité, comme un Brel qui sue comme un dingue à la caméra et qui dit “quand on n’a que l’amour” en se met­tant “à poil”. C’est un artiste qui a pu faire ça des mil­lions de fois, et ça m’a tou­jours excité et impres­sion­né. J’es­saye peut-être de repro­duire ça.

Tu as un peu sa dic­tion et son accent par­fois…

Ah ouais ? Peut-être que j’es­saye de le copi­er (rires). Brel est une influ­ence indi­recte pour moi, dans le sens où j’ai baigné dans ses chan­sons pen­dant toute mon enfance : ma mère n’é­coutait que ça. A tel point que je détes­tais quand j’é­tais petit, car quand t’as Brel et Edith Piaf qui gueu­lent toute la journée chez toi, t’as juste envie de dire “ferme ta gueule maman” – en plus, quand c’est relié à ta mère c’est pas for­cé­ment “dans le vent” ! Donc oui, Brel, indi­recte­ment. Mais ce qui m’a fait aus­si artic­uler comme ça c’est le tra­vail du chant. Mes profs n’ar­rê­taient pas de me deman­der d’ar­tic­uler plus. J’ai eu une grosse for­ma­tion au chant, j’ai com­mencé en MJC, puis au con­ser­va­toire, et après j’ai fait une école d’art de la scène, avec du théâtre – ce qui aide aus­si à la dic­tion. Com­bi­en d’heures j’ai passé avec un sty­lo dans la bouche pour faire des exer­ci­ces et bien artic­uler chaque mot ! C’est impor­tant pour moi qu’on com­prenne le sens de mes textes. Aujour­d’hui, je trou­ve qu’il y a trop d’artistes chez qui je passe à côté d’énor­mé­ment de choses car je ne com­prends pas les paroles. La musi­cal­ité peut être géniale, mais je ne vois pas où ils veu­lent en venir. C’est peut-être très antigénéra­tionel ce que je te dis là, car j’ai l’im­pres­sion qu’au­jour­d’hui il y a une cer­taine reven­di­ca­tion iden­ti­taire dans le fait de bouf­fer ses mots, du type “je ne veux pas que tout le monde me com­prenne parce que je ne cherche qu’à touch­er une par­tie de mon pub­lic, ou en tout cas ceux qui appar­ti­en­nent à mon groupe et aux gens avec qui je traîne”. Mais moi j’aime bien cette idée de cass­er les bar­rières, et qu’un mec de cité ou un mec de France Cul­ture com­pren­nent tous les deux mes mots (sans trop de lan­gage codé ou jar­gon donc).

Les deux pro­duc­teurs avec qui tu as tra­vail­lé, Kyu Steed & Haze, ont bossé avec PNL, MHD ou Boo­ba. Qu’est-ce qui t’a poussé à col­la­bor­er avec eux ?

J’avais l’en­vie, depuis le début de ce pro­jet, de faire “bounc­er” mes titres, de les ren­dre ryth­més et plus urbains en cher­chant un groove… Ce qui est assez dif­fi­cile, le français pou­vant tout de même être une langue très lanci­nante. J’ai ren­con­tré pas mal de pro­duc­teurs pen­dant un an, et c’est Kyu Steed & Haze qui ont le plus répon­du, d’un point de vue tech­nique, à cette demande-là. Au départ, je ne savais pas qu’ils avaient bossé pour PNL ou Boo­ba. PNL, ce n’est pas quelque chose que j’i­rai écouter tous les jours mais j’adore Boo­ba, donc tant mieux ! Mais quoiqu’il en soit je m’in­téres­sais plus à leur tech­nique qu’à leur CV.

J’ai pu lire ça et là “Eddy de Pret­to le rappeur”… Tu te con­sid­ères rappeur ?

Non, pas du tout ! C’est le bon mot à dire en ce moment pour les jour­nal­istes, car le rap prend énor­mé­ment de place. Mais je ne me con­sid­ère pas comme un rappeur, pour moi je suis un “diseur de mot”. Ou con­teur ! Con­teur de mes pro­pres his­toires en tout cas. C’est peut-être parce que je chante vite et que je suis bavard dans mes chan­sons qu’on dit que je suis rappeur ? Je ne sais pas. En tout cas je ne me dis pas non plus chanteur de var­iété ou chanteur de chan­son française. Chanteur ça suf­fi­ra.

C’est un gros mot “chan­son française” ?

Non, vrai­ment pas ! J’é­coute aus­si bien Juli­ette Armanet que PNL. J’aime beau­coup me reli­er à la chan­son française, il y a un côté très sacré et puriste dans cette scène. Tant mieux si je peux touch­er à ça.

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