©Clara De Souza

Électronique, pop fracassée et racines gitanes : rencontre avec Zinda Reinhardt

Elle sort aujour­d’hui son nou­veau sin­gle, “Troum­li”, et met en ligne à 19h sur Face­book (en col­lab­o­ra­tion avec les Trans Musi­cales et Tsu­gi) un livestream très par­ti­c­uli­er pour patien­ter avant l’al­bum prévu à l’a­gen­da du monde d’après 2021. Mais avant cette dou­ble som­ma­tion mélangeant hip-hop, élec­tron­ique et pop fra­cassée, Zin­da Rein­hardt a été en quête de ses racines gitanes. Por­trait hirsute.

© Clara De Souza

« C’est rare de vouloir devenir gitan. »

Toutes les his­toires sont des his­toires d’amour et de racines. Chevelure blonde épaisse et bouclée et regard en per­ma­nence allumé, Zin­da Rein­hardt est attablée dans un café du quarti­er de Pigalle et s’anime en rêvant à son pas­sage prévu à l’af­fiche du pre­scrip­teur fes­ti­val des Trans­mu­si­cales de Rennes. Nous sommes en novem­bre. D’i­ci quelques jours une annonce de deux­ième con­fine­ment con­firmera l’an­nu­la­tion du dernier grand fes­ti­val 2020. Mais à l’époque, Zin­da Rein­hardt s’y voy­ait encore. Et en roue-libre à l’év­i­dence : « Peut-être qu’après quelques mon­tées de per­cus­sions les gens vont se lever, peut-être qu’ils vont vouloir danser, peut-être que ça va leur per­me­t­tre de faire des trucs plus instinc­tifs, moins sous con­trôle. Et s’ils se met­tent à chanter, même en yaourt, franche­ment ça serait trip­pant. Chanter dans une langue que tu ne con­nais pas c’est déjà le début de quelque chose. C’est déjà l’in­con­nu… »

Dans une autre décen­nie, Zin­da Rein­hardt aurait pu offrir les mêmes promess­es de lib­erté que la Béa­trice Dalle de l’a­vant 37,2 Le Matin. Aujour­d’hui, la lib­erté a pris le goût d’un assem­blage de tech­no acide, jazz, per­cus­sions, trap et chan­son intox­iquée. Une liturgie de chair et de sang en langue manouche, surtout. Il y a quelques années, la jeune femme passe la porte de la FNASAT (Fédéra­tion nationale des asso­ci­a­tions sol­idaires d’ac­tion avec les Tzi­ganes et les gens du voy­age, Ndlr) puis fréquente la bib­lio­thèque parisi­enne Matéo Max­i­moff où se trou­vent les écrits pro­duits par les gens du voy­age et peu­ples tzi­ganes… Ira même jusqu’à per­fec­tion­ner cette immer­sion dans une cul­ture mal con­nue sous l’égide du Père Joseph Valet, dit « Le Rachail », aumonier des gens du voy­age depuis 1965. En transe, Zin­da rejoue : « Quand j’ar­rive, j’an­nonce « Je m’ap­pelle Rein­hardt, je suis une bâtarde. Moitié noire, moitié manouche. J’ai envie d’ap­pren­dre la langue. » C’est rare les gens qui dis­ent qu’ils veu­lent devenir gitans. Mais c’est un chem­ine­ment de vie. »

Zinda Reinhardt

© Clara De Souza

Belfort. Un ter­ri­toire gris, où le Maire his­torique Jean-Pierre Chevène­ment fait repein­dre en couleurs vives les façades des quartiers défa­vorisés pour expéri­menter un vivre-ensemble presque psy­chédélique. Zin­da, elle, s’ap­pelle encore Nicole. Fille biologique d’une manouche et d’un créole, c’est une fille adop­tée à l’âge de 6 mois par une famille pleine­ment « de gauche et human­iste » : « Par exem­ple, mon père a fait la guerre d’Al­gérie et comme il a refusé de tuer, il a eu des ennuis avec la hiérar­chie mil­i­taire. » Le père a fait aus­si par­tie des équipes ayant dess­iné les pre­miers TGV. La mère, elle, tra­vaille comme aide-familiale et inter­ag­it sou­vent avec les clans gitans de Belfort et sa périphérie.

Il faut atten­dre l’ado­les­cence pour que la jeune fille esquisse un rap­proche­ment avec sa mère biologique. Zin­da / Nicole va pren­dre con­science de ses racines, mais aus­si du patronyme célèbre la liant au plus grand des gui­taristes : « Main­tenant, ma mère s’est remar­iée et vit tou­jours à Belfort. Elle est mag­nifique. Toute petite, une femme-enfant. Plus je vieil­lis, plus j’ai l’im­pres­sion de lui ressem­bler. »

Pre­miers émois musi­caux The Pogues ou Boy George écoutés dans la cham­bre du frère. Pre­mières expéri­ences de chanteuse dans des groupes de rap, de punk ou de jazz. Côté pile : lacér­er ses cordes vocales pour soulign­er que la vie est for­cé­ment tou­jours hard­core et faire écran de sa « grande gueule » dès qu’il est ques­tion de défendre les exclus du sys­tème sco­laire. Côté face : réalis­er, avec la can­deur de l’âge des pos­si­bles, que les regards mas­culins s’al­lu­ment et tomber amoureuse jusqu’à frôler l’over­dose. « Je suis vrai­ment une guer­rière de l’amour. Je tombe amoureuse, je me pas­sionne pour ça, et, en con­séquence, je lâche tout jusqu’à tout oubli­er ». Pas pour rien donc que la famille ait voulu canalis­er « ce trop-plein d’én­ergie » en l’in­scrivant en per­cus­sion au Con­ser­va­toire de Belfort.

 

« Jennifer ne me calculait pas »

Au terme des années lycée, la voilà à Stras­bourg pour suiv­re des cours de musi­colo­gie à la fac. Mais la greffe ne prend pas. Direc­tion Paris pour rejoin­dre sa sœur ingénieur du son sur les plateaux de théâtre. A Paname, les ren­con­tres se jouent de préférence la nuit et der­rière les portes de cer­tains clubs et salles de con­certs où se pro­duit par­fois l’i­dole déchirée des 2000s Pete Doher­ty. « Là, je croise la hype parisi­enne. Des ven­dus ! Ils pré­sup­posent que couch­er ou pren­dre de la coke avec eux c’est nor­mal et ça pour­rait m’aider à faire car­rière. Sans en revenir à #MeToo, quand tu es une jolie minette, que tu sais chanter, beau­coup de portes peu­vent s’ou­vrir. Sauf que chez les gitans tu ne sac­ri­fies pas ton hon­neur. » Rien n’empêche pour­tant de s’of­frir quelques pas de côtés. En 2015, Nicole joue dans le duo Madame Leny et fait clig­not­er les yeux des pro­duc­teurs avec le clip mono­chrome du morceau “Sex for the mon­ey”. Dessus la jeune femme en sous-vêtements susurre en parler-chanter : « Menacez-moi comme à Palerme. Ten­dez votre arme con­tre ma peau, pour que je puisse, de mes seins fer­mes, en essuy­er tous les san­glots. ».

« Les mecs de The Voice me con­tactent après ce clip, replace Zin­da en grinçant, mais per­son­ne ne me dit que c’est pour cette émis­sion, puisqu’on me par­le plutôt de comédie musi­cale. Au bout de trois rendez-vous, le directeur de cast­ing (Bruno Berbères, Ndlr) me pro­pose de ten­ter ma chance et j’ac­cepte. Pour la pre­mière, je voulais jouer Wild Things de Jimi Hen­drix. Refus : « trop poli­tique ». À la place La fille du père noël de Jacques Dutronc. « Quand les équipes de pro­duc­tion décou­vrent mon his­toire, mes orig­ines et appren­nent que j’élève seule ma fille, ils flairent en moi le bon per­son­nage. Moi je ne veux pas d’in­tru­sion dans ma vie privée, pas créer du pathos pour faire des dol­lars, c’est pas mon truc. Résul­tat : à The Voice, je ne suis pas allée loin. Pour­tant Nikos (Alia­gas) dis­ait que j’é­tais sa chou­choute et Zazie m’aimait bien. Jen­nifer, elle, ne me cal­cu­lait pas. Quand elle m’a vu chanter, elle m’a à peine regardé et a juste dit « Toi, tu es trop pour moi ». Œil subite­ment menaçant « Mais ça veut dire quoi être trop ? »

À vrai dire cela ressem­ble à cette reprise « stupé­fi­ante » du “Lemon Incest” de Serge et Char­lotte Gains­bourg, chan­tée en duo avec la fille de Zin­da, Melody, col­légi­en­ne de 14 ans con­va­in­cue que le monde serait moins sor­dide s’il ressem­blait à un film signé Tim Bur­ton. Ça ressem­ble aus­si au morceau “Papa” et son clip pas loin de l’art con­tem­po­rain. Quelque chose de déchiré et déchi­rant en forme d’hom­mage au père adop­tif, mort ; d’une fièvre subite pen­dant les dernières fêtes de noël. Après le deuil, la renais­sance, s’écrira en plein con­fine­ment où, le plus logique­ment du monde, tout explose d’un point de vue créatif. « D’un point de vue créatif j’ai adoré cette péri­ode. S’il y a un monde d’après je veux que la douleur, la joie, y rejail­lis­sent en con­fet­ti. Que ça devi­enne lumineux et extrême. » Que le monde d’après retrou­ve le goût oublié des ver­tiges de l’amour.


(Vis­ité 1 342 fois)