Emma DJ, Toma Kami, Oktober Lieber, Jardin : avant Peacock Society, on a discuté avec la nouvelle génération électronique

Mod­e­se­lek­tor, Der­rick May, Rød­håd, Jon Hop­kins, Robert Hood, Len Faki, The Black Madon­na, Daph­ni (alias Cari­bou), DJ Stingray, Hele­na Hauff… Comme à chaque édi­tion, le fes­ti­val The Pea­cock Soci­ety (atten­du les 5 et 6 juil­let au Parc Flo­ral dans le bois de Vin­cennes) aligne une impres­sion­nante pro­gram­ma­tion de stars tech­no, house et autres chantres des musiques hybrides. Mais pas que. Car cette année, d’autres noms squat­tent plus que jamais l’affiche. Leurs pro­jets exis­tent depuis moins longtemps, leurs noms n’ont pas encore autant tourné. Mais ils représen­tent ce que la musique élec­tron­ique a peut-être de plus exci­tant à offrir pour ces prochaines années : propo­si­tions rad­i­cales, influ­ences divers­es, rage au ven­tre et rêves plein la tête. Par­mi eux, Jardin et son rap élec­tron­ique étrange, Toma Kami et ses influ­ences UK bass, Emma DJ et ses sets imprévis­i­bles entre tech­no, musiques expéri­men­tales et syn­thés en folie, ou Okto­ber Lieber, duo live élec­tro aux références 80s et min­i­male wave énervée. Ils ont entre 26 et 35 ans, se croisent dans les girons de Fusion mes couilles, du Turc Mécanique, sur la scène de La Sta­tion… Et en atten­dant Pea­cock, Tsu­gi les a réu­nis autour de la (belle) table de notre pho­tographe Philippe Lévy, his­toire de pren­dre le pouls de cette nou­velle garde en laque­lle on a très envie de croire.

 

Tous autour de cette table, vous avez un point com­mun, en plus de cette pro­gram­ma­tion à Pea­cock, vous mélangez les styles. C’en est fini de l’hégémonie tech­no et house?

Emma DJ : Oui. Il y a de plus en plus d’artistes, de col­lec­tifs, de soirées ou de fes­ti­vals qui pro­posent des pro­gram­ma­tions et des sets qui dérivent non seule­ment entre la tech­no et la house, mais qui lorgnent aus­si des influ­ences plus urbaines ou new wave. C’est de plus en plus éclec­tique, et tant mieux.

C’est quelque chose qui vous inspire dans vos pro­pres pro­duc­tions?

Jardin : For­cé­ment, mais il faut not­er aus­si qu’on est dans une ère post-internet. Plus que les his­toires de pro­gram­ma­tion, c’est surtout ça qui a eu une influ­ence sur notre accès à la musique et sur notre facil­ité à mélanger les cul­tures.

Il y a un endroit où vous retrou­vez par­ti­c­ulière­ment ça ?

Jardin : À La Sta­tion – Gare des Mines ! C’est le club où tu peux encore t’amuser à Paris. Et ça vaut aus­si bien en étant dans le pub­lic qu’au niveau de l’accueil des artistes.

Emma DJ : Ça s’est ressen­ti tout au long de leur his­toire, des débuts de Garage Mu à La Sta­tion telle qu’on la con­naît aujourd’hui. Ils sont moins dans le “sys­tème” que tous les gros clubs, ils sont très humains. Tu peux y aller un same­di, un ven­dre­di, peu importe, ils auront tou­jours des trucs dif­férents à pro­pos­er, des groupes qui écla­tent les gen­res, entre la house, la tech­no, les musiques indus­trielles… Et avec énor­mé­ment de lives.

Toma Kami et Emma DJ, vous avez par­ticipé avec Fusion mes couilles à la Rave pour le cli­mat, alors qu’en ce moment la tech­no sem­ble à nou­veau s’engager poli­tique­ment… C’est quelque chose qui vous touche tous ?

Jardin : La musique, la fête, toute forme artis­tique, c’est l’espace com­mun et le vivre ensem­ble. Et déjà ça, pour moi, c’est poli­tique. Ça revient à se pos­er la ques­tion de nos us et cou­tumes, de nos besoins, de ce qu’on veut partager, nos émo­tions, nos trans­es. L’espace de la fête, et par­ti­c­ulière­ment de la fête dis­ons “tran­scen­dan­tale”, est un des derniers espaces poli­tisés auquel on a accès. Mais quand je vois votre cou­ver­ture “Spi­ral Tribe, la dernière utopie tech­no”, je me dis qu’il y a mal­heureuse­ment un peu de ça en effet : quand je vais dans la plu­part des clubs, je me rends compte de ce cap­i­tal­isme qui a envahi la fête tech­no.

Emma DJ : Et c’est de plus en plus com­pliqué de pou­voir faire la fête libre­ment, d’organiser des soirées aus­si. Il y a telle­ment de col­lec­tifs main­tenant… Cer­tains sont claire­ment trop jeunes, ils n’ont jamais fait de soirées et ne pren­nent pas en compte toutes les mesures de sécu­rité. Ça crée des acci­dents, et ça nous met nous, en tant que Fusion ou d’autres qui faisons les choses cor­recte­ment, dans la même case qu’eux aux yeux des autorités.

Mar­i­on (Okto­ber Lieber) : Cela dit, il faudrait déré­gle­menter, déjà pour nous per­me­t­tre à nou­veau de jouer fort, c’est très com­pliqué cette lim­i­ta­tion à 102 dB max­i­mum ! Toutes ces choses qui enca­drent et con­trô­lent tout, lim­i­tent les choix d’organisation, de lieux, de lib­erté. On ne peut pas s’inventer une nou­velle utopie de la teuf dans ces con­di­tions, à moins d’être dans l’illégalité.

Jardin : Il y a cela dit des choses super qui se mon­tent à Brux­elles, comme les expos- soirées du col­lec­tif Leav­ing Liv­ing Dako­ta. De manière générale, il y a une cul­ture élec­tron­ique com­plète­ment ouf là-bas et dans les bars les gens dansent sur de la musique ultra-niche.

Mar­i­on (Okto­ber Lieber) : Comme L’Oiseau bleu : à chaque soirée, ils changent de bar. Ils trou­vent un lieu, grand et hors du centre-ville, et tout le monde fait la fête, tout est per­mis, il n’y a pas d’heure de fer­me­ture.

Jardin : Ça change beau­coup la donne : il n’y a pas d’heure de fer­me­ture des bars à Brux­elles. Tant qu’il y a des clients, ils ont le droit de servir. Bon, c’est voué à dis­paraître, mais ça change l’état d’esprit des gens.

Et à Lon­dres, toi qui en reviens Toma Kami ?

Toma Kami : Hou là… Je ne suis pas par­ti pour rien ! (rires) Vous vous sou­venez de ce que tout le monde dis­ait sur Paris avant le renou­veau de la scène au début des années 2010 ? Comme quoi la nuit parisi­enne était en train de mourir ? C’est exacte­ment ce qui se passe à Lon­dres en ce moment. Il y a des col­lec­tifs et des lieux qui arrivent à s’en sor­tir, mais sinon tout est devenu très indus­tri­al­isé, très à cheval sur les régle­men­ta­tions, fréquen­té par beau­coup trop d’hommes par rap­port aux femmes… Ce n’est pas la meilleure péri­ode. Alors naturelle­ment, il y a une contre-culture qui se met en place, mais c’est une minorité.

Jardin, tu as quit­té la France pour t’installer à Brux­elles, pourquoi ?

Jardin : J’étais à Bor­deaux, et j’en suis par­ti parce que j’ai passé un an à chercher un ate­lier où faire de la musique, en squat­tant un hangar pen­dant ce temps-là, en groupe : ça a vrai­ment changé la manière dont je pro­duis. Mais je ne trou­vais pas d’atelier. Et aller à Paris, ça voulait dire sac­ri­fi­er une qual­ité de vie et de tra­vail. J’ai emmé­nagé à Brux­elles parce que là-bas on chope des espaces très grands, où l’on est libre de répéter, et j’ai la chance de pou­voir le faire jusque tard dans la nuit sans faire chi­er les voisins. C’est un luxe, vu le niveau de vie qu’on a, de pou­voir se per­me­t­tre ça.

Mar­i­on (Okto­ber Lieber) : De toute façon, c’est tou­jours un peu la galère ! Ça fait dix ans que je vis à la semaine, même si là ça com­mence à aller mieux. C’est un choix de ne pas vouloir tra­vailler à côté. Le plus sou­vent, c’est la débrouille : un pote qui a un bar te fait tra­vailler en DJ-set quand tu veux et quand tu peux, ça fait tou­jours un bil­let. Encore faut-il avoir des potes. (rires) Mais c’est un mode de vie agréable et flex­i­ble.

Faire des DJ-sets, en tant que pro­duc­teurs et pro­duc­tri­ces, c’est un exer­ci­ce que vous appré­ciez ?

Char­lotte (Okto­ber Lieber) : Oui à fond ! Ça per­met de rester tou­jours curieux, de tout le temps fouiller, et ça fait tou­jours plaisir de faire écouter de nou­velles choses aux gens et voir leurs réac­tions.

Toma Kami : Le souci, c’est que depuis les années 90, plein de gens se sont for­cés à être les deux, à la fois pro­duc­teurs et DJs, pour pou­voir être bookés régulière­ment et parce que c’est devenu impos­si­ble de vivre de ses pro­duc­tions. Mais ça reste deux com­pé­tences dif­férentes. Et on se retrou­ve avec des artistes en fes­ti­val ou en soirée qui sont d’excellents pro­duc­teurs, mais pas d’excellents DJs. Mais d’autres se décou­vrent un vrai tal­ent… C’est à dou­ble tran­chant, mais ça ne part pas vrai­ment d’un choix.

Jardin : Regardez autour de cette table : on est tous sur des for­mules solo ou duo. Est-ce que c’est un choix ou une ques­tion d’économie qui nous ronge ? Ça pose la ques­tion du niveau de vie des acteurs cul­turels, de la pré­car­ité qu’on est oblig­és de tra­vers­er pour être là. Des for­mules élec­tron­iques à cinq ou six, qui peut se le per­me­t­tre ?

Mar­i­on (Okto­ber Lieber) : Pour nous, claire­ment, ça a été une restric­tion. On s’est tout de suite dit que notre matériel pour les lives devait ren­tr­er dans une valise, et qu’on puisse bouger soit en bus soit en train. Mais on avait envie d’être à deux…

Emma DJ : C’est le grand max, atten­tion ! (rires)

Jardin : C’est très dif­fi­cile pour mes potes qui ont des groupes de rock à trois ou qua­tre. Des tournées DIY en van avec des amis, j’en fais aus­si et c’est super, mais tu es con­damné à juste ren­tr­er dans tes frais.

Emma DJ : C’est la réal­ité d’une majorité d’artistes. Mais si ta prin­ci­pale rai­son de faire de la musique, c’est la thune, tu es mal par­ti !

OKTOBER LIEBER
Quand le post-punk ren­con­tre la tech­no et qu’un duo — Char­lotte Bois­se­li­er (Ambeyance) et Mar­i­on Camy-Palou (Deeat Palace) — éclate en live les fron­tières entre chan­sons cal­i­brées et expéri­men­ta­tions indus­trielles.

JARDIN

Un pied à Brux­elles et l’autre à Paris, l’ingooglable Jardin (Lény Bernay de son vrai nom) n’hésite pas à mélanger gab­ber et rap auto­tuné. La preuve dans son tout récent EP One World One Shit sor­ti sur Cul­tur­al Work­ers et dis­tribué par Pschent.

TOMA KAMI
À la tête de son pro­pre label Man Band et rési­dent du col­lec­tif Fusion mes couilles, Toma Kami puise ses inspi­ra­tions dans l’UK bass ou l’afrofunk, his­toire de ramen­er un peu de chaleur dans ce line-up.

EMMA DJ
Égale­ment mem­bre de l’écurie Fusion mes couilles, le Parisien Emma DJ a sor­ti cette année son pre­mier album de tech­no pro­téi­forme sur le label Lav­ibe, tout en squat­tant les meilleures affich­es under­ground de la cap­i­tale.

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