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27 juin 2019

Emma DJ, Toma Kami, Oktober Lieber, Jardin : on a discuté avec la nouvelle génération électronique

par Clémence Meunier

Modeselektor, Derrick May, Rødhåd, Jon Hopkins, Robert Hood, Len Faki, The Black Madonna, Daphni (alias Caribou), DJ Stingray, Helena Hauff… Comme à chaque édition, le festival The Peacock Society (attendu les 5 et 6 juillet au Parc Floral dans le bois de Vincennes) aligne une impressionnante programmation de stars techno, house et autres chantres des musiques hybrides. Mais pas que. Car cette année, d’autres noms squattent plus que jamais l’affiche. Leurs projets existent depuis moins longtemps, leurs noms n’ont pas encore autant tourné. Mais ils représentent ce que la musique électronique a peut-être de plus excitant à offrir pour ces prochaines années : propositions radicales, influences diverses, rage au ventre et rêves plein la tête. Parmi eux, Jardin et son rap électronique étrange, Toma Kami et ses influences UK bass, Emma DJ et ses sets imprévisibles entre techno, musiques expérimentales et synthés en folie, ou Oktober Lieber, duo live électro aux références 80s et minimale wave énervée. Ils ont entre 26 et 35 ans, se croisent dans les girons de Fusion mes couilles, du Turc Mécanique, sur la scène de La Station… Et en attendant Peacock, Tsugi les a réunis autour de la (belle) table de notre photographe Philippe Lévy, histoire de prendre le pouls de cette nouvelle garde en laquelle on a très envie de croire.

 

Tous autour de cette table, vous avez un point commun, en plus de cette programmation à Peacock, vous mélangez les styles. C’en est fini de l’hégémonie techno et house?

Emma DJ : Oui. Il y a de plus en plus d’artistes, de collectifs, de soirées ou de festivals qui proposent des programmations et des sets qui dérivent non seulement entre la techno et la house, mais qui lorgnent aussi des influences plus urbaines ou new wave. C’est de plus en plus éclectique, et tant mieux.

C’est quelque chose qui vous inspire dans vos propres productions?

Jardin : Forcément, mais il faut noter aussi qu’on est dans une ère post-internet. Plus que les histoires de programmation, c’est surtout ça qui a eu une influence sur notre accès à la musique et sur notre facilité à mélanger les cultures.

Il y a un endroit où vous retrouvez particulièrement ça ?

Jardin : À La Station – Gare des Mines ! C’est le club où tu peux encore t’amuser à Paris. Et ça vaut aussi bien en étant dans le public qu’au niveau de l’accueil des artistes.

Emma DJ : Ça s’est ressenti tout au long de leur histoire, des débuts de Garage Mu à La Station telle qu’on la connaît aujourd’hui. Ils sont moins dans le “système” que tous les gros clubs, ils sont très humains. Tu peux y aller un samedi, un vendredi, peu importe, ils auront toujours des trucs différents à proposer, des groupes qui éclatent les genres, entre la house, la techno, les musiques industrielles… Et avec énormément de lives.

Toma Kami et Emma DJ, vous avez participé avec Fusion mes couilles à la Rave pour le climat, alors qu’en ce moment la techno semble à nouveau s’engager politiquement… C’est quelque chose qui vous touche tous ?

Jardin : La musique, la fête, toute forme artistique, c’est l’espace commun et le vivre ensemble. Et déjà ça, pour moi, c’est politique. Ça revient à se poser la question de nos us et coutumes, de nos besoins, de ce qu’on veut partager, nos émotions, nos transes. L’espace de la fête, et particulièrement de la fête disons “transcendantale”, est un des derniers espaces politisés auquel on a accès. Mais quand je vois votre couverture “Spiral Tribe, la dernière utopie techno”, je me dis qu’il y a malheureusement un peu de ça en effet : quand je vais dans la plupart des clubs, je me rends compte de ce capitalisme qui a envahi la fête techno.

Emma DJ : Et c’est de plus en plus compliqué de pouvoir faire la fête librement, d’organiser des soirées aussi. Il y a tellement de collectifs maintenant… Certains sont clairement trop jeunes, ils n’ont jamais fait de soirées et ne prennent pas en compte toutes les mesures de sécurité. Ça crée des accidents, et ça nous met nous, en tant que Fusion ou d’autres qui faisons les choses correctement, dans la même case qu’eux aux yeux des autorités.

Marion (Oktober Lieber) : Cela dit, il faudrait déréglementer, déjà pour nous permettre à nouveau de jouer fort, c’est très compliqué cette limitation à 102 dB maximum ! Toutes ces choses qui encadrent et contrôlent tout, limitent les choix d’organisation, de lieux, de liberté. On ne peut pas s’inventer une nouvelle utopie de la teuf dans ces conditions, à moins d’être dans l’illégalité.

Jardin : Il y a cela dit des choses super qui se montent à Bruxelles, comme les expos- soirées du collectif Leaving Living Dakota. De manière générale, il y a une culture électronique complètement ouf là-bas et dans les bars les gens dansent sur de la musique ultra-niche.

Marion (Oktober Lieber) : Comme L’Oiseau bleu : à chaque soirée, ils changent de bar. Ils trouvent un lieu, grand et hors du centre-ville, et tout le monde fait la fête, tout est permis, il n’y a pas d’heure de fermeture.

Jardin : Ça change beaucoup la donne : il n’y a pas d’heure de fermeture des bars à Bruxelles. Tant qu’il y a des clients, ils ont le droit de servir. Bon, c’est voué à disparaître, mais ça change l’état d’esprit des gens.

Et à Londres, toi qui en reviens Toma Kami ?

Toma Kami : Hou là… Je ne suis pas parti pour rien ! (rires) Vous vous souvenez de ce que tout le monde disait sur Paris avant le renouveau de la scène au début des années 2010 ? Comme quoi la nuit parisienne était en train de mourir ? C’est exactement ce qui se passe à Londres en ce moment. Il y a des collectifs et des lieux qui arrivent à s’en sortir, mais sinon tout est devenu très industrialisé, très à cheval sur les réglementations, fréquenté par beaucoup trop d’hommes par rapport aux femmes… Ce n’est pas la meilleure période. Alors naturellement, il y a une contre-culture qui se met en place, mais c’est une minorité.

Jardin, tu as quitté la France pour t’installer à Bruxelles, pourquoi ?

Jardin : J’étais à Bordeaux, et j’en suis parti parce que j’ai passé un an à chercher un atelier où faire de la musique, en squattant un hangar pendant ce temps-là, en groupe : ça a vraiment changé la manière dont je produis. Mais je ne trouvais pas d’atelier. Et aller à Paris, ça voulait dire sacrifier une qualité de vie et de travail. J’ai emménagé à Bruxelles parce que là-bas on chope des espaces très grands, où l’on est libre de répéter, et j’ai la chance de pouvoir le faire jusque tard dans la nuit sans faire chier les voisins. C’est un luxe, vu le niveau de vie qu’on a, de pouvoir se permettre ça.

Marion (Oktober Lieber) : De toute façon, c’est toujours un peu la galère ! Ça fait dix ans que je vis à la semaine, même si là ça commence à aller mieux. C’est un choix de ne pas vouloir travailler à côté. Le plus souvent, c’est la débrouille : un pote qui a un bar te fait travailler en DJ-set quand tu veux et quand tu peux, ça fait toujours un billet. Encore faut-il avoir des potes. (rires) Mais c’est un mode de vie agréable et flexible.

Faire des DJ-sets, en tant que producteurs et productrices, c’est un exercice que vous appréciez ?

Charlotte (Oktober Lieber) : Oui à fond ! Ça permet de rester toujours curieux, de tout le temps fouiller, et ça fait toujours plaisir de faire écouter de nouvelles choses aux gens et voir leurs réactions.

Toma Kami : Le souci, c’est que depuis les années 90, plein de gens se sont forcés à être les deux, à la fois producteurs et DJs, pour pouvoir être bookés régulièrement et parce que c’est devenu impossible de vivre de ses productions. Mais ça reste deux compétences différentes. Et on se retrouve avec des artistes en festival ou en soirée qui sont d’excellents producteurs, mais pas d’excellents DJs. Mais d’autres se découvrent un vrai talent… C’est à double tranchant, mais ça ne part pas vraiment d’un choix.

Jardin : Regardez autour de cette table : on est tous sur des formules solo ou duo. Est-ce que c’est un choix ou une question d’économie qui nous ronge ? Ça pose la question du niveau de vie des acteurs culturels, de la précarité qu’on est obligés de traverser pour être là. Des formules électroniques à cinq ou six, qui peut se le permettre ?

Marion (Oktober Lieber) : Pour nous, clairement, ça a été une restriction. On s’est tout de suite dit que notre matériel pour les lives devait rentrer dans une valise, et qu’on puisse bouger soit en bus soit en train. Mais on avait envie d’être à deux…

Emma DJ : C’est le grand max, attention ! (rires)

Jardin : C’est très difficile pour mes potes qui ont des groupes de rock à trois ou quatre. Des tournées DIY en van avec des amis, j’en fais aussi et c’est super, mais tu es condamné à juste rentrer dans tes frais.

Emma DJ : C’est la réalité d’une majorité d’artistes. Mais si ta principale raison de faire de la musique, c’est la thune, tu es mal parti !

OKTOBER LIEBER
Quand le post-punk rencontre la techno et qu’un duo – Charlotte Boisselier (Ambeyance) et Marion Camy-Palou (Deeat Palace) – éclate en live les frontières entre chansons calibrées et expérimentations industrielles.

JARDIN

Un pied à Bruxelles et l’autre à Paris, l’ingooglable Jardin (Lény Bernay de son vrai nom) n’hésite pas à mélanger gabber et rap autotuné. La preuve dans son tout récent EP One World One Shit sorti sur Cultural Workers et distribué par Pschent.

TOMA KAMI
À la tête de son propre label Man Band et résident du collectif Fusion mes couilles, Toma Kami puise ses inspirations dans l’UK bass ou l’afrofunk, histoire de ramener un peu de chaleur dans ce line-up.

EMMA DJ
Également membre de l’écurie Fusion mes couilles, le Parisien Emma DJ a sorti cette année son premier album de techno protéiforme sur le label Lavibe, tout en squattant les meilleures affiches underground de la capitale.

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