Crédit : Antoine Dabrowski

En direct du Tao Festival en Thaïlande

Du 28 au 31 mars se tenait sur l’île de Koh Tao, en Thaï­lande, la pre­mière édi­tion du Tao Fes­ti­val. Loin de la trance des Full Moon, qua­tre jours de fête dans des sites mag­nifiques entre garage rock, blues, reg­gae, hip hop et house. Le tout sous les palmiers à manger des noix de coco ! Dur…

Un fes­ti­val c’est tou­jours un peu l’aventure. Et quelle aven­ture quand il s’agit de sa pre­mière édi­tion et qu’il a lieu sur une île au beau milieu du Golfe de Thaï­lande ! Après trois avions et un bus nous voilà donc lun­di 27 mars à bord d’un speed boat, en com­pag­nie d’un des co-fondateurs du Tao Fes­ti­val, Eric Bochet, et de plusieurs artistes : Arrest­ed Devel­op­ment, San­ti­a­go Salazar, Alex Bar­ck de Jaz­zano­va, Kevin Yost ou le Lyon­nais Focal. Le bolide des mers bon­dit de vague en vague sous un orage trop­i­cal. On est sec­oués dans tous les sens et arrosés à chaque soubre­saut du bateau. C’est sûr que ça change de la ligne 9 du métro parisien pour aller à Rock en Seine ! Une heure quar­ante plus tard, on débar­que, trem­pés, à Koh Tao. L’île de la tortue (en français dans le texte) est la plus petite des îles thaï­landais­es à 50 km au Nord de Kho Phangan et de ses Full Moon Par­ties. Au début des années 90, on s’y déplaçait encore à cheval et on vivait de la cul­ture de la noix de coco. Depuis le tourisme s’est dévelop­pé et les vacanciers afflu­ent des qua­tre coins de la planète pour admir­er les fonds marins mag­nifiques où il n’est pas rare de crois­er quelques requins. « Koh Tao, c’est un peu la Corse de la Thaï­lande », racon­te Eric Bochet. Pas de fast-food ni de grande chaîne hôtelière, tout est aux mains des familles de l’île, enfin de quelques-unes. Mais cer­taines routes sont tou­jours non car­ross­ables et dès qu’on sort des lux­ueux com­plex­es hôte­liers, on tombe à chaque coin de l’île sur des décharges à ciel ouvert. Eric Bochet et ses asso­ciés, Narue­pon Charoenit­tikul et Phongchaloei Man­an­taphong, deux archi­tectes thaï­landais, ont créé le Tao Fes­ti­val pour offrir à l’île un événe­ment cul­turel de qual­ité mais aus­si pour sen­si­bilis­er locaux et touristes à la fragilité de l’écosystème de Koh Tao. Et donc, pen­dant trois jours, on boit dans des ver­res en bam­bou, on mange dans des feuilles de banane et il est même prévu de recy­cler les latrines du fes­ti­val pour faire de l’engrais. Très COP 21 tout ça ! [Ecouter l’in­ter­view d’Er­ic Bochet]

Crédit : Antoine Dabrows­ki

Les pluies tor­ren­tielles qui se sont abattues sur la petite île, les deux jours suiv­ant notre arrivée, ont for­cé les organ­isa­teurs à reporter la pre­mière soirée. Ce n’est donc que le mer­cre­di 29 mars qu’on a décou­vert les deux sites du Tao Fes­ti­val. D’abord la plage de Cabana, lieu où se tenaient l’après-midi les beach-parties. Sont passés der­rière les platines : Focal du label lyon­nais Ulti­mae Records, l’Anglais Trus’Me, les Améri­cains Kevin Yost et Fran­cis Har­ris ou l’infatigable Gilles Peter­son (que l’on a inter­viewé ici), à peine remis de la ver­sion hiver­nale de son World­wide Fes­ti­val à Leysin et en par­tance pour Hong-Kong et Sin­gapour. On fait du pad­dle sur la mer, on boit des pintes de rosé (dans son verre en bam­bou), on se prélasse sur des transats, mais on ne danse pas vrai­ment. On ne voit pas beau­coup de locaux non plus. Et on se dit que ce serait dom­mage de ne crois­er sur ce fes­ti­val que des touristes ou des expa­triés occi­den­taux. Mais on note déjà que le soundsys­tem est plutôt bon, ce qui est de bon augure pour la suite des fes­tiv­ités. Men­tion spé­ciale aus­si pour “Nar­cose”, le joli film sous-marin du cham­pi­on du monde de plongée en apnée, Guil­laume Néry, pro­jeté à la fin du set de Peter­son.

Crédit : Antoine Dabrows­ki

L’arrivée sur le site de nuit est une toute autre his­toire. Le ter­rain est la pro­priété d’un cer­tain Godouk, un mys­tique de l’île qui a mis à la dis­po­si­tion du fes­ti­val deux hectares de cocoteraie situé sur la mon­tagne qui sur­plombe la plage de Sai Nuan. On s’y rend grâce à des navettes qui vont se relay­er toute la nuit pour trans­porter les fes­ti­va­liers. Mais rien à voir avec le folk­lorique bus des Trans­mu­si­cales : ici ce sont des pick-ups 4x4 aux jantes chromées comme on en voit dans les séries améri­caines. On s’entasse à dix (voire plus) à l’arrière, et c’est par­ti pour dix min­utes de mon­tée et de descente à pic à faire pass­er le space moun­tain pour un vul­gaire tourni­quet ! Mal­gré les sen­sa­tions fortes, l’arrivée à Coconut Land fait grande impres­sion. Le chemin d’accès au fes­ti­val ser­pente entre les arbres, délim­ité par des lam­pes à huile posées sur le sable. Sur la droite, un éco-village tout en bam­bou, éclairé par des braseros. Au fond un autel en hom­mage au Roi Rama IX décédé au mois d’octobre, comme on en croise à tous les coins de rue en Thaï­lande. On peut acheter des sabres et des couteaux arti­sanaux ou boire des rhums arrangés « bon pour faire boum boum ». Tout en regar­dant des démon­stra­tions d’épée antique thaï. Dépayse­ment total !

Crédit : Antoine Dabrows­ki

La scéno­gra­phie imag­inée par Narue­pon Charoenit­tikul réus­sit le tour de force de s’intégrer com­plète­ment dans ce paysage fait de cocotiers, d’arbres trop­i­caux et de sable, tout en offrant aux artistes une scène digne des plus grands fes­ti­vals et au pub­lic des visuels splen­dides pro­jetés en map­ping sur cinq immenses écran au fond de la scène. Ce sont les œuvres d’Alex Face, Bor­da­lo II, Cart’1, Mon­sieur Lupin ou Yuk­i­jung. Des col­lec­tifs thaï­landais, français, alle­mand et por­tu­gais à qui il faut ici ren­dre hom­mage.

Crédit : Antoine Dabrows­ki

Le son aus­si est excel­lent. D’ailleurs, la plu­part des groupes vont le soulign­er sur scène. Ras­mee Isan Soul, jeune chanteuse orig­i­naire du Nord du pays, avec sa voix folk puis­sante et envoutante, ira même jusqu’à pouss­er : « Fuck­ing good soundsys­tem up here ! ». Côté décou­vertes locales, les repris­es en ver­sion ska de tubes anglo-saxons de T‑Bone nous ont un peu lais­sé indif­férents. On s’est plus lais­sé séduire par l’énergie revig­o­rante du com­bo Par­adise Bangkok et par le blues-rock spir­ituel de Khoon Sar­man, un patri­arche à grande barbe blanche. Mais en ce qui con­cerne les groupes locaux, c’est sans con­teste Side Effect, un groupe de rock garage bir­man, qui nous aura le plus mar­qué. Orig­i­naires d’un pays encore sous embar­go jusqu’en 2012 et où la musique était cen­surée, ces jeunes gens, qui ont déjà joué à Coachel­la et plusieurs fois en Europe, ont tout pour séduire les ama­teurs de rock : riffs de gui­tares, refrains accrocheurs et paroles engagées. Musi­cale­ment, la voix du chanteur et sa gouaille nous un peu fait penser à des Lib­ertines de Ran­goun, même si eux revendiquent plutôt être sous influ­ence de Nir­vana ou des Strokes. [Inter­view en anglais ici]

Ras­mee Isan Soul / Crédit : Antoine Dabrows­ki

Par­adise Bangkok / Crédit : Antoine Dabrows­ki

Sans oubli­er, bien sûr, Arrest­ed Devel­op­ment et Speech (en inter­view ici), leur charis­ma­tique leader, qui n’ont pas bougé depuis presque 30 ans, mal­gré une car­rière en dents de scie et le manque de recon­nais­sance dans leur pro­pre pays. Et ça fai­sait finale­ment assez plaisir de retrou­ver leur hip hop mil­i­tant, musi­cal et très fes­tif. Un des temps forts de ce fes­ti­val si l’on en juge par la réac­tion de la foule. On aura aus­si bien dan­sé avec le Japon­ais Toshio Mat­sura et surtout avec l’interminable set croisé entre le Cal­i­fornien Pil­lowtalk et l’Allemand Alex Bar­ck de Jaz­zano­va le dernier soir du fes­ti­val, même si à ce moment-là les locaux venus en masse applaudir Side Effect avaient dis­paru, rem­placés par un dance­floor plutôt blanc.

Arrest­ed Devel­op­ment / Crédit : Antoine Dabrows­ki

Le pari était risqué. Organ­is­er un fes­ti­val sur une île aus­si reculée, en croisant artistes locaux et inter­na­tionaux. Mon­ter une scène aux dimen­sions impres­sion­nantes au beau milieu d’une mon­tagne dif­fi­cile d’accès. Ten­ter de faire un fes­ti­val qui s’adresse autant aux touristes et aux expa­triés, qu’aux locaux, Thaï­landais ou nom­breux Bir­mans qui tra­vail­lent à Koh Tao. Ce sera sans doute notre prin­ci­pale cri­tique : on aurait aimé que la pro­gram­ma­tion marie mieux groupes locaux et inter­na­tionaux afin que la may­on­naise prenne entre deux publics qui n’auront finale­ment pas beau­coup partagé. Si la fréquen­ta­tion n’était pas tout à fait au rendez-vous, il y a quand même eu de très beaux moments, qui nous font dire que le Tao Fes­ti­val pour­rait bien faire son trou. Gageons que fort de cette pre­mière édi­tion plutôt réussie, ce sera encore mieux l’année prochaine. D’ailleurs à cause de la pluie, il y avait même de la boue, si ce n’est pas le signe d’un vrai fes­ti­val ça ?! Allez : vous blo­quez votre semaine de vacances pour l’année prochaine comme ça vous allez voir les pois­sons la journée et les con­certs le soir ! Nous on y sera !

Meilleur moment : le Koh Tao moji­to, un moji­to avec du piment dedans. Et autant dire qu’après une semaine au régime thaï­landais, on a besoin de sa dose quo­ti­di­enne de bouche en feu !
Pire moment : l’arrivée sur l’île sous une pluie bat­tante alors qu’on pen­sait débar­quer au par­adis. Bon on vous ras­sure, tout s’est arrangé très vite !

 

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