Entre deux BOs de série (Black Mirror, Taboo…), Max Richter a sorti un superbe album classique

Après avoir imag­iné une nou­velle orches­tra­tion pour Les Qua­tre Saisons de Vival­di (et nous avoir fait com­plète­ment oubli­er le dégoût pour cette oeu­vre chère aux stan­dards télé­phoniques), après son album poli­tique The Blue Note­books , la BO des séries The Left­overs et Black Mir­ror, ou après Sleep — une pièce de huit heures pour accom­pa­g­n­er l’au­di­teur dans le som­meil -, Max Richter s’at­taque à un nou­veau sujet : l’oeu­vre de Vir­ginia Woolf. A la clé, un bal­let dont il a com­posé toute la musique, et un album, Three Worlds : Music From Woolf Works. Un com­pos­i­teur de musique néo-classique et d’élec­tron­ique con­tem­po­raine, s’in­téres­sant à une femme de let­tres à la vie tour­men­tée, un sym­bole fémin­iste décédé en 1941, pour un bal­let présen­té au Roy­al Opera House de Lon­dres ? Oui, ça peut paraître un peu com­pliqué tout ça, un peu intel­lo même, d’au­tant que Max Richter trim­bale avec lui une classe et un flegme à l’anglaise un brin intim­i­dants pour le quidam fan de tech­no. Et pour­tant. Il suf­fit d’ap­puy­er sur “play” pour se faire emporter par les vagues Richter-Woolfiennes qui sauront par­ti­c­ulière­ment con­va­in­cre les ama­teurs de Philip Glass. Car si les idées der­rière l’oeu­vre de Richter sont rich­es, la sim­plic­ité et la facil­ité d’ac­cès de ses com­po­si­tions sont décon­cer­tantes — et en résulte un superbe album en forme de BO tour­men­tée, paru ven­dre­di dernier sur Deutsche Gram­mophon. 

Tsu­gi : Vir­ginia Woolf souf­frait de ce qu’on appellerait aujour­d’hui un trou­ble bipo­laire. Elle s’est sui­cidée à 59 ans. Woolf Works, le bal­let comme l’al­bum (Three Worlds : Music From Woolf Works), s’at­tache à trois de ses romans (Mrs Dal­loway, Orlan­do et The Waves), mais as-tu voulu égale­ment inclure de la noirceur dans ta musique pour rap­pel­er la fin de sa vie ?

Max Richter : Evidem­ment, ses prob­lèmes men­taux et sa dépres­sion sont une par­tie impor­tante de son his­toire. Et c’est aus­si ça qui est impres­sion­nant chez elle : elle a réus­si à créer ces incroy­ables œuvres lit­téraires, mer­veilleuse­ment bien écrites, mal­gré cette sit­u­a­tion. C’est inspi­rant comme sa créa­tiv­ité a pu l’élever au dessus de tous ses prob­lèmes. C’est une belle his­toire. Même si les trois romans autour desquels s’ar­tic­ule le bal­let sont le point de départ de ma com­po­si­tion, inévitable­ment son his­toire per­son­nelle s’est mêlée à tout ça, a jeté une ombre sur la musique. Au tout début du pro­jet j’ai retrou­vé un enreg­istrement, le seul doc­u­ment exis­tant sur lequel on entend sa voix. On l’a inté­gré au spec­ta­cle et à l’al­bum, et alors Vir­ginia Woolf fait par­tie de l’oeu­vre – à par­tir de ce moment-là, Three Worlds : Music From Woolf Works et Woolf Works ne par­lent plus unique­ment de ces trois romans, mais bien d’elle, de ce qu’elle a insuf­flé à ses livres et de sa vie. C’est un enreg­istrement incroy­able. Elle y par­le des mots, du pou­voir des mots. Et puis on a inté­gré ses derniers mots, sa let­tre de sui­cide. Il fal­lait évidem­ment l’in­clure pour que la boucle soit bouclée.

Il y a une dimen­sion trag­ique à tout ça…

Oui, d’une cer­taine façon : on sait en effet com­ment ça va se ter­min­er (mal), comme dans les tragédies grec­ques. Mais ce qui m’in­téresse encore plus chez Vir­ginia Woolf ce sont toutes les choses incroy­ables qu’elle a réus­si à faire. Quand tu lis Mrs Dal­loway, c’est mag­nifique, plein d’im­ages radieuses, de couleurs, de sons, de sen­sa­tions… De vie. Orlan­do est une espèce de let­tre d’amour, joueuse et folle. Les travaux de Vir­ginia Woolf sont vivants. Alors bien sûr, quand on se penche sur sa biogra­phie, on retient la dépres­sion, la mal­adie men­tale, le sui­cide… Mais c’est très réduc­teur. Il y avait un être humain der­rière tout ça, et il y a de quoi célébr­er ça.

Tu as lu les livres de Vir­ginia Woolf jeune, mais tu as avoué en inter­view qu’ils t’avaient beau­coup sur­pris quand tu les avais relu en pré­parant ce pro­jet. En quoi ?

C’est ce qu’il y a de mag­ique avec la lit­téra­ture ! Le livre ne change pas, mais le lecteur change. Je pense que j’é­tais surtout con­cen­tré sur la tech­nique, l’écri­t­ure et l’usage des mots quand je les ai lu pour la pre­mière fois – les œuvres de Vir­ginia Woolf ne sont pas très faciles à lire, ça demande du temps de s’habituer à son style, la plu­part du temps on ne sait pas trop ce qu’il se passe ! En les relisant adultes, j’ai été frap­pé par leur human­ité, la ten­dresse et la générosité qu’elle a avec tous ses per­son­nages.

Com­ment as-tu trans­for­mé la musique d’un bal­let en un album ?

Le bal­let dure deux heures, et l’al­bum une seule. C’é­tait un vrai chal­lenge de racon­ter ces his­toires dans un for­mat beau­coup plus réduit, et sans visuel, sans danse, sans rien – juste avec la musique. J’ai retra­vail­lé les morceaux pour les ren­dre plus directs. La par­tie sur Mrs Dal­loway est par exem­ple très con­den­sée, cer­tains morceaux util­isés dans le spec­ta­cle ne sont tout sim­ple­ment pas sur l’al­bum. The Waves, par con­tre, est presque iden­tique à la ver­sion du bal­let.

Ce n’é­tait pas trop dur de devoir sup­primer des par­ties entières de ta com­po­si­tion ?

Oui et non ! Le bal­let con­tin­ue d’être joué à Lon­dres, et il est retrans­mis dans dif­férents ciné­mas (dans plusieurs ciné­mas un peu partout en France, liste et dates à retrou­ver sous ce lien, ndr)… Il a sa pro­pre vie.

La pochette de l’al­bum évoque les vagues, comme dans The Waves, la dernière œuvre à laque­lle le bal­let s’in­téresse. Pourquoi ?

L’im­agerie de l’eau est quelque chose qu’on retrou­ve régulière­ment dans le tra­vail de Vir­ginia Woolf, pas seule­ment dans The Waves. Elle évoque très sou­vent l’océan d’une manière assez pri­male, comme un endroit de repos.

Tu as sou­vent dit ne pas écouter de musiques de film, même si tu en com­pos­es, car il te manque les images. Pourrais-tu écouter cet album, dis­so­cié de son spec­ta­cle ?

(rires) Oui et non. Je pense que j’au­rais du mal à écouter ce que j’ai com­posé pour le bal­let, la ver­sion brute. Mais juste­ment, tout l’ob­jet de mon tra­vail sur cet album a été de le faire exis­ter seul, sans la choré­gra­phie.

Tu as com­posé des musiques de film ou de séries, tra­vail­lé sur des bal­lets… Est-ce que tu envis­ages de mon­ter ton pro­pre spec­ta­cle un jour, où tu t’oc­cu­perais de tout de A à Z ?

Je ne pense pas. A vrai dire j’aime com­pos­er pour des films ou des bal­lets car j’aime les col­lab­o­ra­tions, trou­ver des idées et racon­ter des his­toires à plusieurs.

Vir­ginia Woolf est égale­ment une icône fémin­iste, avec une aura de femme libre assez unique pour son époque. Aujour­d’hui, qui pour­rait représen­ter ça ?

Je ne sais pas. Je ne pense pas qu’on puisse vrai­ment trans­pos­er son aura à aujour­d’hui, car la cul­ture est main­tenant bien plus éclatée, il existe des mil­lions de gens qui créent des œuvres intéres­santes partout dans le monde. A l’époque de Vir­ginia Woolf, la cul­ture était bien plus con­cen­trée géo­graphique­ment et réservée à un milieu. Si un auteur à Lon­dres écrivaient un roman pub­lié par un édi­teur impor­tant, il atti­rait du monde, et lais­sait une mar­que dans la cul­ture lit­téraire. Aujour­d’hui, tout est plus dif­fus, c’est plus dif­fi­cile de point­er quelqu’un qui pour­rait pré­ten­dre à l’au­ra de Vir­ginia Woolf.

Quels sont tes prochains pro­jets ?

Je tra­vaille sur un bal­let aux Pays-Bas pour le Ned­er­lands Dans The­ater. Il s’ap­pelle Exile et évo­quera les migra­tions : nous vivons à une époque où des gens doivent voy­ager con­tre leur gré, comme les Syriens. Je voulais évo­quer ça, cette idée de devoir quit­ter son chez-soi. J’ai aus­si tra­vail­lé sur la bande-originale d’Hos­tiles, avec Chris­t­ian Bale et Rosamund Pike au cast­ing – un très bon film qui devrait sor­tir bien­tôt -, et sur la BO de Taboo, une mini-série avec Tom Hardy qui passe en ce moment sur la BBC. Beau­coup de choses !

Ce bal­let Exile, ton album The Blue Note­books com­posé en réac­tion à la guerre en Irak… C’est essen­tiel pour toi d’évo­quer l’ac­tu­al­ité dans tes œuvres ?

Évidem­ment ! Nous vivons en société. Si quelqu’un a la pos­si­bil­ité de pou­voir s’ex­primer il faut qu’il le fasse. Le monde est injuste et il y a beau­coup de grandes his­toires à racon­ter — en tout cas c’est ce qui me donne envie d’écrire.

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