© Nicolas Dubosc

Entretien : Étienne Daho raconte son nouvel album “Surf” perdu depuis 15 ans

On l’a con­nu pop star, tutoy­ant le dance­floor ou plus récem­ment psy­chédélique. En ces temps trou­blés, Éti­enne Daho revient tout en sobriété avec Surf, album de repris­es chan­té tout en anglais. Un disque per­du depuis quinze ans, qui a fail­li être défini­tive­ment effacé. Expli­ca­tions avec Mon­sieur Daho.

Aujourd’hui sort Surf, présen­té comme un album per­du. Mais com­ment peut-on per­dre un album ?

Sim­ple­ment parce qu’il ne sort pas, on l’oublie et il dis­paraît des radars. Il y a telle­ment de pro­jets, d’envie et de pro­jec­tions dans le futur que tout ce qui est du passé est con­damné à y rester. J’ai tra­vail­lé sur Surf avec Ivan Beck à par­tir de 2004 jusqu’en 2005, par petites touch­es, puis de nou­veau en 2006 avec un autre pro­duc­teur, Nico­las Dubosc… Mais ça se pas­sait un peu mal avec la mai­son de dis­ques, c’était un peu com­pliqué. Ils n’étaient pas fans d’un album de repris­es en anglais. Et puis j’en ai eu marre. Pour­tant il faut se lever de bonne heure pour me déboulon­ner ! (rires) Je suis passé à autre chose, et cela a don­né l’album L’Invitation. Et j’ai oublié !

 

Et Surf est revenu d’entre les morts…

On m’a pro­posé d’être le par­rain de l’édition 2020 du Dis­quaire Day et on m’a demandé de sor­tir quelque chose d’un peu rare. Je ne savais pas trop quoi pro­pos­er et on m’a tout d’un coup rap­pelé l’existence de morceaux pub­liés à l’époque de L’Invitation sur l’EP Be My Guest Tonight. Donc je me suis dit que j’allais com­pléter pour aboutir à un album proche de mon idée de 2004, en util­isant même la pho­to prévue pour l’album d’origine. Je voulais recréer quelque chose qui n’avait jamais existé. Le vinyle Surf est sor­ti, les réac­tions ont été bonnes, et, sai­son 1 du con­fine­ment ! Je me suis retrou­vé à faire du tri dans les dis­ques durs et dans l’élan, j’ai fail­li en effac­er un et que par chance j’ai ouvert. En fouil­lant dedans, j’ai trou­vé des dossiers sans noms avec des pistes audio. J’ai pris rendez-vous avec un ingé-son dans un stu­dio, on a écouté et en fait c’était tous les fameux titres per­dus. Cer­tains étaient guitares/voix, d’autres final­isés, mais qu’il fal­lait restau­r­er et mix­er. Cela a abouti au vinyle Surf 2. Et comme l’accueil de ce deux­ième volet, là encore a été bon, la mai­son de dis­ques a con­sid­éré que finale­ment cela valait le coup de les com­pil­er sur un seul disque.

C’est très émou­vant de ramen­er à la lumière quelque chose qui est per­du, c’est très particulier.”

 

C’est un disque à trous…

Tout à fait, c’est un truc mirac­ulé. C’est très émou­vant de ramen­er à la lumière quelque chose qui est per­du, c’est très par­ti­c­uli­er. Ce n’est pas un side-project pour moi, mais un véri­ta­ble album. Il y avait même un sin­gle de prévu, « Son silence en dit long », qui est sor­ti il n’y a pas longtemps, la seule chan­son orig­i­nale et en français.

 

Etienne Daho

©Nico­las Dubosc

Quand vous avez attaqué Surf en 2004, vous aviez d’autres dis­ques de reprise en tête,  comme le Pin Ups de David Bowie ?

Pas du tout. C’est un pro­jet qui a com­mencé de façon impromptue avec le gui­tariste Ivan Beck. On gra­touil­lait à la mai­son et on a jeté les bases de 45 titres, c’était un pro­jet de longue haleine. Comme c’est une col­lec­tion de chan­sons que j’aimais, il fal­lait que je me rende compte de la manière dont je pou­vais les kid­nap­per et les faire miennes. Ce qu’elles racon­taient me par­lait et je voulais m’y gliss­er. Mais com­ment ren­tr­er dans ces chan­sons et y appos­er sa sig­na­ture vocale, c’est un autre truc. J’ai essayé beau­coup de choses : des titres de Mor­ris­sey, Blur, The Ronettes… ça tapait dans tous les sens.

 

Celles-là res­teront dans un tiroir ?

Ce sont juste des pistes guitares/voix, il faut vrai­ment être très fan pour vouloir écouter ça. Je les ai retrou­vées sur un Mini­Disc qu’il a fal­lu restau­r­er. Ce fut vrai­ment un tra­vail de four­mi de retrou­ver toute cette matière pre­mière et de lui don­ner une cohérence.

 

Se gliss­er dans la peau d’une chan­son, c’est de son­ner Daho sans trahir l’esprit des originaux ?

C’est ne pas se laiss­er intimider par les ver­sions d’origine. Surf est une pro­duc­tion très mod­este, avec très peu d’arrangements, ce qui per­met d’avoir des ver­sions rel­a­tive­ment sobres et ne pas ten­ter de copi­er les morceaux d’origine. À par­tir des guitares/voix, on a essayé de bâtir quelque chose qui tendait vers mon style d’une cer­taine manière, mais en plus dépouil­lé que d’habitude.

À par­tir des guitares/voix, on a essayé de bâtir quelque chose qui tendait vers mon style d’une cer­taine manière, mais en plus dépouil­lé que d’habitude.”

Sauf « Glad To Be Unhap­py », qui dénote totalement…

Cette chan­son a une his­toire. J’ai beau­coup tra­vail­lé avec l’arrangeur David Whitak­er, que j’adorais au-delà de tout. Quand on a enreg­istré L’Invitation , il m’a dit : « Je vais te faire un cadeau. Choi­sis une chan­son qui te plaît, et quand on fait les séances de cordes à Abbey Road, tu chanteras. » J’ai cher­ché un petit peu, et j’ai trou­vé « Glad To Be Unhap­py », que je con­nais­sais par Bil­lie Hol­i­day. Pen­dant l’enregistrement de l’album, j’avais un peu oublié, mais une fois finie la ses­sion d’enregistrement de cordes à Abbey Road, il m’a dit : « Ne bouge pas, ce n’est pas fini. Il y a ta chan­son à faire. » Et il m’a demandé de chanter avec l’orchestre. C’était un moment intim­i­dant, j’avais un peu peur de per­dre la face. Déjà c’était en anglais, j’avais peur de chanter avec l’accent de Mau­rice Cheva­lier et je n’avais pas par­ti­c­ulière­ment répété la chan­son. Mais je m’y suis col­lé et on l’a fait en trois prises.

 

Tous les titres signés Pink Floyd, Pet Shop Boys, Bowie, Air ou Hank Williams, qui ont fini sur Surf appar­ti­en­nent à votre Pan­théon. Com­ment a été guidé votre choix, par la fais­abil­ité ou par l’amour des morceaux ?

Un peu des deux. Cer­tains titres plus proches de moi sont restés à l’état d’ébauche, car il y a eu aus­si des fac­teurs extérieurs qui ont pesé. Le temps, la moti­va­tion, en par­ti­c­uli­er celle du label, qui n’était vrai­ment pas embal­lée à l’idée d’un album de repris­es, surtout en anglais. (rires)

Les seules ques­tions que je me posais étaient : « Est-ce touchant, est-ce juste ? »”

Des 22 titres de l’album, dans lequel a‑t-il été le plus dif­fi­cile de se glisser ?

« Come To Me Slow­ly » de Mar­go Guryan. C’est une chan­son que j’adore, mais c’était peut- être la plus com­plexe, parce que la com­po­si­tion est tout bon­nement com­plexe. Les autres n’ont pas posé de prob­lèmes. Une fois qu’on est dedans et qu’on s’est débar­rassé des arrange­ments et de la mytholo­gie qui entouraient chaque titre, c’était sim­ple à abor­der. Les seules ques­tions que je me posais étaient : « Est-ce touchant, est-ce juste ? »

 

Qu’est-ce qui lie les 22 morceaux de Surf , qui ont été enreg­istrés à des épo­ques différentes ?

La voix bien sûr, mais est-ce une his­toire d’état d’esprit, une couleur musi­cale ? La nos­tal­gie de l’été ! Et très vague­ment aus­si le cœur brisé.

 

Il revient sou­vent ce cœur brisé dans votre répertoire…

Ah, mais les chan­sons ne par­lent que d’amour ou de son absence. (rires) Quand ça va très bien, on n’a pas très envie d’écrire. Mais ça donne « Au com­mence­ment », et quand ça va mal, ça donne « La Vie con­tin­uera », qui est atroce et dure, ou « Un Mer­veilleux été ».

 

L'album Surf d'Etienne Daho

 

Le chant en anglais ne va pas per­turber l’amateur de Daho, juste­ment habitué à prêter atten­tion aux textes ?

Peut-être. Je ne me suis pas ren­du compte. J’ai déjà fait des repris­es en anglais par le passé, comme « Arnold Layne » ou « Sun­day Morn­ing », mais sur un album entier, je ne sais pas com­ment cela va être perçu. Ce qui m’intéresse, c’est com­ment mes amis étrangers perçoivent mes ten­ta­tives en anglais.

Quand on chante les autres, ça per­met de mon­tr­er ses goûts, qui on est.”

Vous vous êtes très tôt plié à l’exercice de la reprise, dès 1985…

C’était d’abord pour me faire plaisir. Et quand on chante les autres, ça per­met de mon­tr­er ses goûts, qui on est. Au départ, je repre­nais les gens qui m’avaient con­stru­it et don­né envie de faire de la musique. Aujourd’hui j’ai beau­coup mon­tré qui j’étais, ce serait différent.

 

Et dans l’autre sens, que ressentez-vous quand on vous reprend ?

C’est génial, j’adore ça. C’est fan­tas­tique d’être repris. Que vos chan­sons aient soudaine­ment un écho et pren­nent vie avec quelqu’un d’autre, c’est la con­sécra­tion suprême ! Se faire repren­dre est un mélange de plaisir et d’étrangeté. C’est tou­jours une expéri­ence d’écouter ses chan­sons dans la bouche d’un autre.

 

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Revenons un peu sur le Dis­quaire Day, dont on par­lait précédem­ment. Qu’est que cela a représen­té pour vous d’être par­rain de cet événement ?

Pour le coup je suis très con­tent, car cela m’a per­mis de sor­tir un album per­du. Mais ça per­me­t­tait aus­si de soutenir un sup­port que je trou­ve mag­ique, indis­pens­able. Un disque qui ne sort pas en vinyle n’est pas entière­ment un disque pour moi. Il y a eu une péri­ode, entre les années 2000–2010, où les maisons de dis­ques con­sid­éraient que le for­mat était obsolète et très peu de vinyles étaient pressés. Deux de mes albums, Réévo­lu­tion et L’Invitation ne sont ain­si pas sor­tis en vinyle. C’était très frus­trant. Quand on a un album chéri, un album sur soi, c’est bien de l’avoir en physique. Et des albums qu’on aime vrai­ment, il n’y en a pas des mil­lions dans sa vie. Ce n’est pas la même manière d’écouter qu’avec la musique dématéri­al­isée… Déjà il faut se lever pour chang­er de face. (rires)

 

On est en ce moment dans la sai­son 2 du con­fine­ment, et la cul­ture n’est pas vrai­ment soutenue. Au-delà des con­tin­gences san­i­taires, com­ment vivez-vous cette situation ?

C’est le moins qu’on puisse dire qu’il n’y a pas de sou­tien. On le vit très mal, surtout dans la musique. Tout le monde a par­lé des libraires, des dis­quaires, mais per­son­ne n’a par­lé de la musique. C’est fou, la musique n’existe pas. C’est inex­is­tant et pour­tant on peut la trou­ver partout, gra­tu­ite­ment. C’est ça qui est com­pliqué pour les artistes, se faire dépos­séder et dépouiller à tous les niveaux. On est entré dans un sys­tème qui favorise les GAFAM, et aus­si les maisons de dis­ques, qui ont passé un accord avec eux. Tout ça sans que les artistes soient rétribués à la hau­teur qu’ils méri­tent. On touche à l’absurde et en plus on cumule avec la fer­me­ture des mag­a­sins de dis­ques. On est dans un moment com­pliqué qui per­turbe tout. C’est très frus­trant. Je sais que la sit­u­a­tion pénalise tout le monde, que l’on tra­verse ensem­ble une péri­ode com­plexe, mais vive­ment que cela s’arrête. Mais c’est mal par­ti. Il n’y a plus de con­certs, c’est com­pliqué pour les nou­veaux artistes, même cru­el pour eux. Sans oubli­er le pub­lic, qui doit se sen­tir frus­tré. Je suis allé à l’Olympia en sep­tem­bre voir Brigitte Fontaine. C’était la reprise des con­certs. Et quand a reten­ti l’annonce rap­pelant l’interdiction de filmer et d’enregistrer, ce truc chi­antiss­sime qui saoule tout le monde d’habitude, les gens ont applau­di, telle­ment heureux et émus de se retrou­ver dans une salle de con­cert. C’était à la fois irréel et assez beau d’ovationner cette annonce.

 

Pour finir avec le con­fine­ment, vous avez retrou­vé d’autres dis­ques per­dus dans vos recherches ?

Ah non, un ça suf­fit déjà ! (rires)

Éti­enne Daho, Surf (Capitol/Warner)

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