©Adriana Berroteran

Inter[re]view : La Chica, mystique et nébuleuse dans cet album délicat tout au piano

On ne con­nais­sait pas encore cette facette sobre de La Chi­ca. Après son EP Oasis (2017), puis son pre­mier album Cam­bio (2019), La Chi­ca nous avait habitués à une énergie chaleureuse et forte en couleurs, entre ryth­miques latino-américaines, chants en espag­nol et pop occi­den­tale. Avec La Loba, deux­ième long for­mat qu’elle dévoile aujour­d’hui, l’artiste franco-vénézuélienne mon­tre son folk­lore sous un jour plus mys­tique et nébuleux, dans un album dédié à son frère dis­paru, où voix et piano dia­loguent dans l’intimité. 

La Chica

©Adri­ana Berroteran

Ça fai­sait un moment que Sophie Fustec alias La Chi­ca avait envie de faire un album plus éthéré et con­sacré au piano. Quand son petit frère est tris­te­ment décédé en juil­let dernier, “tout ça a pris une autre pro­fondeur”, nous confie-t-elle. Cet évène­ment est venu nour­rir sa créa­tion, pour trans­former ses “émo­tions en quelque chose, et ça a fait du bien”. La Loba est un album qui racon­te la souf­france et l’au-delà, mais pour autant, il ne pos­sède rien qui pour­rait tenir du lar­moiement fade et déjà-vu (et dont on n’au­rait pas besoin en ce moment). Bien au con­traire, c’est à tra­vers des his­toires mag­iques et inspirées du folk­lore vénézuélien que La Chi­ca abor­de ces thèmes, dans des chan­sons pleines d’e­spoir et de force. Un album qui s’é­coute comme on lit un roman.

La force de l’album, c’est de mon­tr­er qu’il y a de la beauté dans la tristesse, et que n’importe quelle expéri­ence, aus­si dra­ma­tique et dévas­ta­trice qu’elle soit, peut se partager et génér­er de la force”.

Agua”, par exem­ple, est un “chant de rit­uel” dans lequel elle s’adresse à la riv­ière et lui demande d’emporter dans son flot ses peines et ses angoiss­es. “S’in­téress­er aux élé­ments de la nature est très récur­rent dans le folk­lore latino-américain. Je me suis inspirée de ma cul­ture, des rit­uels indigènes du Venezuela, pour créer mes pro­pres chants de rit­uel.

Elle reprend égale­ment le titre “Drink”, déjà présent sur Cam­bio. “C’est mon chant pour les morts. Au Vénézuela, on célèbre la mort avec beau­coup de chants et de per­cus­sions, ça danse énor­mé­ment et ça boit aus­si beau­coup de rhum. On atteint une transe à tra­vers la musique et l’alcool”. Le rythme entê­tant et les per­cus­sions du morceau orig­i­nal sont échangés con­tre un piano pour une ver­sion acous­tique : “Ça avait évidem­ment du sens de remet­tre ‘Drink’ dans cet album, mais je voulais qu’il ait une réso­nance plus apaisée.”

Chamanisme et féminisme

L’in­spi­ra­tion que La Chi­ca avait en tête lors de la com­po­si­tion de ces sept titres, c’est Chilly Gon­za­les et sa série Solo Piano. Trois albums dans lesquels – comme leur titre laisse devin­er – le pro­duc­teur cana­di­en se retrou­ve seul face à son piano. Tout comme La Chi­ca dans La Loba. Mais elle y ajoute son chant, avec sa voix envoû­tante, puis­sante, par­fois sem­blable à celle d’une chamane décla­mant des incan­ta­tions, notam­ment dans “La Loba”, le titre éponyme de l’al­bum, qui sig­ni­fie “la lou­ve”. “La Loba est une légende mex­i­caine qui racon­te l’his­toire d’une sor­cière mise en marge de la société. Elle a la par­tic­u­lar­ité de chanter au-dessus des os et avec son chant, le tis­su mus­cu­laire se recon­stitue et le corps reprend vie.

La Chica

Art­work / ©Adri­ana Berroteran

Ce morceau, comme les six autres, est empreint de magie et de mys­ti­cisme, ce qui se ressent jusque sur l’art­work du disque, issu d’une ses­sion pho­to au Mex­ique que La Chi­ca (au milieu), son frère (à droite) et un ami (à gauche) s’a­mu­saient à décrire comme “une séance de magie et de chaman­isme mod­erne”.

L’histoire de La Loba est très intéres­sante car elle dit aux femmes que même si cela fait des siè­cles qu’elles sont brisées, il n’est jamais trop tard pour raviv­er le feu et retrou­ver leur puis­sance.

Mais la légende de La Loba n’a pas inspiré La Chi­ca que par sa dimen­sion mag­ique : elle a aus­si une sym­bol­ique fémin­iste très impor­tante aux yeux de la chanteuse. “C’est mon chant pour les femmes, il résonne avec l’engouement extrême­ment fort, puis­sant et pal­pa­ble qu’il y a ces derniers temps pour les sor­cières. Je trou­ve ça très impor­tant, ça me fait vibr­er, alors j’avais envie de faire un chant qui aille dans cette direc­tion, un chant pour encour­ager les femmes à garder le feu et leurs instincts. La légende de La Loba existe vrai­ment, elle appa­rait d’ailleurs dans le livre Femmes qui courent avec les loups de Claris­sa Pinko­la Estés, ma bible depuis une dizaine d’années. Ce livre racon­te des légen­des sur les femmes à tra­vers les âges et les cul­tures, et en fait une analyse qui mon­tre com­ment elles ont été aliénées et éteintes par le sys­tème patri­ar­cal. Dans l’histoire de La Loba, je trou­ve que la sym­bol­ique est très intéres­sante car elle dit aux femmes que même si cela fait des siè­cles qu’elles sont brisées, il n’est jamais trop tard pour raviv­er le feu et retrou­ver leur puis­sance.

Dans son com­bat fémin­iste comme dans son deuil, le mes­sage est le même : la force et le courage néces­saires se trou­vent. “La force de l’album, je dirais que c’est de mon­tr­er qu’il y a de la beauté dans la tristesse, et que n’importe quelle expéri­ence, aus­si dra­ma­tique et dévas­ta­trice qu’elle soit, peut se partager et génér­er de la force”.

La Chi­ca sera – si tout va bien – en con­cert à la salle Gaveau de Paris le 29 jan­vi­er prochain, pour un live “intime et en toute sim­plic­ité”.

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