Entretien : Odezenne, le goût de l’époque

Groupe franc?ais flir­tant avec l’e?lectronique, la chan­son et le rap, le trio Odezenne sort un troisie?me album per­cu­tant dont les punch­lines, sexe, drogue, alcool, de?sillusions, he?donisme, re?sument a? elles seules l’e?poque.

Comme Dia­bo­logum et NTM dans les anne?es 90, Fauve il y a quelques mois, Odezenne dit quelque chose de son temps. Surtout avec son nou­v­el album, le puis­sant et dense Dolziger Str.2, nomme? ain­si en hom­mage a? la rue de Berlin ou? ils l’ont enreg­istre? en autar­cie. L’e?couter, c’est un peu comme enten­dre Houelle­becq s’emparer d’un Bon­tem­pi pour faire danser les foules sur un dance­floor de fin de soire?e. A? tra­vers des textes coups de poing, la socie?te? d’aujourd’hui est mise a? nue, une ge?ne?ration frappe?e par le cho?mage, la mort des illu­sions, les affres de l’amour 2.0 et une anne?e particulie?rement merdique (Char­lie, les migrants), passe?e au scalpel ou pluto?t au sty­lo et aux synthe?s. Car ici, pas de poli­tique, mais une prose com­bat, incarne?e par trois working‐ class heroes de 34 ans qui vivent tous en colo­ca­tion a? Bor­deaux avec leurs femmes, comme dans un mythe hip­pie. Les chanteurs/MC’s Alix et Jacques accompagne?s du com­pos­i­teur, Mat­tia, posent un regard de?sabuse? et vrai sur leurs con­tem­po­rains, ten­dant un miroir som­bre et a?pre pous­sant a? l’identification. Cette carte postale rad­i­cale, triste et belle d’une France qui ne se le?ve pas to?t, mais dort pluto?t peu et mal a quelque chose de fasci­nant. Une France qui trai?ne au PMU, qui boit trop et qui a accueil­li ces prophe?tes apoc­a­lyp­tiques comme des messies. Leurs pre?ce?dents tubes, “Tu pu du cu” (2011) et “Je veux te bais­er” (2014) ont ain­si atteint 1 000 000 de vues et 800 000 vues YouTube, sans presse, ni radio, mais avec beau­coup de tra­vail et de pas­sion.

VIRTUOSITE DE LA MUSIQUE DE MAUVAIS GOÛT

A? la manie?re de Fauve, le mode?le de re?ussite d’Odezenne est bien de notre temps; gra?ce a? la toile. et au bouche-a?-oreille, le trio s’est fait un nom et a rem­pli les salles. Un succe?s DIY qui ne s’est pas con­stru­it en un jour. Car Alix et Mat­tia se sont rencontre?s pour la premie?re fois au colle?ge. Ce dernier racon­te : “J’ai vu Alix en cours de gui­tare dans une mai­son des jeunes, sur le bassin d’Arcachon. On e?tait en classe de cinquie?me, on fumait des joints, on e?tait des ‘bran­leurs’, on aimait la musique, et on se mar­rait bien. J’arrivais de Milan, et lui de re?gion parisi­enne. On e?tait les deux petits nou­veaux pas tre?s bien inte?gre?s. On est tout de suite devenu potes et on a forme? notre pre­mier groupe de rock en quatrie?me, influ­ence? par Hen­drix : les Satan­ic Spir­it. Apre?s nos chemins se sont se?pare?s, car Alix est par­ti a? Bor­deaux puis a? l’e?tranger.” Le de?clic a lieu quelques anne?es plus tard, en 2004 (date du pre­mier morceau poste? sur MySpace), alors que les chemins des deux amis se recroisent. Ils for­ment alors O2 Zen, d’apre?s le nom de leur pro­viseure (Mme Odezenne) qui les ter­ror­i­sait a? l’e?poque : de?ja? une me?fiance du syste?me chez ces jeunes dans le doute. Alix racon­te: “J’ai passe? du temps ailleurs, dont une anne?e en Angleterre, ou? je m’e?tais fait chi­er tout seul. Ma porte d’entre?e dans la musique a e?te? la soli­tude et l’ennui. Je suis arrive? avec plein de textes a? Bor­deaux et j’ai pro­pose? a? Mat­tia d’en faire quelque chose.” Mat­tia pour­suit : “Je sor­tais d’une pe?riode hardtech, je pre?parais un live pour une free par­ty, apre?s avoir e?coute? du me?tal, de la pop, du rock, ou la vir­tu­osite? de la musique de mau­vais gou?t (Dream The­ater et Joe Satri­ani) avant que Nir­vana m’apprenne le bon gou?t asso­cie? au pop­u­laire. J’ai con­nu toutes les phas­es musi­cales sauf le reg­gae et le funk. Et puis Alix est arrive? et m’a dit : ‘Tu ne veux pas essay­er de faire un peu de rap ?’” Entre 2001 et 2004, ce dernier e?coutait Madlib, MF Doom, La Rumeur, Lunatic, ce qui a influ­ence? le son des de?buts du groupe. Pen­dant ce temps, Jacques peaufine sa plume, a? Choisy‐Le‐Roi : “J’ai arre?te? l’e?cole en troisie?me pour aller boss­er a? Rungis, faire de la manu­ten­tion pen­dant une dizaine d’anne?es (mes par­ents et ma sœur bossent eux aus­si a? Rungis). Apre?s je suis entre? dans une asso pour re?aliser des ate­liers d’e?criture. J’e?tais dans une com­pag­nie de danse, pour laque­lle j’e?crivais des textes de rap, avec la sœur d’Alix, qui n’arre?tait pas de me dire: ‘Il faut absol­u­ment que tu ren­con­tres mon fre?re.’ J’ai ren­con­tre? une femme qui e?tait de Bor­deaux, j’y suis descen­du et c’est a? ce moment‐la? que j’ai ren­con­tre? Alix et Mat­tia dans une soire?e e?tudiante et que tout a com­mence?.”

SELF MADE MEN

Le pre­mier con­cert d’Odezenne a lieu en 2007, dans une cave bor­de­laise. Alix tient a? pre?ciser: “On ne s’est pas re?veille? un matin avec un mil­lion de vues, le par­cours a e?te? long. C’est comme faire rouler un petit cail­lou qui grossit au fur a? mesure. On se bat au jour le jour, on n’est inter­mit­tents que depuis deux ans. On tra­vail­lait jusque‐la? pour un site web de maque­ttes d’avions pour financer le groupe et tout re?investir dans du mate?riel, notam­ment des synthe?s comme le MS‐20 ou le Syn­thi, afin d’abandonner le sam­pling.” En 2008, ils enreg­istrent un pre­mier disque de rap jazz, Sans Chan­til­ly. Quand les radios et les maisons de dis­ques leur envoient des let­tres de refus, ils ne bais­sent pas les bras. De manie?re inde?pendante, ils tra­cent leur route. Jacques explique ain­si le succe?s du groupe : “La con­stance. Tu te le?ves, tu pens­es a? la musique, tu te couch­es, tu y pens­es. Il y a me?me des moments ou? la musique est plus impor­tante que ma femme, ma me?re, mon pe?re.” Ce qui touche, c’est d’ailleurs cette te?nacite?, empreinte d’authenticite?. Alix : “On rec?oit beau­coup de mes­sages de fans qui dis­ent qu’ils aiment notre co?te? soigneux, pas su?r de nous, le fait qu’on soit habite?s par le doute, laborieux, en marge des majors. On arrive avec des pro­duits finis honne?tes (je ne dis pas qu’ils sont grandios­es), dans lesquels on se reconnai?t.” Enreg­is­trant un deuxie?me album hip‐hop plus abouti, O.V.N.I. (2011), Odezenne enchai?ne les dates de con­certs, avec une me?thode un peu particulie?re. Au lieu de de?marcher les salles, ils pos­tent sur les re?seaux soci­aux des mes­sages deman­dant qui veut les voir jouer dans une ville, et atten­dent d’avoir 1000 likes pour con­tac­ter un lieu. Une suc­cess sto­ry mod­erne ren­due pos­si­ble par Inter­net. Mat­tia se sou­vient: “C’est quand j’ai vu MySpace que j’ai com­pris qu’on ne pre?cherait peut-e?tre pas dans le de?sert.” Apre?s une cen­taine de dates, sauvages et e?lectriques, le groupe re?ussit un pari. L’Olympia, en mars 2015, sans aucune actu discographique. “On e?tait a? Berlin, on venait d’entendre les premie?res maque­ttes du nou­v­el album et au bout du troisie?me whisky, on s’est dit, en de?connant : ‘Et si on fai­sait l’Olympia ?’”, se rap­pelle Alix. Le lende­main, on a appele? notre tourneur avant de s’embarquer dans cette folie. Mais c?a n’a pas e?te? sim­ple. Tous les lundis, on regar­dait com­bi­en de tick­ets e?taient ven­dus. La premie?re semaine, seule­ment cent s’e?taient e?coule?s et l’Olympia pre?disait qu’on allait finir a? 700. C’e?tait une aven­ture, une mis­sion, on balanc?ait des teasers sur Face­book jusqu’a? faire salle comble. On a rem­pli la salle de 2 800 places, c’e?tait de?ment, inespe?re?.”

LES TEMPS MODERNES

Trois albums a? leur act­if, plus de 14 000 dis­ques ven­dus (sans major), un Olympia, un buzz. Et pour­tant, il y a un malen­ten­du autour d’Odezenne. Beau­coup ne reti­en­nent d’eux que des morceaux comme “Je veux te bais­er”, tire? du EP Rien et son clip porno digne de Bret Eas­t­on Ellis, qui a fait le tour des re?seaux soci­aux. Jacques dis­sipe le doute: “Ce morceau, c’e?tait une chan­son d’amour pour ma meuf avec qui je suis depuis sept ans, pour la bais­er une fois de plus. Je lui ai e?crit ce poe?me, qu’elle a beau­coup aime?. Et la? Mat­tia a de?barque? avec un sam­ple de Twin Peaks et une re?fe?rence a? Mylene Farmer (‘Maman a? tort’).” Derrie?re le co?te? sul­fureux du groupe – sexe, drogues, alcool –, il existe une vraie pro­fondeur. Mais l’image du groupe de hip‐hop (e?tiquette qu’ils rejet­tent) provoc sera dissipe?e ce mois‐ci par l’e?coute de Dolziger Str.2. Les trois som­bres he?ros de l’amer s’y imposent en porte‐parole d’un de?sarroi mod­erne. Le trio creuse un sil­lon ine?dit me?lant la poe?sie de textes litte?raires influence?s par Ferre?, Gains­bourg, Brel, Nougaro, Tre?net, l’e?lec- tron­ique enten­due en clubs a? Berlin et la musique de films. Cine?phile – on entend des extraits de Gas­par Noe? et de Chris Mark­er dans ses morceaux pre?ce?dents – et let­tre?, le trio peaufine ses armes : des textes froids, incisifs, empreint d’humour noir et de poe?sie urbaine. “Je cul­tive le pes­simisme en haut de ma colline”, chantent‐ils, re?sumant les para­dox­es de notre e?poque dans des for­mules justes comme l’oxymore amoureux “ten­dre lev­rette”. L’he?donisme triste, le spleen sub­lime?, la crise de foi, l’oubli dans l’alcool (“Vod­ka”) et le stoi?cisme (le beau et philosophe “On nai?t on vit on meurt”) sont ain­si ce?le?bre?s sur fond sur de nappes synthe?tiques tanto?t italo‐disco, varie?te? franc?aise ou tech­no. Mais atten­tion, point de cynisme ici. Comme le con­clut Jacques: “On nous a dit que la mort est quelque chose de triste, que l’e?tat d’e?brie?te?, c’est un drame famil­ial. Moi je pense que ce n’est pas triste tout c?a. La re?alite? n’est ni rose, ni grise. Elle est, c’est tout. Et c’est notre seul mes­sage.

Vio­laine Schütz

(Vis­ité 115 fois)