©Juliette Leigniel

Exit l’electro-chill, bonjour post-dubstep : Fakear change tout

Après des années d’errances per­son­nelles et artis­tiques, Fakear revient avec un nou­v­el album placé sous le signe du change­ment. Exit l’electro-chill, genre dévi­tal­isé devenu la BO préférée des star­tup­pers en after­work. Sur EWGA, le pro­duc­teur fait peau neuve en se frot­tant à la musique post-dubstep (Mount Kim­bie) et à la house made in UK (Bonobo). À l’occasion de la sor­tie de son sin­gle “Car­rie”, on l’a appelé pour par­ler de ce virage artis­tique, de la vie secrète des syn­thé­tiseurs et des ver­tus de la médi­ta­tion en temps d’Apocalypse.

Con­fine­ment oblige, c’est depuis son apparte­ment dans le 10ème arrondisse­ment parisien que Théo Le Vigoureux alias Fakear fait la pro­mo de son troisième album Every­thing Will Grow Again. Ce n’est pas la pre­mière fois que le garçon expéri­mente l’isolement. Revenu à Paris au print­emps dernier, il avait aupar­a­vant passé quelques années à faire du yoga et de la médi­ta­tion en pleine con­science dans la cam­pagne suisse avec son ex-copine. Quand on lui passe un coup de télé­phone, on imag­ine donc qu’il pour­ra nous don­ner quelques con­seils pour cul­tiv­er la sérénité à domi­cile et align­er nos chakras durant le lock­down. Mais il ne sem­ble pas garder un sou­venir béat de cette péri­ode : “J’ai appris à vivre plus lente­ment, au rythme des repas que tu cuisines. Mais au niveau créatif, l’autarcie ne s’est pas révélée par­ti­c­ulière­ment féconde. Avant d’y aller, j’avais cette vision fan­tas­mée à la Bon Iver, de l’ermite seul dans sa cabane qui com­pose des albums incroy­ables. Mais la réal­ité, c’est que je me suis retrou­vé très décon­nec­té. Je fumais beau­coup de weed, je ne pro­dui­sais pas grand-chose et je n’avais presque plus de con­tacts soci­aux. Ça m’a per­mis de me ren­dre compte qu’il n’y a qu’en étant entouré, en per­ma­nence dans l’action, et con­nec­té à la scène élec­tron­ique, que je suis inspiré.”

Le chill n’est plus à la mode

©Juli­ette Leigniel

Une péri­ode d’errance per­son­nelle mais aus­si artis­tique. Para­doxale­ment, c’est loin de l’agitation de la ville et de son cortège de soirées qu’il a sor­ti son album le plus com­mer­cial. En 2018, son dernier opus All Glows avait dérouté les fans de longue date de la “fausse oreille” avec son ori­en­ta­tion très radio-friendly, entre gros refrains sucrés et fea­tur­ings à la pelle (Ana Zim­mer, Claire Laf­fut, Polo & Pan…). Avec du recul, il nous con­fie regret­ter cer­taines des sail­lies les plus pop du disque : “Je me suis lais­sé entraîné par mon album qui m’a poussé à pren­dre cette direc­tion et à faire des col­lab­o­ra­tions avec les artistes qui sont dans l’album. J’en ai des bons sou­venirs mais avec la dis­tance, je trou­ve qu’il y a des morceaux dessus qui ne me ressem­blent pas du tout, voire qui font tâche dans ma discogra­phie. Je pense aus­si que la mode de l’electro-chill représen­tée par des artistes comme Møme ou Petit Bis­cuit était en train de retomber. All Glows arrivait trop tard.”

J’avais l’impression que toute la vague chill était en train de devenir une musique de blanc priv­ilégié à écouter à la plage. Un son qui ne porte plus aucun mes­sage.”

Avec les musi­ciens préc­ités ain­si qu’avec les potes Super­poze et Thy­lacine, Fakear avait fait par­tie de ce que Libéra­tion avait désigné sous le nom de “généra­tion spon­tanée” de l’électro : une jeune garde de beat­mak­ers qui venaient du rap et de la world, et ne s’embarrassaient pas de déférence envers les idol­es du tem­ple tech­no français (Daft Punk, Lau­rent Gar­nier) ni envers ses objets saints (les syn­thés analogiques et mod­u­laires). Se décrivant comme un “frappeur de car­ré” (en référence à sa MPC) dans sa bio Face­book, Fakear brico­lait des tracks elec­tron­i­ca solaires aux accents world avec son ordi­na­teur et un petit clavier comme seules armes ou presque. Si le phénomène était alors rafraîchissant, de la MD a depuis coulé sous les ponts et la scène club s’est tournée vers d’autres hori­zons musi­caux. L’electro-chill a cédé la place au retour de la tech­no pure et dure : “J’avais l’impression que toute la vague chill était en train de devenir une musique de blanc priv­ilégié à écouter à la plage. Un son qui ne porte plus aucun mes­sage. En même temps, je voy­ais des artistes comme Amelie Lens et Char­lotte de Witte débouler comme des boulets de canon avec leur son bien dark et frontal. Pour moi, ces filles por­tent aujourd’hui beau­coup plus l’é­ten­dard de la musique élec­tron­ique que Petit Bis­cuit ou ce qu’était devenu le pro­jet Fakear.”

Exit la house-easy-jet

En réac­tion à la fois à ses errances pop et aux dernières r(a)volutions de la dance music, Fakear a conçu son nou­veau disque à la fois comme un retour aux sources – vers l’esprit bricolé de ses débuts – et comme une mue. Exit l’electronica-bord-de-mer et la house-easy-jet qui balade l’auditeur de la Syrie (“Damas”) au Japon (“Leav­ing Tokyo”). Et good morn­ing Eng­land : Fakear glisse à présent vers les ter­ri­toires typ­ique­ment bri­tan­niques du post-dubstep (Mount Kim­bie) et de la house made in UK (Bonobo). Issu d’une grosse remise en ques­tion, Every­thing Will Grow Again suit un disque qui n’a jamais vu le jour. Quand il venait de pos­er ses valis­es à Paris de retour de Suisse, il avait com­mencé à pro­duire de la musique de manière boulim­ique. Mais alors qu’il a déjà égrené quelques sin­gles (“Nau­si­caa”, “Fugi­tives”, “Cobra”) qui devaient être les prémiss­es d’un long vol­ume, il se ravise et bal­ance ses fichiers à la cor­beille : “Je voulais m’affranchir de mon ancien style musi­cal pour pro­duire quelque chose de plus en phase avec que j’aime et à mes références depuis tou­jours : des types comme Four Tet ou Jon Hop­kins.”

Et de fait, ce qui frappe l’auditeur à l’écoute du disque, c’est que le pro­duc­teur a levé le pied sur les gim­micks qui fai­saient la “pâte” Fakear : les mélodies analogiques cha­toy­antes, les sam­ples world et surtout les cuts vocaux réar­rangés har­monique­ment, pon­cés jusqu’à la moelle par bien trop de monde. Sur Every­thing Will Grow Again, deux styles sem­blent se tir­er la bourre, révélant les tiraille­ments artis­tiques de son auteur. L’album s’ouvre avec des morceaux d’electronica voyageuse dans la lignée de ses pre­miers dis­ques — “Rit­u­als”, porté par un chant de femme doux et “Sekoia”, par­cou­ru par un son de flûte siru­peux – avant de dévi­er vers des tracks unique­ment instru­men­taux tels que “Linked”, porté par des plages analogiques vaporeuses, et le plus club-friendly “Struc­tur­ized”.

Tombé dans la marmite analogique

Cette tran­si­tion vers un son plus élec­tron­ique, il l’a doit en par­tie à un homme : le pro­duc­teur Alex Met­ric (Daft Punk, Dip­lo). Après avoir com­posé la trame de ses morceaux dans son home stu­dio, Théo est allé les retra­vailler dans le stu­dio de ce dernier, qui lui a appris à dompter les vieux syn­thé­tiseurs analogiques (le Jupiter 8, le Juno 6…) : “J’ai tou­jours défendu un mode d’écriture et de com­po­si­tion DIY. Je dis­ais tou­jours que tu pou­vais très bien faire de la bonne musique avec un lap­top : il suf­fit d’avoir de l’inspiration. Et je le pense tou­jours. Mais cette fois-ci, j’ai voulu m’ouvrir au monde des machines. Et je suis tombé dans la mar­mite.” Ces instru­ments capricieux ont don­né leur souf­fle, leur grain et leur per­son­nal­ité par­fois imprévis­i­ble au disque : “Ce qu’il y a de for­mi­da­ble avec les machines, c’est que tu ne con­trôles pas tout. Tu tournes un bou­ton et un son incroy­able en sort, alors que sur l’ordi tout est écrit. Le track “Linked” est né d’un acci­dent. On était sor­tis faire une pause clope, et une machine qu’on avait oublié d’éteindre a con­tin­ué de tourn­er pen­dant 5/10 min­utes. Quand on est ren­trés, elle émet­tait un son incroy­able. Ça fai­sait un effet alien. On a enreg­istré ce son et réal­isé ce morceau-là à par­tir d’i­ci.”

Je dis­ais tou­jours que tu pou­vais très bien faire de la bonne musique avec un lap­top : il suf­fit d’avoir de l’inspiration. Et je le pense tou­jours. Mais cette fois-ci, j’ai voulu m’ouvrir au monde des machines.”

Disque d’apprentissage et de tran­si­tion, Every­thing Will Grow Again trans­forme l’essai avec des tracks instru­men­taux réus­sis (le dansant “Tokai”). Mais Fakear nous annonce être déjà ailleurs et taffer sur des tracks tech­no, dans la veine du tra­vail d’un Chris­t­ian Löf­fler ou d’un Bicep. Tout bouge, ou, pour citer le per­son­nage philosophe joué par le génial Jeff Gold­blum dans Juras­sic Park, “la vie trou­ve tou­jours son chemin”. C’est juste­ment le mes­sage con­tenu dans le titre du disque : “Tout repoussera à nou­veau. À la base, c’était un mes­sage que j’avais vu sur un graff à Port­land. Il y a une dimen­sion philosophique dans cette phrase : avec le temps tout s’en va. On a aucune influ­ence sur le flux de la vie. Mais il y a aus­si un sens plus écologique qui colle bien avec la sit­u­a­tion actuelle : l’homme est en train de tout saccager. Mais la planète est plus grande que nous : elle s’en remet­tra.”

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