Crédit photo : Vincent Flouret

Flashback : il y a 11 ans, Miss Kittin & The Hacker en interview pour Tsugi numéro 1

Le 22 sep­tem­bre, le fes­ti­val Sco­pi­tone à Nantes accueillera un événe­ment unique en France : la réu­nion de Miss Kit­tin & The Hack­er. Près de quinze ans après leur sépa­ra­tion, ces deux Grenoblois auront tou­jours une petite place dans nos coeurs en tant que duo emblé­ma­tique de l’électroclash mais surtout en tant que cou­ver­ture du tout pre­mier numéro de Tsu­gi. Depuis, il est épuisé et col­lec­tor. Même nous, nous n’avons pas réus­si à remet­tre la main sur un exem­plaire non abîmé. Mais, à l’occasion de cette date excep­tion­nelle, nous vous pro­posons de lire (ou relire) pour la pre­mière fois en ligne l’interview exclu­sive de Miss Kit­tin & The Hack­er, extraite du pre­mier numéro de Tsu­gi en 2007…

Qua­tre heures du mat’, Bat­a­clan. Pre­mier same­di de sep­tem­bre. La ren­trée du club­bing parisien. Impa­tiente mais joyeuse, une foule pié­tine devant l’entrée. A l’intérieur, dans une atmo­sphère élec­trique et sur­chauf­fée, nous assis­tons à l’un de ces instants priv­ilégiés où la fameuse “com­mu­nion du dance­floor” prend tout son sens. Un moment rare. Qui donc provoque ce fris­son exta­tique ? Ricar­do Vil­lalo­bos, venu vriller le cerveau à coup de fan­fares lysergiques ? Richie Hawtin, l’icône min­i­male venue retrou­ver ses apôtres parisiens ? A moins que ce ne soit les héré­tiques de Jus­tice, qui n’hésitent pas à mix­er Para One avec Daniel Bal­avoine pour le plus grand mal­heur des prophètes de l’électroniquement cor­rect ? Pas du tout. Cette liesse d’un same­di soir pas très ordi­naire est provo­quée par la présence de deux trente­naires d’origine grenobloise : Miss Kit­tin & The Hack­er. Eux qui avaient ces cinq dernières années écumé séparé­ment les clubs de la planète retrou­vaient le goût des presta­tions com­munes. Certes, ce soir‐là, leur réu­nion tant espérée prit la forme d’un ful­gu­rant ping‐pong de qua­tre heures, mais un “live” est déjà sur la route, et après un maxi print­anier promet­teur, un album est en voie d’achèvement.

Pour­tant, ces deux fig­ures emblé­ma­tiques de la scène tech­no hexag­o­nale ont bien fail­li être englouties pour une his­toire de malen­ten­dus. On pen­sait Car­o­line Hervé (Miss Kit­tin) et Michel Ama­to (The Hack­er) enfants de Depeche Mode, ils ne rêvaient que de Doppleref­fekt, mys­térieuse entité à élec­tron­ique vari­able. On les voy­ait en Eury­th­mics frenchies, ils frayaient avec les intri­g­ants Adult. de Detroit. On les imag­i­nait remix­ant Soft Cell, ils ne pen­saient qu’à échang­er des bons plans avec Antho­ny Rother, ombrageux seigneur électro‐techno alle­mand. D’un côté la pop grand pub­lic, de l’autre l’underground exigeant. Deux (doux) raveurs pho­tographiés par Karl Lager­feld, exposés dans la presse mode anglaise, invités dans les soirées “jet‐sex”, punaisés aux murs des cham­bres d’ado grâce au pou­voir d’un mot inven­té par Lar­ry Tee, un retors organ­isa­teur de soirées à New York : élec­tro­clash.

Car­o­line : Nous avons eu envie de pren­dre nos dis­tances par rap­port à un mou­ve­ment qui nous a hap­pés. Cela ne nous cor­re­spondait plus. La mode a récupéré le truc, cela a con­tribué à notre ras‐le‐bol. On a dit que nous étions les précurseurs de l’électroclash ou que j’en étais la reine alors que dans nos têtes nous nous sommes tou­jours sen­tis acteurs de la scène under­ground.

Michel : Fin 2002, après la tournée pour The First Album, nous avons fait un vrai break. Dans cer­tains pays comme la France ou l’Angleterre, notre suc­cès a été assez tardif et les gens ne se rendaient pas compte que nous jouions la même chose depuis cinq ans tous les week‐ends. Il nous fal­lait pren­dre l’air.

Avez‐vous eu des propo­si­tions affolantes juste après la sor­tie du pre­mier album ?

M : Des mecs me con­tac­taient depuis les Etats‐Unis : “J’ai un pro­jet, tu vois, avec une chanteuse… L’album va s’appeler Elec­tro­clash, ce serait bien si tu fai­sais la musique.” Je ne répondais même pas. On aurait pu faire aus­si une grosse reprise bien facile qui aurait car­ton­né genre “Taint­ed Love” de Soft Cell.

C : David Guet­ta m’avait demandé aus­si de chanter pour un morceau “eight­ies” qu’il venait de com­pos­er. C’était gen­til d’avoir pen­sé à moi mais cela ne me cor­re­spondait pas. Je ne me serais jamais vue en une espèce de Kylie Minogue de la tech­no en mini‐jupe, entourée par quinze danseurs sur scène. Je n’ai pas besoin d’exister de cette manière. Au con­traire, pour moi c’est le non‐bonheur absolu.

Com­ment en êtes‐vous arrivés à met­tre des paroles sur vos morceaux ?

C : Le morceau déclencheur a été “The Sci­en­tist”  de Doppleref­fekt. C’est ce qui nous lie aus­si à des gens comme I‐F qui s’est pris une claque en écoutant ce disque, ou Adult qui venait enreg­istr­er chez Doppleref­fekt.

M : Lorsqu’on a enten­du ce morceau, on a sen­ti que nous fai­sions par­tie d’une bande qui allait dans la même direc­tion. Au début, ce que j’aimais dans ce mou­ve­ment qui ne s’appelait pas “élec­tro­clash” mais juste “élec­tro”, c’est qu’il y avait une vraie scène avec tous les artistes que Caro a cités. Pour résumer, je dirais que nous étions une ver­sion pop de Drex­ciya (mythique duo elec­tro de Detroit, mem­bres de la galax­ie Under­ground Resis­tance, ndlr). Quand il y a eu l’explosion “élec­tro­clash” en 2001, c’était le  début de quelque chose pour beau­coup de gens, alors que pour nous c’était le début de la fin.

Qu’est ce qui vous a man­qué le plus l’un chez l’autre depuis votre sépa­ra­tion ?

M : Ce qui m’a pesé, c’est d’être tout seul dans le stu­dio, sans quelqu’un pour réa­gir à ce que je fais. J’ai de plus en plus de mal à faire de la musique en soli­taire. Même si je ne suis pas tou­jours d’accord avec elle, sa présence me fait réfléchir et avancer.

C : Ce qui m’a man­qué, ce sont ces moments en stu­dio ou sur scène où il y a une alchimie par­ti­c­ulière que je ne retrou­ve avec per­son­ne d’autre. Nous sommes super com­plices, ce qui n’empêche pas une sorte de dis­tance. Je ne con­nais per­son­ne avec qui je m’entends aus­si bien, tout en étant presque à l’opposé au niveau du car­ac­tère. J’ai été soulagée lorsque nous avons recom­mencé à tra­vailler ensem­ble. Nous étions tous les deux à une péri­ode de nos vies où on se dis­ait : “On va droit dans le mur là ?” On se fai­sait chi­er, on s’est ren­du compte qu’en étant deux, tout rede­ve­nait pos­si­ble.

Quand avez‐vous décidé de retra­vailler ensem­ble ?

C : A mon retour à Paris, après nos albums solo. Ça a aidé.

M : En févri­er, la propo­si­tion de faire un live au Pont du Gard pen­dant l’été a été déter­mi­nante. Nous avions déjà fait quelques morceaux mais il nous fal­lait une sorte de date butoir pour être sûrs de se con­cen­tr­er dessus.

C : C’était aus­si une propo­si­tion pres­tigieuse avec de gros moyens. Nous n’avions jamais fait de live dans des con­di­tions tech­niques décentes. Pour la pre­mière fois, nous avons répété avant de jouer et nous sommes un vrai groupe main­tenant.

M : En 2002, quand nous par­tici­p­i­ons à de gros fes­ti­vals comme Dour, les mecs hal­lu­ci­naient car nous n’étions que tous les deux.. On se trim­bal­lait avec le syn­thé et le DAT sous le bras. Aujourd’hui, on a une équipe et ça enlève une tonne de stress. A la fin du live au Pont Du Gard, je com­mence à démon­ter mon matériel et Guil­laume le régis­seur qui bosse avec nous me dit : “Arrête‐toi Michel, ça tu n’auras plus à le faire.” Ah bon c’est cool. (rires)

Avant le con­cert, il y a eu la paru­tion de ce nou­veau maxi…

M : Les deux morceaux du maxi sont déjà anciens mais ils tien­nent tou­jours la route. “Dimanche”, on l’avait fait à Berlin chez Caro il y a un an, en ren­trant d’after du Panoram­abar où nous avions mixé jusqu’à 18 heures. Nous avions envie de faire un titre qui col­lait à l’ambiance de ce vécu, un truc trip­pé. Des mois plus tard, j’étais avec ma bande de Greno­ble, Kiko con­dui­sait, je lui mets le morceau et il me fait : “Oh c’est super bien ton truc, c’est le “I Feel Love” de 2010”. Il l’a mis vingt fois d’affilée. C’était un signe.

L’autre face, “Home­town”, c’est un hom­mage à Greno­ble ?

M : Là encore, je l’ai fait il y a pas mal de temps, puis je l’ai don­né à Caro.

C : L’an dernier, lors des dix ans de GoodLife (label grenoblois fondé notam­ment par The Hack­er, ndlr), j’ai joué ce morceau en guise de sur­prise. J’ai pen­sé à notre ville natale, au label et aux amis. Je me dis­ais que c’était un peu cheesy mais c’est bien passé.

M : La pre­mière per­son­ne qui l’a enten­du était égale­ment dans le stu­dio quand nous avions enreg­istré “Frank Sina­tra” en 1997. Il a écouté ce morceau et il m’a lancé la même phrase laconique : “Ah c’est vache­ment bien !” Je me suis dit “C’est bon alors.” (rires).

Le fait d’être resté proche de votre bande de Greno­ble, c’est impor­tant ?

C : C’est comme une famille, c’est dif­fi­cile d’avancer dans la vie quand tu as une famille qui ne t’aime pas ou que tu n’aimes pas.

M : C’est très impor­tant d’avoir ces amis. Cer­tains comme Kiko ou Oxia font de la musique mais il n’y a jamais eu de com­péti­tion entre nous, c’est plutôt de l’émulation pos­i­tive.

C : Quand j’habitais Berlin, ça m’a man­qué de ne pas avoir un groupe de potes avec qui tu as tes pro­pres expres­sions, avec qui tu dis tes con­ner­ies. Il me man­quait quelque chose.

M : C’est un peu pour ça que je suis resté à Greno­ble. Pen­dant la péri­ode élec­tro­clash, retourn­er à Greno­ble était un bon moyen de garder les pieds sur terre. Cela t’évite de pren­dre le mel­on : si tu n’es entouré que de gens qui te dis­ent que tu es génial, tu finis par le croire. Quand je vais boire un coup quelque part, il y a des gens que je con­nais qui ne savent pas ce que je fais et c’est très bien comme ça. Atten­tion, cela ne veut pas dire que Greno­ble c’est génial. C’est très joli, mais c’est très chi­ant.

Vos sources d’inspirations ont‐elles changé ?

C : C’est sûr. Au niveau des paroles, je n’ai plus l’innocence d’avant. Même si nous avions voulu faire la même chose, nous n’aurions pas pu. Par ailleurs, je vis assez mal le côté “fan”. Je sais que l’on a pas le droit de se plain­dre quand on a du suc­cès ou bien cela veut dire qu’on prend la grosse tête. Mais ce conflit‐là m’inspire et Michel voulait que je l’explore.

M : Le fait de voy­ager, de ren­con­tr­er plein de gens m’a don­né plus d’assurance. Il y a dix ans, j’étais qua­si­ment jamais sor­ti de Greno­ble. Les films de science‐fiction un peu cheap des années 50, à la Ed Wood ou de la Ham­mer (stu­dio anglais spé­cial­isé dans le fan­tas­tique et l’horreur, ndlr) m’ont aus­si pas mal influ­encé. J’aimais bien les musiques de ces films. Il y a aus­si des nou­veaux pro­duc­teurs que j’apprécie comme Olivi­er Hunte­man, Stephan Bodzin ou Sleep Archive mais ce n’est pas comme la pre­mière fois où j’ai enten­du Kraftwerk et Doppleref­fekt. Là, ça m’avait fait chang­er de cap dans ma vie. Ces influ­ences sont tou­jours là mais elles sont mieux maîtrisées. Le First Album c’était naïf, tu pou­vais piquer une ryth­mique de Soft Cell ou de New Order parce que per­son­ne ne l’avait fait. Main­tenant, c’est ultra cramé.

Dans quelle direc­tion s’oriente ce nou­v­el album ?

M : Nous en avons ter­miné une bonne moitié. C’est très épuré, très min­i­mal au sens musi­cal du terme. Je suis obsédé par les morceaux où il n’y a que qua­tre, cinq élé­ments, ça dure dix min­utes mais ce n’est pas chi­ant. Caro inter­vient plus aus­si dans la com­po­si­tion, ça c’est vrai­ment nou­veau.

C : Après des années d’excès, de voy­ages, une vie sen­ti­men­tale pas facile, tu deviens philosophe, tu vas plus à l’essence des choses, tu veux attein­dre une espèce de “zen­i­tude”. Musi­cale­ment par­lant, ça se ressent, tu es plus épanoui, cela va sor­tir dans l’album et don­ner une très belle couleur à nos morceaux.

Quel regard portez‐vous sur la nou­velle scène française, les Jus­tice & co ?

C : C’est bien qu’il y ait un mou­ve­ment parce que ça veut dire qu’il se passe quelque chose. Après, c’est une ques­tion de goût, ça m’irrite un peu, je n’écouterais pas un album de Jus­tice chez moi, il y a trop de “breaks”, trop de “cuts”.

M : Je vois d’où ils vien­nent. Je ne me sens pas en dan­ger : on n’est pas dans le même créneau.

Vous n’avez peut être pas les mêmes références…

M : Ah si ! Il paraît qu’ils sont fans de Doppleref­fekt mais cela ne s’entend pas trop dans leur musique. Le truc qui me dérange, c’est l’influence Daft Punk, qui est plus qu’énorme dans tous ces groupes. Mais bon, même si je ne le jouerais pas, je recon­nais que “D.A.N.C.E.” est un morceau hyper bien foutu.

Cela remet aus­si la musique élec­tron­ique au pre­mier plan.

C : Ça prou­ve aus­si que la France est capa­ble de sor­tir un mou­ve­ment. Et puis der­rière, il y a une per­son­nal­ité, c’est Pedro Win­ter. On ne peut pas lui enlever ça. C’est un mec très fort. Le maxi “Nev­er Be Alone” de Jus­tice, il est sor­ti chez Gigolosans faire le tabac qu’il a con­nu par la suite.

Juste­ment, quels rap­ports avez‐vous encore avec Gigo­lo, votre pre­mier label ?

M : Ils sont plutôt bons. Il y a plein de rumeurs, plein d’histoires sur Gigo­lo. Si tu ne fais pas par­tie du truc, tu ne sais pas ce qu’il se passe vrai­ment. On ne sait pas trop où ils en sont aujourd’hui. Quand ça a car­ton­né, ils n’avaient pas la struc­ture pour gér­er le suc­cès et ils ont été com­plète­ment dépassés. Imag­ine, en l’espace de six mois, ils ont sor­ti Vital­ic, Tiga, Fis­ch­er­spoon­er, Zom­bie Nation et nous.  Et il n’y avait qu’une per­son­ne en per­ma­nence au label. Elle était dépassée, ce qui est tout à fait nor­mal.

C : En tout cas humaine­ment, il n’y a jamais eu de clash.

Vous ne pensez pas aus­si que DJ Hell (fon­da­teur de Gigo­lo) a eu moins de flair ?

M : Un patron de label ne doit pas être aus­si un artiste, ce n’est pas bon. A un moment de l’histoire, Hel­mut (DJ Hell, ndlr) s’est peut‐être dit : “Quoi ? Mes artistes sont plus con­nus que moi ?”.

C : Il a tou­jours eu ce côté : “C’est mes poulains, c’est moi qui les ai faits…”

M : C’est vrai­ment dom­mage qu’il n’ait pas su struc­tur­er cette super équipe. On serait peut‐être encore chez Gigo­lo. Un jour, j’étais avec David Car­ret­ta, et des gens qui voulaient qu’on se lâche un peu sur Hell et David avait dit : “Vous ne me fer­ez jamais dire du mal d’Helmut.” Et c’est vrai, mal­gré toutes les petites his­toires qu’il y a pu avoir, je suis super con­tent quand je le vois. Je ne peux pas lui en vouloir : il nous a signé à une époque où per­son­ne ne voulait de nous.

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