Credit Photo : David Edwards

Franz Ferdinand, direction dancefloor

Arti­cle extrait de Tsu­gi 108, disponible à la com­mande ici

Après quinze années d’une car­rière jalon­née de suc­cès, Franz Fer­di­nand fait sa révo­lu­tion. Avec son cinquième album Always Ascend­ing, le désor­mais quin­tette effectue un reboot com­plet à grand ren­fort de groove élec­tron­ique. Le change­ment, c’est main­tenant.

Mer­cre­di 25 octo­bre, Point Éphémère, Paris. Quelque 300 per­son­nes se pressent à l’invitation d’un site de stream­ing pour un con­cert intimiste des Écos­sais de Franz Fer­di­nand. Une con­fig­u­ra­tion inhab­ituelle pour un groupe désor­mais habitué à jouer devant 30 000 per­son­nes, comme deux mois aupar­a­vant à Rock-en-Seine. Mais le choix de la petite salle du quai de Valmy n’a rien d’anodin. Le chanteur Alex Kapra­nos avait prof­ité en avril dernier d’une pause pen­dant le mix­age du cinquième album de son groupe dans les stu­dios du pro­duc­teur Philippe Zdar pour y assis­ter à un con­cert de The Moon­land­ingz. Tombé sous le charme de l’atmosphère chaleureuse du lieu, il s’était promis d’y jouer un jour. Et c’est devant un pub­lic entière­ment acquis à sa cause que la bande de Glas­gow se chargeait en cette froide soirée de dévoil­er quelques extraits d’Always Ascend­ing le temps d’un con­cert dif­fusé en simul­tané sur les réseaux soci­aux. Un véri­ta­ble pari. Décou­vrant en direct les nou­velles com­po­si­tions, l’audience sem­blait par­fois désarçon­née par ces nou­veaux titres, préférant s’époumoner sur les stan­dards du groupe comme “Walk Away” ou “Take Me Out”. Franz Fer­di­nand a muté, et le résul­tat est sur­prenant. Fini l’immédiateté et la ful­gu­rance de sa for­mule guitares/basse/batterie qui fai­sait danser les foules. À la faveur d’éléments favor­ables et con­traires, le groupe a fait sa révo­lu­tion. Il y a eu d’abord en 2015 le pro­jet FFS, en col­lab­o­ra­tion avec les vénérables Sparks, avec un album débridé et déca­dent, suivi du départ de Nick McCarthy (gui­tares et deux­ième voix du quatuor) pour s’occuper de sa famille (il ne voulait plus tourn­er). Réduit au trio Alex Kapra­nos (gui­tares et voix), Paul Thom­son (bat­terie) et Robert Hardy (bassiste et voix addi­tion­nelle), Franz Fer­di­nand s’est décidé poussé par son leader à revenir à ses inten­tions de départ, faire danser les gens. Si le groupe a tou­jours inté­gré l’électronique à sa musique, quitte à s’y per­dre comme sur le troisième album Tonight, sa for­mule se prê­tait par­ti­c­ulière­ment bien à l’exercice des remix­es. Mais aujourd’hui, l’intégration du multi-instrumentiste Julian Cor­rie, respon­s­able sous le nom de Miaoux Miaoux d’une poignée d’albums synth-pop, et la col­lab­o­ra­tion avec Zdar (qui compte à son pal­marès de pro­duc­teur Phoenix, Beast­ie Boys ou The Rap­ture) a propul­sé Franz Fer­di­nand dans une autre dimen­sion. L’ambitieux Always Ascend­ing, à la fois com­plexe et léger, lou­voie entre pop et italo-disco, no wave, psy­chédélisme, balearic ou house, à l’image du pre­mier sin­gle homonyme et de sa mon­tée inter­minable qui évoque le meilleur de Soul­wax. Un album inclass­able que le charis­ma­tique Alex Kapra­nos, attablé dans un salon de thé/restaurant lon­donien quinze jours après le con­cert du Point Éphémère, défend avec verve tout en engloutis­sant une étrange salade à base de graines ger­mées. Au menu, obses­sion pour le change­ment et dance music.

Si vous êtes plutôt Spo­ti­fy :

On vous a lais­sés il y a un an sur la charge anti-Trump “Dem­a­gogue”, un titre toutes gui­tares en avant, enreg­istré dans le cadre de l’opération de protes­ta­tion “30 days 30 songs”, qui précé­dait l’élection prési­den­tielle améri­caine de 2016. On vous retrou­ve avec un album léger, groovy… Que s’est-il passé ?

Dem­a­gogue” est né au début de l’écriture d’Always Ascend­ing, mais son sujet, Don­ald Trump, a influé sur la musique. Nous voulions cette chan­son bru­tale, gênante, hor­ri­ble, repous­sante, comme celui a laque­lle elle était dédiée. Il y a de la colère dans ce morceau, et il y en aurait encore plus aujourd’hui quand on voit tout ce qui s’est passé depuis l’élection de Trump : le Brex­it qui se pro­file, les lég­isla­tives en Grande-Bretagne, et plus glob­ale­ment le résul­tat des élec­tions partout dans le monde. On a vrai­ment l’impression de vivre un cauchemar dystopique. Il existe plusieurs manières de répon­dre à cette sit­u­a­tion angois­sante. Soit par la colère, soit par l’espoir. “Dem­a­gogue” était une réponse colérique, Always Ascend­ing est une réponse pos­i­tive.

Votre qua­trième album, Right Thoughts, Right Words, Right Action n’a fail­li jamais voir le jour, vous pen­siez très sérieuse­ment à vous sépar­er. Son suc­cès vous a-t-il défini­tive­ment éclair­ci l’horizon ?

Je suis ravi de la façon dont ce disque a été reçu. Mais j’ai vrai­ment eu la sen­sa­tion qu’avec lui, nous étions arrivés à la fin d’un chapitre. Nous avions une décen­nie d’existence der­rière nous, et cer­tains thèmes, tant niveau musique que paroles, ne cor­re­spondaient plus à ce que nous étions devenus. Nous avions enreg­istré un album tourné avec le pro­jet FFS conçu avec les Sparks, sor­ti “Dem­a­gogue”, Nick nous avait quit­tés… Au moment de s’attaquer à ce nou­v­el album, nous avons vu se pro­fil­er l’opportunité de faire quelque chose de neuf, de nous créer une nou­velle iden­tité pour entamer une nou­velle décen­nie.

Avec le départ de Nick et l’arrivée de Julian Cor­rie puis de Dino Bar­dot, l’équilibre interne du groupe s’en est retrou­vé boulever­sé…

For­cé­ment, mais, le départ de Nick à ce moment pré­cis de notre car­rière a été un cadeau. Quand cha­cun a le même rôle dans le groupe depuis presque quinze ans, il est plus dif­fi­cile de ten­ter de nou­velles approches. Mon stu­dio est dans un petit vil­lage de la cam­pagne écos­saise. Aux pre­miers gels, cer­tains se sen­tent déprimés, car c’est annon­ci­a­teur de l’hiver, mais moi j’adore. Le sol est blanc, étince­lant, vierge de toutes traces, et tu te dis que tu vas imprimer les pre­miers pas sur le pre­mier gel de l’année. C’est ce que nous avons ressen­ti quand nous nous sommes retrou­vés tous les trois, on a eu l’impression d’être au pre­mier jour d’une nou­velle aven­ture. On m’a demandé l’autre jour pourquoi j’avais ban­ni ma gui­tare de l’album, mais je ne l’ai pas ban­nie, je m’en sers d’une façon nou­velle. C’était quoi la ques­tion déjà ?

La ges­tion du départ et des arrivées au sein de Franz Fer­di­nand.

Quand un musi­cien arrive dans un groupe, il apporte for­cé­ment un peu de nou­veauté. Un groupe est une per­son­nal­ité glob­ale créée par la fusion de ses mem­bres. Philippe et Julian ont énor­mé­ment apporté à ce disque. Julian vient de la musique élec­tron­ique. Nous avons tou­jours aimé ce qu’il fai­sait en solo. Ce que j’aime chez lui, c’est qu’il est un séquenceur humain. Nous n’avons rien eu besoin de pro­gram­mer sur un séquenceur, nous avions Julian pour cela. C’est un peu gênant à dire, car il est très hum­ble et n’aimerait pas ça, mais c’est un véri­ta­ble vir­tu­ose, ce que je ne suis pas. Il est éblouis­sant. C’est bien d’avoir avec soi un musi­cien aus­si doué, qui peut tout jouer, comme les arpèges à la fin de “Always Ascend­ing”.

Et Dino dans tout ça ?

Dino est devenu depuis peu le cinquième mem­bre du groupe. Quand nous avons fini l’album, nous nous sommes retrou­vés face à un dilemme. Nous avions adop­té une règle sim­ple avec Philippe durant la con­cep­tion d’Always Ascend­ing : tu ne dois pas enten­dre sur l’album plus que ce que cinq per­son­nes peu­vent jouer. Tu n’entendras pas 40 voix qui se super­posent ou cinq par­ties de gui­tares. L’album est joué par cinq per­son­nes et il nous fal­lait une cinquième paire de mains. L’an dernier, je suis allé à l’anniversaire d’un ami, où Dino et son groupe jouaient des repris­es pour le fun. Quand je l’ai enten­du jouer le solo de “Pur­ple Rain” de Prince, j’ai pen­sé immé­di­ate­ment que c’était la plus grande rock star de Glas­gow que le monde ait jamais con­nu. For­cé­ment, cela fut : “Viens et rejoins-nous !”

Penses-tu que l’album de FFS, avec ses com­po­si­tions plus baro­ques et plus libres, a ouvert la voie à Always Ascend­ing ?

Je ne pense pas que FFS ait eu un impact sur notre son actuel. Ce fut une expéri­ence très agréable, drôle même, qui nous a mon­tré que l’on pou­vait s’aventurer hors de nos sen­tiers bat­tus. Au sein de FFS, je ne jouais pas de gui­tare, je ne fai­sais que chanter, ce qui est plus ou moins mon rôle sur ce nou­v­el album. Quand tu n’es con­cen­tré que sur ton chant, tu deviens un autre type d’interprète. Cela a été une véri­ta­ble révéla­tion, je ne m’étais jamais aven­turé dans cette voie. Résul­tat, sur des chan­sons comme “Lois Lane” ou “Slow Don’t Kill Me Slow”, je chante comme jamais je n’avais chan­té aupar­a­vant.

Ton chant est à la voix plus nerveux et plus posé, un peu comme un croon­er.

Je voulais absol­u­ment amen­er ma voix dans de nou­veaux réper­toires. Je m’étais déjà exer­cé à bien plus pouss­er ma voix dans les graves sur l’album de BNQT (super­groupe indé qui réu­nit aus­si des mem­bres de Mid­lake, Grandad­dy, Travis et Band Of Hors­es, ndr) sor­ti au print­emps dernier.

Avant de com­mencer à tra­vailler sur Always Ascend­ing, tu as posé ta voix sur “The Deliv­ery” d’It’s A Fine Line. Cette expéri­ence a-t-elle eu une inci­dence sur la suite ?

Tout à fait. Quand Ivan Smag­ghe m’a envoyé l’instrumental, j’ai beau­coup aimé cette musique min­i­mal­iste, som­bre. Il ne m’avait don­né aucune indi­ca­tion. Il n’y avait rien sur le type de vocaux qu’il voulait, la mélodie vocale ou le thème des paroles. Cela m’a per­mis d’expérimenter sans con­traintes, de voir jusqu’où je pou­vais aller avec ma voix, en la pous­sant bien plus loin dans les aigus et les graves que j’avais pu le faire par le passé. J’ai fini par adopter cette façon de chanter et de pouss­er ma voix dans ses retranche­ments pour Always Ascend­ing. Heureuse­ment Julian peut obtenir un falset­to très facile­ment. Si je le fais trop longtemps, je perds immé­di­ate­ment ma voix.

Com­ment se réin­ven­ter arrivé à ce stade de votre car­rière ?

Il faut tout chang­er. Tu ne peux pas juste te con­tenter de chang­er le son de la bat­terie, c’est un proces­sus accu­mu­latif, où chaque élé­ment doit être pris en compte, où la moin­dre déci­sion, aus­si minus­cule soit-elle, a son impor­tance, dès l’écriture des morceaux. Quand j’ai écrit la pro­gres­sion d’accords de “Always Ascend­ing”, je me suis ain­si astreint à un exer­ci­ce par­ti­c­uli­er. Nor­male­ment un accord en entraîne un autre, jusqu’à effectuer une boucle, comme quand tu fais tes gammes avec “Do Ré Mi Fa Sol La Si Do”. C’est sat­is­faisant, car la boucle est bouclée, alors que “Always Ascend­ing” ne boucle jamais, tu as une sen­sa­tion de flot­te­ment per­ma­nente, de mou­ve­ment.

Always Ascend­ing va for­cé­ment sur­pren­dre, même si on est habitués à vos emprunts à la dance music. Vous anticipez les réac­tions de votre pub­lic ?

Bien sûr, en par­ti­c­uli­er celles de nos fans hard­core. Je ne suis pas inqui­et, juste curieux. Quand tu fais un bon disque, et je sais qu’Always Ascend­ing est bon, c’est sim­ple : si c’est bon, les gens l’acceptent. Si notre vision de l’électronique était moisie, le pub­lic détesterait. Je pense aus­si que la fran­chise de notre per­for­mance, le son d’un groupe live, ni retouché, ni adouci, va par­ler aux fans.

L’immédiateté d’un groupe live en stu­dio ?

C’est le son que nous recher­chions avec Philippe. Nous avions en tête la nature fon­cière­ment brute du pre­mier album des B-52’s. Nous avons écouté “Plan­et Claire” et “Rock Lob­ster”, et Philippe, avec son oreille de DJ, notait par exem­ple que le tem­po était plus rapi­de de 12 BPM d’une minute à l’autre. C’est ça le son d’un groupe live, c’est ce qui est exci­tant, quand cha­cun inter­ag­it avec la musique et que le son évolue naturelle­ment. Nous voulions surtout son­ner comme un groupe de demain, de 2018 ou 2019, pro­pos­er quelque chose qui n’a pas encore été enten­du. Dans la musique élec­tron­ique con­tem­po­raine, j’entends des sons qui n’ont jamais été sur nos dis­ques et je les veux pour nous, mais dans une ver­sion encore plus vision­naire et aven­tureuse. Je veux le son d’un nou­veau futur !

Et tout le groupe voulait s’embarquer dans la même voie ?

Toutes ces déci­sions sont nées de dis­cus­sions. Avant d’enregistrer quoi que ce soit, il y a une cen­taine de con­ver­sa­tions. Nous nous posons autour d’un verre et par­lons de ce que nous allons faire en stu­dio, mais aus­si de tout et n’importe quoi.

Il y a dans Always Ascend­ing un esprit sim­i­laire à celui de Mad­ch­ester, cette époque post-acid house où les groupes indés à gui­tare ont décou­vert la dance music…

Il y a un par­al­lèle, mais nous ne son­nons pas comme tous ces groupes. On oublie com­bi­en Mad­ch­ester était une rup­ture rad­i­cale, par exem­ple New Order, qui avait inté­gré la house de Chica­go à ses com­po­si­tions. Mais ce par­al­lèle nous ramène aux débuts de Franz Fer­di­nand, qui a tou­jours voulu être un groupe de dance music, même si nous avons emprun­té des chemins de tra­verse. Je crois que nous sommes revenus à notre con­cept ini­tial.

Cred­it Pho­to : David Edwards

Quelle est la toute pre­mière idée que vous avez eue au début de la pré­pa­ra­tion de l’album ?

Au moment de la con­cep­tu­al­i­sa­tion du disque, je dis­cu­tais avec mon ami Sam Porter, ex-Late Of The Pier, des expéri­ences psy­chédéliques, et surtout de la péri­ode de l’adolescence où on imag­ine ce qu’est une expéri­ence psy­chédélique. Elle est tou­jours plus intense qu’en réal­ité. Du moins c’était le cas pour nous. Nous voulions une musique enjouée qui idéalis­erait les effets de la drogue, sans avoir à pren­dre de drogues.

Franz Fer­di­nand est un groupe où l’on par­le beau­coup ?

C’est comme ça que le groupe est né. Bob et moi tra­vail­lions dans le même restau­rant, lui à la plonge, moi comme chef. Le same­di matin, nous avions la cui­sine pour nous et nous écoutions de la musique, nous par­lions musique et de ce que nous feri­ons au sein d’un groupe. Et quand nous avons attaqué Always Ascend­ing, nous nous sommes assis avec Paul, Bob, Sam et Julian pour dis­cuter de ce que nous allions faire.

S’agirait-il de revenir à vos racines ?

Je tiens absol­u­ment à réfuter cette idée. Quand un groupe revient à ses racines, c’est pour se répéter. L’une de nos règles de fonc­tion­nement stip­ule qu’il est inter­dit de se répéter. Je ne voulais rien que l’on ait déjà enten­du sur l’un de nos dis­ques. Dire que nous sommes revenus à nos racines est trompeur, nous sommes revenus à l’innocence de nos pre­mières inten­tions, à l’époque de la for­ma­tion du groupe. C’est plus con­ceptuel.

La joie d’Always Ascend­ing est-elle l’antidote au cauchemar dystopique dont on par­lait précédem­ment ?

Anti­dote, je ne sais pas, mais c’est l’une des formes de répons­es. Atten­tion, si l’album est enjoué, il plane tou­jours l’ombre de ce qu’il se passe autour de nous.

Lois Lane” peut même être inter­prétée comme une réponse à “Dem­a­gogue”, quand tu déclares que le “jour­nal­isme pour­rait chang­er le monde”

Intéres­sante, cette idée… La mécanique de Trump est de min­er le tra­vail des jour­nal­istes, car il sait com­bi­en c’est dan­gereux pour lui. Quand j’étais plus jeune, le jour­nal­isme qui décou­vrait des vérités cachées pour les expos­er était une source d’inspiration majeure. J’ai gran­di dans les années 70, à l’époque du scan­dale du Water­gate, et les deux jour­nal­istes qui ont révélé l’affaire étaient mes héros.

Tu cites dans les influ­ences de cet album le com­pos­i­teur grec Yan­nis Markopou­los pour son sens de la répéti­tion, mais on trou­ve aus­si un peu de Blondie dans “Glimpse Of Love” avec son beat dis­co, du Mad­ness dans le sax­o­phone de “Feel The Love Go”…

Je ne suis pas cer­tain pour Blondie, même si j’aimais beau­coup plus jeune. J’adorais Mad­ness quand j’étais gamin, notam­ment le sax­o­phon­iste Ter­ry Edwards, mais on a plus essayé de se rap­procher de The Block­heads ou de James Chance (pili­er de la scène new-yorkaise no wave du début des années 80, ndr). Quand je pro­dui­sais des groupes comme Cit­i­zens ou The Cribs, j’avais instau­ré une règle : il fal­lait tou­jours qu’il y ait un moment “What The Fuck” dans chaque chan­son, avec un élé­ment de sur­prise com­plet, aus­si sub­til soit-il. Comme ça, même à la dix­ième écoute, on se demande : “What the fuck is that ?” Dans chaque morceau, nous avons un moment WTF, comme le solo de syn­thé dans “Lois Lane” ou la fin de “Always Ascend­ing”, des phas­es que l’on ne s’attendait pas à enten­dre dans un disque de Franz Fer­di­nand. La ruse, c’est que cela doit faire sourire.

Pourquoi avoir tra­vail­lé avec Philippe Zdar ?

Pour telle­ment de raisons. Déjà, j’adore les dis­ques sur lesquels il a tra­vail­lé. C’est un génie ! Surtout, Philippe est plein de joie et d’optimisme. Tous ces sen­ti­ments que tu peux ressen­tir à l’écoute de l’album vien­nent de Philippe et du tra­vail réal­isé ensem­ble. Pour moi, c’est le copain un peu fou avec qui tu traînes en club et avec qui les choses devi­en­nent beau­coup plus bar­rées que ce qui était prévu à l’origine. C’est le type qui te pousse à faire des choses un peu stu­pides que tu ne ferais pas d’habitude. Voilà exacte­ment le genre de pro­duc­teur dont on avait besoin.

Vous n’avez jamais été réti­cent devant cer­taines de ses propo­si­tions ?

Il y a une seule chose sur laque­lle nous avons été en désac­cord, le morceau “The Acad­e­my Award” que j’avais com­posé avec Bob. J’avais écrit des arrange­ments lux­u­ri­ants pour un quatuor à cordes. C’était très com­plexe. Philippe a détesté. J’étais très attaché aux pre­miers arrange­ments, donc j’ai un peu râlé. Mais le résul­tat final, con­forme aux idées de Philippe, est bien meilleur. C’est ce genre de choses que l’on attend d’un pro­duc­teur : qu’il nous oblige à nous remet­tre en cause.

Tu pens­es que ce disque est le résul­tat d’une brève ren­con­tre entre la struc­ture de la dance music et l’énergie le rock indé ? Le meilleur des deux mon­des en somme ?

(très sérieux) Nous ne sommes pas un groupe de rock indé, je ne sais pas ce que nous sommes. Le disque est plus un clash entre l’univers de la dance et celui du rock qu’une ren­con­tre. Quand nous avons créé Franz Fer­di­nand, nous voulions faire de la musique pour faire danser les gens, donc nous avons piqué cer­taines tech­niques à la dance music, comme le 4/4, les mon­tées, les breaks. Pour ce disque, nous avons plus que jamais emprun­té à l’univers dance, tout en pro­duisant une per­for­mance plus brute et plus franche : je pense à Julian au piano, il ne fait pas que jouer des notes. Il martèle son piano à la façon d’un Lit­tle Richard… en plaquant des accords de house music.

Les paroles de Franz Fer­di­nand sont réputées pour leur deux­ième degré. Y a-t-il une thé­ma­tique glob­ale qui lie ces dix titres ?

Je pour­rais baratin­er et déclar­er que nous avons écrit sur tel ou tel con­cept, mais quand j’entends des gens dire ça, je sais que c’est faux. Ce n’est pas comme ça que l’on écrit, du moins pas moi. Tu explores dif­férentes idées et tu cherch­es, tu tâtonnes. Tu peux te ren­dre compte une fois tout écrit qu’il y a un thème glob­al, mais je ne n’en ai pas trou­vé sur Always Ascend­ing. Nous avons par con­tre employé une méth­ode d’écriture inédite pour nous, en nous plaçant du point de vue d’un per­son­nage de fic­tion. “Lois Lane” ou “Slow Don’t Kill Me Slow” sont de bons exem­ples de notre méth­ode d’écriture actuelle, qui est un con­cept en soi. J’adore le pre­mier album solo de John Lennon, Plas­tic Ono Band, un disque très intime où il se con­fie beau­coup. Mais depuis ce disque, il y a une croy­ance général­isée qui me gêne beau­coup.

Com­ment ça ?

Les cri­tiques musi­caux et la majorité des paroliers sont per­suadés que les paroles d’un groupe de rock doivent tou­jours être une con­fes­sion per­son­nelle. Si c’est vrai dans le cas de Lennon, je refuse que cela soit une vérité uni­verselle. Et pour le prou­ver, nous avons créé des per­son­nages, avec un point de vue aus­si réal­iste que si je relatais une expéri­ence per­son­nelle. Si je pense à un acteur comme Robert De Niro dans Mean Streets, il incar­ne un per­son­nage, ce n’est pas une biogra­phie, pour­tant je le crois quand je le vois jouer à l’écran. Si on peut créer un per­son­nage auquel tout le monde s’identifie dans un film, pourquoi ne le pourrais-je pas dans la musique ? Pour cela nous nous sommes assis autour d’une table, nous avons ouvert un petit cahi­er, et com­mencé à écrire des fich­es de per­son­nages, en prenant en compte leur his­toire, leur lieu de rési­dence, leur façon de vivre, leurs prob­lèmes dans la vie… Et ensuite, nous avons écrit les chan­sons de leur point de vue, en ten­tant de mon­tr­er un aperçu de leur vie. Nous avons imag­iné des vies entières, mais nous n’en dévoilons qu’un aperçu.

Il y a donc un con­cept dans les paroles de l’album ?

Non, car toutes les paroles ne sont pas des his­toires du point de vue du per­son­nage fic­tif, cer­taines sont plus des obser­va­tions de la vie con­tem­po­raine à la manière de “Dem­a­gogue”. Le meilleur exem­ple est “Glimpse Of Love”, dont chaque ligne est le titre d’un arti­cle de la colonne de ragots sur les célébrités du site web du Dai­ly Mail, qui se moque ouverte­ment des femmes. Pour moi, ces lignes sont trag­iques, car elles par­ticipent à l’objectification de la femme. On ne par­le pas de per­son­nages fic­tifs mais de per­son­nes réelles, et ces arti­cles oublient sci­em­ment les vraies per­son­nes der­rière ces titres cyniques et moqueurs. Je voulais en cap­tur­er un peu de la tragédie pour con­stru­ire une nar­ra­tion.

Vous êtes des enfants de la pop music. Vos pre­miers sin­gles sont sor­tis en physiques, avec des faces B et des remix­es. Main­tenant, un sin­gle, c’est un titre envoyé aux plate­formes de stream­ing. Le temps des faces B vous manque ?

J’ai tou­jours détesté les faces B, j’ai tou­jours eu l’impression que cer­taines de nos meilleures chan­sons se sont retrou­vées per­dues sur les faces B. À l’époque de notre pre­mier album, d’excellentes chan­sons se sont retrou­vées du mau­vais côté du 45-tours. “Love And Destroy” et “Shop­ping For Blood” n’ont jamais été des­tinées à finir en face B, ou “Take Me Out” en face A. En stu­dio, Philippe dis­ait que si on com­mençait à par­ler du sin­gle, les autres chan­sons allaient se met­tre à pleur­er et cela détru­irait aus­si le sin­gle. Pour l’album précé­dent, on avait écrit un véri­ta­ble tube, mais il n’est jamais sor­ti. On a enreg­istré trois ver­sions avec trois pro­duc­teurs dif­férents, et aucune n’était la bonne. Je préfère encore les garder dans un tiroir plutôt que sor­tir une ver­sion dont je ne suis pas sat­is­fait.

Tu es donc sat­is­fait du résul­tat final d’Always Ascend­ing

Je suis très con­tent de ce j’ai enten­du. Mais je ne vais pas réé­couter l’album, je ne le fais jamais. Quand tu enreg­istres un album, tu l’entends telle­ment de fois que tu en con­nais les moin­dres détails. On enreg­istre pour le pub­lic, pas pour nous.

Tu as écrit un livre de chroniques culi­naires il y a une dizaine d’années. Es-tu tou­jours pas­sion­né par la nour­ri­t­ure ?

Oui, même si je n’écris plus de chroniques. Je dois admet­tre que la fin de l’enregistrement dans le stu­dio de Philippe à Mont­martre a été un véri­ta­ble plaisir. J’avais écrit il y a douze ans à pro­pos de la rue des Mar­tyrs et voilà, j’étais de retour. Et même si la rue a mas­sive­ment changé à cause de la gen­tri­fi­ca­tion, il reste encore telle­ment de bons restau­rants à essay­er dans le coin. Le mélange entre la tra­di­tion et l’expérimentation était par­fait… (il réflé­chit) Tra­di­tion et audace, voilà ce que j’aime.

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