© DarkRoom pour le Cabaret Vert

Gastronomie ardennaise et développement durable : on était au Cabaret Vert

On ne pou­vait se douter du monde dans lequel nous allions atter­rir en allant à Charleville-Mézières.En sor­tant de la gare, la ville est déserte tel un vieux film de west­ern. Des files indi­ennes de gens mul­ti­col­ores, bérets rouges sur la tête, au milieu de familles endi­manchées, con­ver­gent vers un même point. Après une balade le long de la Meuse sous un ciel grisâtre, on arrive sur le site du Cabaret Vert, treiz­ième édi­tion. On remar­que d’en­trée les t‑shirts ros­es flashy d’un per­son­nel de sécu­rité relax et souri­ant. Le pre­mier groupe, Sto­ries…, vient de finir sur la pre­mière scène, Illu­mi­na­tions, et une odeur de frites accom­pa­gne notre pas­sage sous l’arche d’entrée du Cabaret Vert. En face, à l’autre bout du ter­rain, un château fort nom­mé Groin Groin, enclave métal du fes­ti­val, regroupe plusieurs brasseries et stands de gril­lades du pays arden­nais et attire notre soif.

Sur la deux­ième scène, Zanz­ibar, instal­lée dans une sec­onde grande plaine, Dirty Deep prend place et accom­pa­gne notre décou­verte du lieu avec leur blues rock à l’améri­caine. A l’autre bout de la plaine, les let­tres géantes tout en ver­dure “Cabaret Vert” se dressent le long d’une haie. La fin du pre­mier con­cert annonce le début d’un autre sur la pre­mière scène. Une voix fémi­nine et dés­in­volte s’élève dans les airs et nous attire. On se retrou­ve face à Goat Girl, girl band à l’allure punk qui hyp­no­tise de leur rock mélan­col­ique aux riffs puis­sants. Et même si une cer­taine émo­tion se fait ressen­tir, on sent que les musi­ci­ennes ne pren­nent pas leur pied. Et pour con­séquence, le con­cert est écourté au bout d’une ving­taine de min­utes. Bon. En remon­tant vers Zanz­ibar on décou­vre une troisième scène, “le Temps des Ceris­es”, petite serre d’une trentaine de mètres de long, plantes et lianes sus­pendues au pla­fond. Le crew dijon­nais Pop­corn Par­ty enchaîne sans tran­si­tions une sélec­ta reg­gae, dub, funk et dis­co. Bor­dé par des brasseries, l’espace est amé­nagé dans une petite forêt et per­met un repos (relatif !) entre les deux scènes.

Guidé par une odeur de fro­mage fon­du, on décou­vre en face de la grande scène une rib­am­belle de stands de restau­ra­tion, des micro-brasserie qui changent leur carte au jour le jour, et une énorme ter­rasse amé­nagée au bord de la Meuse. Encore plus loin, un marché local pro­pose des pro­duits bruts locaux et un arche “le Temps de Freaks” annonce une entrée vers un nou­veau monde, micro­cosme théâ­tral du fes­ti­val. On y assiste dans un pre­mier temps à une saynète irréelle de far west. Plus loin, un cheva­lier et un sul­tan se bat­tent au ralen­ti tan­dis qu’un homme armé d’un méga­phone s’affaire à plac­er les fes­ti­va­liers sur des bancs pour un spec­ta­cle de mar­i­on­nettes russ­es. Pre­mier retour en enfance.

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La pause théâ­trale se ter­mine là, et on retourne devant Zanz­ibar tan­dis que Tur­bo Negro, groupe de rock norvégien, reprend gauche­ment “Jump Around” de House Of Pain. Mais l’effet est là. La faim arrive en même temps que la soif, et le burg­er arden­nais nous entraîne dans une phase de diges­tion fatale. Le par­cours au sein du fes­ti­val est à la fois musi­cal et gas­tronomique. On se traîne alors naturelle­ment devant le Temps des Ceris­es le temps d’une ses­sion dub à l’ancienne orchestrée par le Raspect Crew. C’est l’heure de The Kills sur la grande scène et le pub­lic est en feu dès les pre­miers morceaux. Vers la fin du con­cert, des mémoires ado­les­centes resur­gis­sent lors de “Baby Says”. Retour sur Zanz­ibar. Une jeune femme se tient toute seule sur scène, et la foule com­mence à être com­pacte. Une ligne de basse puis­sante reten­tit dans la plaine et alors que les paroles de “Heads Up” s’élèvent dans les airs, un flash­back nous ramène une semaine en arrière dans un lavo­mat­ic parisien en train d’attendre que le linge sèche sur fond de radio général­iste. C’est Jain ! Les gim­micks de la chanteuse sont accrocheurs, et on se sur­prend même à remuer la tête. Le temps du change­ment de plateau, on souf­fle un peu en se calant sur l’une des let­tres géantes après avoir fait un rapi­de coucou à Den­zel Cur­ry dont les bass­es fai­saient l’effet de claques en pleine face.

Les hordes de métalleux euphoriques rem­pla­cent les familles, alors que Korn s’apprête à mon­ter sur scène. L’ambiance est con­viviale, et on a l’impression d’être dans un petit vil­lage où tout le monde se con­naît. Un voile noir s’abaisse sur la scène et c’est le début du show de l’immense cylin­drée métal. La fos­se est inac­ces­si­ble, les pogos lèvent des nuages de pous­sières, et des dizaines de fes­ti­va­liers sla­ment d’un bout à l’autre du ter­rain. Le chanteur Jonathan Davis débar­que sur scène avec une corne­muse, nor­mal. Fin du con­cert, l’e­space se dégage enfin et on remar­que l’armée de bénév­oles — 2000 en tout ce week-end — qui s’ac­tive à net­toy­er le ter­rain avant le con­cert de Soul­wax. Pop­corn Par­ty entame une ses­sion drum’n bass infer­nale sur le Temps des Ceris­es, et on les rejoint le temps de quelques bonds avant de vite revenir se plac­er au plus près de la scène. Trois bat­teurs, un gui­tariste, et les frères Dewaele aux machines et à la voix, Soul­wax com­mence sur les cha­peaux de roues et nous entraîne dans des pogos infer­naux.

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Le same­di, c’est Yas­sas­sin qui ouvre le bal lors de notre arrivée sur le site. Les Lon­doni­ennes arrivent à motiv­er les fes­ti­va­liers en train de fon­dre au soleil ou de digér­er leurs pou­tines. On se perd ensuite à tra­vers les dif­férents stands en direc­tion du Temps des Freaks et on décou­vre alors trois autres espaces que l’on n’avait pas remar­qué la veille. On rep­longe (encore) en enfance en vis­i­tant le fes­ti­val de BD et en se rep­longeant dans les œuvres de Tebo, Kerami­das ou Jean-Luc Istin des Androïdes. Sur le bâti­ment d’en face, deux portes. L’une donne sur une dou­ble salle de ciné­ma, où l’on se cale le temps d’un doc­u­men­taire sur le fonc­tion­nement d’une coopéra­tive bio aux Etats-Unis. La deux­ième porte ouvre sur le vil­lage Idéal, épi­cen­tre du développe­ment durable du fes­ti­val où sont regroupées des asso­ci­a­tions et coopéra­tives locales et nationales comme Mar­cas­sol (la mon­naie locale des Ardennes), Euro­coop (alter­na­tive verte à EDF),  ou encore Renard (œuvrant à la pro­tec­tion de la nature). On assiste même à une con­férence en présence d’architectes et d’experts se deman­dant si con­stru­ire une mai­son écologique revient for­cé­ment plus cher.

On sort du gym­nase et on s’allonge dans l’herbe pour se délecter du con­cert d’Allah Las, dont le rock psy­ché et lan­goureux invite claire­ment au farniente. On repart faire un tour vers le Temps des Freaks pour vaquer vers l’inconnu, et on tombe sur l’espace Bayard. Rem­plis de jeux faits mai­son, le cadre invite à la ren­con­tre et on se livre dans une bataille féroce de cat­a­pultes en bois avec un petit garçon de cinq ans. On con­tin­ue l’exploration et on tombe sur une petite tente plac­ardée “Musée des Mon­stres Sacrés du Rock” rece­lant d’objets far­felus, et de jeux bar­rés comme “Sauvez Jeff Buck­ley de la noy­ade”. Cynique.

Les Lemon Twigs pren­nent place et enchantent notre début de soirée. Dif­fi­cile de met­tre un mot sur un style par­ti­c­uli­er tant les chan­sons vari­ent entre elles. Une voix à la McCart­ney, un style à la Bowie, on dirait que les plus grandes stars du rock renais­sent à tra­vers la musique des frères D’Addario. Pas le temps de niais­er, la foule grandit devant la scène Illu­mi­na­tions, atten­dant avec impa­tience le con­cert de la fierté de Charleville-Mézières, Fish­bach. D’une voix envoû­tante, la chanteuse tran­scende les mil­liers de fes­ti­va­liers au couch­er du soleil alors que le géant du rock “à l’anglaise”, Franz Fer­di­nand, débar­que à son tour de l’autre côté du site. Une fois encore, une fureur ado­les­cente refait sur­face lors des morceaux issus de l’ album You Could Have It So Much Bet­ter. Et d’au­tant plus lorsque le chanteur, Alex Kapra­nos, nous souf­fle vers la fin de leur con­cert Oh, I for­got one”, et embraye sur un “Take Me Out” déton­nant. La douce pop d’Alb s’évapore dans les airs depuis la sec­onde scène mais ne nous con­va­inc pas, et on préfère squat­ter la serre illu­minée du Temps des Ceris­es où Philippe Thevenet, créa­teur et DJ rési­dent de Radiomeuh, remonte net­te­ment le niveau du mix.

23h15! Jus­tice est bien­tôt là. Et même si Gas­pard Augé et de Xavier de Ros­nay ten­dent aujour­d’hui vers des pro­duc­tions moins mus­clées et plus pop que sur leur album Across The Uni­verse, on avait hâte de voir ça. Les nappes stel­laires d’introduction de “Safe And Sound” réson­nent dans la plaine alors que les artistes pren­nent place sur scène. C’est la folie. Une scéno­gra­phie tout en LED s’agite sur les dizaines d’écrans au-dessus et der­rière eux tan­dis que les bass­es piquées font trem­bler la foule.

© Dark­Room pour le Cabaret Vert

On finit devant Pan­da Dub en mangeant une croûte arden­naise. Et même si le Lyon­nais nous envoie (comme son nom l’indique) du dub entraî­nant et vio­lent, il est dom­mage qu’il prenne le micro entre chaque titre pour dis­cuter avec le pub­lic. Le con­cert se ter­mine et par curiosité, on suit l’immense file indi­enne se dirigeant vers le camp­ing. Le nom­bre de tentes, col­lées les unes aux autres, est impres­sion­nant. Le chemin n’en finit plus et on décou­vre alors le bar du camp­ing — bar­mens debout sur le bar, “Femme Like You” de K‑Maro à fond, et une cen­taine d’assoiffés se dan­d­i­nant en masse sous le chapiteau — on passe notre route. On rebrousse chemin en pas­sant sous un pont où une cinquan­taine de per­son­nes ont impro­visé un soundsys­tem hardtek autour d’une enceinte por­ta­tive. Cela n’en finit plus, et l’orgie post fes­ti­val ne fait que com­mencer.

Le dimanche, le réveil est dur, mais on file voir Fish­bach, en con­cert dans la mai­son d’Arthur Rim­baud, le héros local ayant don­né son nom au fes­ti­val. Par­fait pour une fin de week-end toute en douceur. Chaque pièce de la mai­son révèle une par­tie de la vie du poète, Mar­seille, Brux­elles, Lon­dres et enfin Charleville. La ses­sion se déroule au pre­mier étage, et les deux gui­taristes et la chanteuse pren­nent place cha­cun dans une pièce dif­férente. Les yeux se fer­ment tout seuls tan­dis que la voix de Flo­ra nous ensor­celle. La fin de la ses­sion acous­tique est syn­onyme pour nous de retour à la gare et donc à la réal­ité.

Meilleur moment : Le con­cert d’Allah-Las allongé dans l’herbe au soleil.

Pire moment : Quand un fes­ti­va­lier nous ren­verse une assi­ette de maroilles fon­du sur les genoux.

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