©Dreams Office

Gourou, emprise et enfance : Para One nous en dit plus sur son premier film bluffant

On sait tout, mais on ne dira rien. Car il est oblig­a­toire de rien spoil­er de la chute finale de Spec­tre: San­i­ty Mad­ness and the Fam­i­ly, le très par­ti­c­uli­er long-métrage de Jean-Baptiste de Laubier alias Para One qui sort aujour­d’hui en salle.

L’ex-enfant prodi­ge de la french touch 2.0, sur­prend, intrigue, boule­verse même. Réc­it famil­ial à tiroirs, entre dérive sec­taire et con­fes­sions intimes, ce très étrange documentaire-fiction à l’esthétisme bluffant soulève nom­bre d’interrogations. Qui est Jean, le nar­ra­teur de cette his­toire vrai­ment pas ordi­naire ? Qui se cache donc der­rière Chris, gourou d’une com­mu­nauté haut per­chée (au pro­pre comme au fig­uré) dans les Alpes ?  En nous bal­adant d’Europe en Asie, d’hier à aujourd’hui, avec ce scé­nario fait de chaos et de brumes, le com­pos­i­teur de BO préféré de la réal­isatrice Céline Sci­amma tournoie avec nos sens, les propul­sant entre rêve et cauchemar et tou­jours aux con­fins d’une pal­pa­ble folie entrainant l’auteur, mais aus­si le spectateur.

Toute la dif­fi­culté est donc d’interviewer son réal­isa­teur sans révéler l’essence de son œuvre. Ce n’est pour­tant pas l’envie qui nous a man­qué. Rendez-vous le 20 octo­bre au ciné­ma pour en savoir plus. On veut bien pari­er que vous ne serez pas déçus. D’autant plus que cette pro­jec­tion s’accompagne en pre­mière par­tie du remar­quable court-métrage Dustin, tourné en par­tie à une soirée Pos­ses­sion, et où il est beau­coup ques­tion d’identité, et de tolérance. Points com­muns entre ces deux films.

Ce qui m’intéresse, c’est l’emprise en elle-même. Com­ment des gens éduqués et intel­li­gents peu­vent suiv­re le délire de quelqu’un parce qu’ils souf­frent et qu’ils cherchent des réponses.”

Après avoir vu le film, le spec­ta­teur se pose beau­coup de ques­tions, c’était ton objectif ?

Tout dépend de quelles ques­tions on par­le (rires). Mon but en quelque sorte est d’éviter la plu­part de ces ques­tions, puisque mon tra­vail a été d’encoder, mais pas de décoder. C’est la lib­erté du spec­ta­teur de l’interpréter comme il veut. Tous les films qui évolu­ent entre fic­tion et doc­u­men­taire jouent for­cé­ment avec ces codes-là. On peut employ­er le terme d’autofiction, de docu-fiction ou de fic­tion doc­u­men­tée, j’aime bien ce dernier terme. Ce film est une explo­ration de l’intime qui rem­plit le mys­tère – ou plutôt l’absence d’information – par de la fiction.

Au début du film, on lit : “ceci est vérité et fic­tion”, alors on se demande bien sûr quelle est la part de fiction ?

Je ne suis pas là pour arbi­tr­er ce qui est vrai ou faux, c’est là tout l’intérêt de Spec­tre. Les choses impor­tantes sont vraies et je crois que le spec­ta­teur s’en apercevra. Ce sont les choses les moins intéres­santes que j’ai dû fic­tion­ner. Par exem­ple, le gourou est un per­son­nage hybride. D’abord parce que je ne voulais pas me taper un procès puisque je par­le de quelqu’un qui existe et j’étais obligé à la fic­tion, car tech­nique­ment cer­taines per­son­nes que j’avais inter­rogées refu­saient d’apparaître dans le film, que leur nom soit men­tion­né ou leur voix util­isée. Je ne voulais pas réalis­er un doc­u­men­taire en forme de règle­ment de comptes à pro­pos de secrets de famille. Ma démarche est à l’opposée. Elle est sen­ti­men­tale et amoureuse et j’avais envie de par­ler de ce secret que j’ai décou­vert en faisant le film qui était très émou­vant. Mais je voulais l’évoquer avec la plus grande déli­catesse possible.

Para One

©Lou Esco­bar

Quel est le point de départ ?

Cela fai­sait des années que je tra­vail­lais avec Céline Sci­amma sur un scé­nario de fic­tion qui avait pour décor – un sujet que je con­nais­sais bien – le monde des com­mu­nautés qui pro­fessent une sorte de néo-catholicisme alter­natif plus ou moins en marge de l’église offi­cielle. J’ai passé mon enfance entourée de gens issus de ce milieu et je voulais enquêter là-dessus. Et dans ce cadre-là, je voulais ques­tion­ner sur la mal­adie men­tale d’un enfant. Est-elle réelle ou bien l’expression d’une névrose famil­iale ? C’est en tra­vail­lant là-dessus que j’ai décou­vert ce secret touchant à ma pro­pre famille.

Est-ce que tu t’es amusé à balad­er le spec­ta­teur dans une sorte de jeu de piste ?

Je me suis amusé moi-même avec mon mon­teur Julien Lacher­ay qui a été très pré­cieux et qui est d’une cer­taine façon pra­tique­ment co-auteur du film. C’est vrai­ment un film de mon­teur. J’avais vingt ans ou vingt-cinq ans d’archives, d’images de famille, cela pas­sait du super 8 à la DV. Il y a un côté sam­pling et mon pre­mier méti­er m’a servi pour ren­dre cohérent des élé­ments dis­parates. Je balade le spec­ta­teur, mais je me balade aus­si. C’est la logique du rêve comme on peut la voir dans les pre­miers films d’Andreï Tarkovs­ki comme L’enfance d’Ivan. C’est une archi­tec­ture dif­fi­cile à réalis­er avec des moyens aus­si prim­i­tifs parce que c’est vrai­ment du pur mon­tage. Il n’y a pas d’effets spé­ci­aux, on n’est pas dans Incep­tion (rires). J’aime beau­coup tra­vailler les tex­tures, que ce soit en son et en images, et je co-signe l’image du film avec Ilan Rosen­blatt et Stéphane Rai­mond ; et pour pouss­er cette réflex­ion plus loin, j’ai retra­vail­lé le grain avec l’étalonneur, Jérôme Bigueur

Il y a beau­coup de références dans Spec­tres, notam­ment l’écrivain Richard Brauti­gan, Gains­bourg, le Japon…

Ça cor­re­spond à mes pas­sions. C’est l’idée d’avoir des mar­queurs. C’est un film cerveau qui a sa pro­pre logique qui est sour­cée, mais qui pra­tique aus­si des cita­tions à la Godard : l’emprunt à tra­vers l’art des autres. C’est un élé­ment de pudeur aus­si de pass­er par des références externes, mais c’est égale­ment un attache­ment à un cer­tain nom­bre de fig­ures qui sont comme des fous-prophètes. Le gourou dit assez vite que der­rière chaque fou se cache peut-être un prophète. Donc est-ce qu’il n’y a pas une prophétie dans cet art très incar­né, très intense, que profèrent Brauti­gan ou Gainsbourg ?

Para One

©UFO Dis­tri­b­u­tion

 

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Quelles sont tes références cinématographiques ?

Le ciné­ma de Chris Mark­er. C’est quelqu’un qui a inven­té une forme, et qui n’a qua­si­ment pas été suivi d’une cer­taine façon. Ini­tiale­ment, j’ai écrit le film en anglais, je voulais m’inspirer de ce que fai­sait Wern­er Her­zog ou Wim Wen­ders. C’est-à-dire des cinéastes alle­mands qui s’expriment en anglais avec un accent à couper au couteau et qui par­lent un peu comme des exilés. C’est une famille de cinéastes obser­va­teurs, filmeurs à la pre­mière per­son­ne. Je peux citer aus­si Johan Van Der Keuken, auteur de L’enfant aveu­gle et Vacances pro­longées. Ce sont des réal­isa­teurs qui flir­tent avec l’autofiction, mais ils ne sont jamais jour­nal­istes dans leur démarche. Dans leur tra­vail, il y a tou­jours une grande par­tie philosophique, poé­tique, et d’apport de sci­ences humaines.

Est-ce que tu avais une volon­té de dénon­cer les dérives sectaires ?

Si j’avais voulu dénon­cer, j’y serais allé plus fort et ad hominem sur cer­taines per­son­nes. C’est un peu un décor. Il y avait des thé­ma­tiques autour de la secte qui n’étaient pas mon sujet : l’abus de pou­voir sur les enfants, ou le rack­et par rap­port à l’argent. Ce qui m’intéresse, c’est l’emprise en elle-même. Com­ment des gens éduqués et intel­li­gents peu­vent suiv­re le délire de quelqu’un parce qu’ils souf­frent et qu’ils cherchent des réponses.

Toutes mes atti­rances, l’idée de côtoy­er d’autres milieux, d’aller faire du rap dans une cité, c’était une volon­té de fuite, de liberté.”

Tu as vécu au sein d’une secte ?

Le per­son­nage de Jean oui. C’est un peu métaphorique. C’est l’intérêt de la fic­tion mais je con­nais très bien cet univers. Pour­tant, je suis moi-même athée et très jeune, j’étais déjà agnos­tique. Je n’ai jamais été croy­ant, en étant pour­tant issu d’une famille extrême­ment religieuse. C’est une sorte d’aberration soci­ologique. Jusqu’à l’âge de douze, treize ans, je n’avais jamais ren­con­tré quelqu’un qui ne croy­ait pas en Dieu. Je crois que toutes mes atti­rances, l’idée de côtoy­er d’autres milieux, d’aller faire du rap dans une cité, c’était une volon­té de fuite, de liberté.

Il y a aus­si un mes­sage de tolérance…

Oui bien sûr, c’est toute l’idée qui est der­rière le film. C’est pour cela qu’au fond, il n’a rien de dénon­ci­a­teur. C’est un peu le con­traire. Je ne voulais pas que le ton devi­enne dur et que l’on règle des comptes. Même si je dis des choses dans le film, notam­ment vers la fin, qui ne doivent pas être très agréable à enten­dre pour cer­tains. Mais il y a une volon­té d’ouverture et d’acceptation. Si tu l’as vu dans le film, alors j’en suis ravi.

Au final, est-ce que tu t’es trou­vé au bout de cette quête identitaire ?

La grande ques­tion au cœur du film c’est : est-ce trahir quelqu’un que de trahir son secret ? J’ai trou­vé ma réponse, même si on peut ne pas être d’accord. Mais ce secret existe pour des raisons que je con­damne. Pour moi, son exis­tence est pure­ment névro­tique. Avoir décou­vert toutes ces infir­ma­tions alors que je tra­vail­lais sur cette matière intime a boulever­sé ma vie et celle de mon entourage. C’est un moment assez fou mais cela a été libéra­teur. Après avoir fait ce voy­age, j’en sais plus sur moi-même.

Est-ce que c’est dur aujourd’hui de sor­tir de cette his­toire intime ?

Au con­traire, ça me laisse en ape­san­teur comme à la fin du film. Je me sens prêt à de nou­velles images, de nou­velles his­toires qui seront prob­a­ble­ment com­pat­i­bles avec celle-là. Mais je ne ressens pas le besoin de refaire de l’archéologie, je peux imag­in­er faire quelque chose plus en rap­port avec le présent et l’avenir.

Spec­tre: San­i­ty Mad­ness and the Fam­i­ly au ciné­ma le 20 octobre.

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