Hors-série Kraftwerk : la chronique de Radio-Activity (1975)

Arti­cle extrait de notre hors-série numéro 9 spé­cial Kraftwerk, tou­jours dans vos kiosques. 

Ralf Hüt­ter a sou­vent évo­qué l’idée de musique indus­trielle pop­u­laire (“Indus­trielle Volksmusik”) pour décrire des albums comme The Man- Machine, Trans-Europe Express ou Com­put­er World. Mais l’expression con­vient sans doute encore mieux à cet album pub­lié en 1975, Radio-Activity (Radio-Aktivität en alle­mand), qui illus­tre à mer­veille la manière dont Kraftwerk a chan­té, entre can­deur et dis­tan­ci­a­tion mali­cieuse, les états suc­ces­sifs de la moder­nité indus­trielle et tech­nologique au cours du XXe siècle.

Sur fond de chœurs syn­thé­tiques, de sig­naux et de bruitages sonores (code morse, comp­teur Geiger, bruit blanc, son­al, souf­fle et grésille­ments), le groupe évoque sous la forme de comptines syn­thé­tiques et mélan­col­iques, par­fois chan­tées au vocodeur, la radioac­tiv­ité et les trans­mis­sions radio, comme s’il célébrait la nature impal­pa­ble et éthérée des ondes. Out­re le sin­gle “Radioac­tiv­i­ty”, qui devint un énorme tube en France grâce à la pro­mo­tion inten­sive qu’en fit Europe 1 en l’utilisant comme générique de l’émission Max­i­mum de musique de Jean-Loup Lafont, l’album pos­sède avec des titres comme “Radi­oland”, “Anten­na” ou “Ohm Sweet Ohm” une tonal­ité froide, entre spleen et nos­tal­gie, qui annonce à mer­veille la new wave. 

KOSMISCHE & MOTORIK 

Après “Auto­bahn”, leur pre­mier tube inter­na­tion­al paru un an plus tôt, le groupe délaisse cepen­dant les expéri­men­ta­tions par­fois hasardeuses de ses pre­mières années pour affin­er la for­mule de pop syn­thé­tique qui fera son suc­cès et l’imposera défini­tive­ment deux ans plus tard avec Trans-Europe Express. Radio-Activity est aus­si le pre­mier album entière­ment auto­pro­duit dans le stu­dio Kling Klang de Düs­sel­dorf et la pre­mière fois que la meilleure for­ma­tion du groupe est réu­nie. À par­tir de 1975 et jusqu’en 1981, Ralf Hüt­ter, Flo­ri­an Schnei­der, ain­si que les deux per­cus­sion­nistes Karl Bar­tos et Wolf­gang Flür, com­poseront en effet un quatuor par­fait et trou­veront la for­mule idéale entre inno­va­tion sonore, bruitisme mod­erniste, mélodies entê­tantes et rigueur percussive. 

Lorsqu’il paraît en 1975, l’album incar­ne par­faite­ment l’image de moder­nité avant-gardiste véhiculée par les groupes alle­mands de cette époque. Si de nom­breux clas­siques de la péri­ode dite “krautrock” sont déjà sor­tis, les pro­duc­tions de la sec­onde moitié des années 70 s’affranchissent davan­tage de l’influence du rock, du jazz et du psy­chédélisme, pour explor­er le poten­tiel de la musique élec­tron­ique. Par­fois planante et médi­ta­tive (on par­le alors de “Kos­mis­che Muzik”) à Berlin, à l’image de Tan­ger­ine Dream, Klaus Schulze ou Clus­ter. Par­fois plus ryth­mique et pul­sée (la cri­tique par­le alors de style “motorik”), du côté de Düs­sel­dorf, avec des for­ma­tions comme Neu!, Faust (plus au nord) et Kraftwerk donc, qui sur­classe toute­fois la majeure par­tie des pro­duc­tions de ses compatriotes. 

En 1975, l’Allemagne pos­sède ain­si une longueur d’avance sur le reste de la scène pop qui, dans les pays anglo-saxons célèbre (mal­gré les inno­va­tions du dis­co) le métal d’AC/DC, Deep Pur­ple, Alice Coop­er ou le rock pro­gres­sif de Gen­e­sis. Ain­si qu’une avance plus grande encore sur la France qui mal­gré quelques inno­va­teurs (Jean-Michel Jarre, Alpes, Mag­ma, Hel­don) et mal­gré le tri­om­phe que notre pays réserve à Radio-Activity, lui préfère sou­vent une var­iété de triste mémoire. Mais, au fond, ce milieu des années 70 est plus encore mar­qué par de nom­breux soubre­sauts poli­tiques : la ten­sion de la guerre froide, le ter­ror­isme des années de plomb ou l’opposition crois­sante à l’énergie nucléaire, portée en Alle­magne par un puis­sant mou­ve­ment écol­o­giste et pacifiste. 

UNE VERSION REMANIÉE 

Au sein de ce courant mil­i­tant, pré­dom­i­nant au sein de la scène rock, les paroles du sin­gle de Kraftwerk (“Radioac­tiv­i­ty, it’s in the air for you and me, tune in to the melody”), ain­si que leur ironie dis­tante, passent mal. Surtout le groupe appa­raît sur cer­taines pho­tos de pro­mo­tion, vis­i­tant une cen­trale nucléaire, équipés de blous­es blanch­es ! Kraftwerk est accusé de faire la pro­mo­tion réac­tion­naire de l’énergie nucléaire, ce qui pour une for­ma­tion aus­si per­fec­tion­niste en matière d’esthétique comme de com­mu­ni­ca­tion, est con­sid­éré comme un échec. En 1991, à la sor­tie de The Mix, Ralf Hüt­ter revoit entière­ment les paroles. “Radioac­tiv­i­ty” devient un titre éco­lo, tech­no et mil­i­tant, porté par un beat plus appuyé, dans lequel il évoque les cat­a­stro­phes de “Tch­er­nobyl, Har­ris­burg, Sel­l­afield” et “Hiroshi­ma”, la “con­t­a­m­i­na­tion et la muta­tion des pop­u­la­tions”, le refrain étant même précédé d’une phrase sans équiv­oque : “Stop radioactivity”. 

Plus récem­ment, Kraftwerk a entière­ment remanié l’intro du morceau, qui, d’une voie robo­t­ique, alerte le pub­lic sur les dan­gers de la cen­trale bri­tan­nique de Sel­l­afield 2, por­teuse d’une for­mi­da­ble puis­sance de destruc­tion. Sam­plé par New Order sur leur célèbre “Blue Mon­day” en 1983, remixé par François Kevorkian et William Orbit en 1991, “Radioac­tiv­i­ty” reste l’un des titres que le groupe a le mieux réus­si à faire per­dur­er à tra­vers les épo­ques. Sa ver­sion live actuelle réus­sis­sant à mari­er à la per­fec­tion la langueur de sa mélodie orig­inelle à tout un arse­nal de pul­sa­tions syn­thé­tiques et mod­ernistes. (Jean-Yves Leloup)

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