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23 mai 2020

Il y a 20 ans, Eminem rentrait dans la pop culture à la sulfateuse

par Brice Miclet

En déversant sa haine et un ciblant ses victimes nommément, Eminem a défoncé les portes de l’entertainment jusqu’à en devenir un acteur à part entière. Son troisième album, The Marshall Mathers LP, est certainement son plus virulent, et le plus révélateur d’une volonté de dérider les carcans musicaux et sociaux du rap américain. Vingt ans plus tard, retour sur un phénomène.

Nous sommes le 7 septembre 2000 à New York. Ce soir-là, devant le numéro 1260 de la 6e avenue, une centaine de jeunes mecs teints en blond, cheveux ras, et habillés des mêmes t-shirts blancs et jeans baggy, patientent devant le Radio City Music Hall. La circulation est bloquée, la police commence à s’impatienter. « New York City needs their street back », lance même un membre des forces de l’ordre. À l’intérieur, le public qui assiste à la cérémonie des MTV Video Music Awards ne se doute pas de ce qui se trame dans la rue. Pourtant, Eminem et ses clones s’apprêtent à lui infliger une claque dont il se souviendra, et qui résume, certainement, la capacité du rappeur de Detroit à mettre en exergue les paradoxes et contrastes de la société américaine.

Checker les ennemis en direct

Lorsque la caméra se braque sur lui et que l’instrumental du titre « The Real Slim Shady » retentit, Eminem se lance dans un récital d’abord classique. Ce morceau est le fer de lance de son troisième album, sorti le 23 mai précédent (soit il y a tout juste vingt ans). Un brulot clownesque au clip déjanté dans lequel se croisent des culs en plastique, des pères de famille soumis sexuellement, des road rages, des infirmières naines, des aliénés, des bimbos cradingues, et des fast-foods immondes. Au milieu du premier couplet, il se dirige vers l’entrée du bâtiment, suivi de son armée, pour ensuite entrer dans la salle au milieu des guest-stars, celles-là même qu’il insulte nommément dans son single. Dans les rangs, la surprise est totale.

Il fend l’allée principale en enchaînant les phases assassines et téléguidées. « Will Smith ne dit aucune grossièreté dans ses raps pour vendre des disques / Alors qu’il aille se faire foutre, et toi aussi ». Il sait, grâce aux répétitions de l’après-midi, que deux de ses cibles sont installées sur son passage et qu’elles apparaîtront à la caméra. Tout est calibré. Il continue : « Vous voulez que je m’assois à côté de Britney Spears ? / Putain, Christina Aguilera ferait mieux d’échanger de place à avec moi / Pour que je puisse m’asseoir entre Carson Daly et Fred Durst / Et les écouter se disputer pour savoir lequel elle a sucé en premier. » A ce moment précis, Fred Durst (chanteur du groupe Limp Bizkit) et Carson Daly (présentateur vedette) sont dans le champ, visiblement tout contents de se ramasser une bastos en direct. Eminem va même checker Daly, snobant (involontairement en fait) Durst. Et repart vers la scène pour enchaîner sur le titre « The Way I Am ». Britney Spears, elle, avait entonné son tube « Oops !… I Did It Again » juste avant, et Christina Aguilera était en loge en attendant son tour. Bref, toutes les cibles sont présentes, ou dans le coin.

Une violence pure

Ce moment précis, cette arrivée dans le Radio City Music Hall, est révélateur de la force d’Eminem et de ce qu’il a représenté au tournant du millénaire. Cette salle qui se fait insulter, humilier verbalement par un sale gosse à succès, tout en applaudissant et en trouvant cela fantastique, c’est le paradoxe de l’entertainment, la mise en scène dans toute sa splendeur. C’est ce qui est au cœur de son album The Marshall Mathers LP, qui certes surfait sur le succès de précédent, The Slim Shady LP, mais qui lui a fait prendre une dimension supplémentaire.

Ce qui est fascinant avec ce disque désormais vingtenaire, c’est qu’en attaquant frontalement la pop culture, Eminem en devient un acteur à part entière. Il montre au monde, parfois malgré lui, l’hypocrisie d’un pays qui s’est construit par la violence, mais qui rechigne à l’assumer totalement. Sa force, c’est le story-telling. Comme sur le titre « Kim », dans lequel il met en scène le meurtre de sa femme. Dans une esthétique hyper réaliste, faite certes de rap, mais aussi de jeu d’acteur, de rôle, et très visuelle, il raconte un homme qui vide son sac sur sa compagne, puis l’embarque dans sa voiture, et finit par l’étrangler sur le bord de la route.

Choquant, inacceptable pour beaucoup. Quelques semaines avant la cérémonie des MTV Video Music Awards, il expliquait au Los Angeles Time : « Pourquoi les gens ne peuvent-ils pas voir les disques comme des films ? La seule différence entre certains de mes raps et les films est qu’il n’y a pas d’écran. On me critique pour le titre « Guilty Conscience » (dans laquelle il met en scène un viol, ndr), mais l’idée vient du film American College, que tout le monde trouve drôle et fantastique. Dr. Dre (son mentor et producteur, ndr) et moi discutions de l’idée de faire une chanson sur ce qu’il se passe dans la tête des gens lorsqu’il font quelque chose de mal, je me suis souvenu d’American College, de cette fille qui s’évanouit, et de ce mec qui s’apprête à la violer. Il a le diable sur une épaule et un ange sur l’autre qui lui dit de ne pas le faire. On a donc fait la même chose, avec un peu plus de détails graphiques. »

Un doigt d’honneur constant

En plus de Dr. Dre et son acolyte Mel-Man à la production, il y a aussi les Bass Brothers (crédités sous le nom F.B.T. Productions), duo de frangins beatmakers indissociables de la carrière d’Eminem. Ils le suivent depuis son tout premier album confidentiel, Infinite, sorti en 1996, et continueront à travailler avec lui jusqu’à la fin des années 2010. Ce sont eux qui vont fournir l’agressivité musicale de « Kim » en samplant l’une des batteries les plus mythiques du rock, celle du morceau « When The Levee Breaks » de Led Zeppelin (1971). Tout comme la lourdeur du fantastique « Under The Influence », dans lequel le rappeur et son crew D12 vomissent leur mépris de ceux qui n’aiment pas leur musique : « Tu peux me sucer si tu n’aimes pas mon son / Car j’étais défoncé quand je l’ai écrit / Alors suce ma bite ». Ça a le mérite d’être clair.

En fait, contrairement au précédent album, The Marshall Mathers LP est un doigt d’honneur constant. Contre les canons musicaux, d’abord. Le rap d’Eminem se fait de plus en plus imagé, loufoque. La technique, il l’a, et l’a prouvé auparavant. Ici, il s’agit maintenant d’asseoir l’univers, de discourir constamment. Dans ses phrasés, ses rythmiques vocales, on sent qu’il joue. Il n’y a plus besoin de montrer son talent, il faut enfoncer le clou, et le plus fort possible. L’imagerie, les textes, les ambiances, les histoires, sont primordiales. Les productions, elles, sont dissonantes, presque malaisantes, avec des demi-tons omniprésents, des atmosphères dignes de films d’horreurs. On est bien loin de l’exercice de style rap qui consisteraient à coller à une tradition musicale. Les Bass Brothers, échappés du rock et du funk, et Dr. Dre, connu pour bousculer les conventions musicales hip-hop depuis ses débuts, sont les fondations parfaites à cette envie de changement.

« Misogyne et homophobe »

Puis, il y a les carcans moraux. Les grands noms du rap ont, historiquement, cherché à choquer. Par leur implication politique (Poor Righteous Teachers, Public Enemy, X-Clan…), par leur côté sexuel (2 Live Crew, LL Cool J, Lil’ Kim…), par l’exposition de la dureté de la rue (Wu-Tang Clan, Mobb Deep, Nas…)… Eminem, lui, mise également sur l’auto-destruction. Sur The Marshall Mathers LP, il est sur une fine brèche entre l’affirmation d’un statut, un ego-trip, et le dégoût de soi et de sa condition. Il est à cheval entre le privilège blanc et le bas de l’échelle sociale. Il est l’homme qui tue de ses mains, qui fout la merde dans une cérémonie guindée, qui prend des pilules bizarres, qui a une vie de chien de la casse… D’où sa difficulté à comprendre que l’on s’identifie tant à lui, d’où les clones dont il s’entoure aux MTV Video Music Awards et dans ses clips. Car le succès d’Eminem, en bousculant les traditions rap, emmène avec lui des excès encore jamais vues pour le genre.

D’abord, tout le monde s’intéresse à lui. À Eminem, on fait des procès que l’on ne fait pas aux autres rappeurs, en tout cas pas dans ces proportions. Il faut dire que, par son aura, il est hors-normes. C’est notamment sur le terrain de l’homophobie que le scandale éclat, notamment par la chanson « Criminal », dernière de la tracklist, et dans laquelle il utilise, entre autres, le terme « faggot » (« pédale » en français).

Le mot est là, indéniable, et condamnable, et comme l’immense majorité des rappeurs (de nos jours également), il se justifie par le fait que ce mot est entré dans le langage courant comme une insulte parmi les autres, sans grande connotation. Pour mettre à mal ces accusations, il apparaîtra sur scène avec Elton John quelques mois plus tard (le Britannique continue encore aujourd’hui à lui apporter son soutien à ce sujet). Beaucoup ne lui ont jamais pardonné ses dires. Le gouvernement australien, d’abord, qui cherchera à bannir sa musique de l’île. Mais aussi le musicien Moby, qu’Eminem attaquait violemment dans son titre « Without Me » en 2003 (il avait aussi conçu un mannequin à l’effigie du producteur qu’il massacrait sur scène régulièrement), et qui déclarait encore en 2013 au magazine Rolling Stone, plein de flegme : « Je pense que mis à part sa misogynie et son homophobie, il a beaucoup de talent. Et ça me semble incroyable qu’il ait une carrière aussi longue et couronnée de succès. » Tous n’ont pas digéré les attaques répétées de l’époque. On peut les comprendre.

Un magnifique miroir

Vingt ans après, l’impact d’Eminem et notamment de l’album The Marshall Mather LP se fait sentir sur des pans entiers de la musique moderne. Par sa capacité à avoir amené un nouveau public au rap. Plus blanc, plus classe moyenne, disons-le. Pour avoir été le premier rappeur solo américain blanc à obtenir succès commercial et d’estime simultanément. Pour avoir transpercé la pop culture et les formats hip-hop. Pour avoir traumatisé une horde de parents aux oreilles endolories par la haine et la rage déployées. Pour avoir reflété l’ambiguïté aussi. Car au-delà de la gratuité des attaques, il faut voir l’écho d’une société malade, d’une forme de misère généralisée, d’absurdité musicale. Eminem tue, vomit, agresse, dégoûte, viole… Mais toujours moins que ceux qui le font réellement. Tout cela, mis au beau milieu des oreilles sensibles, crée certes un fond de commerce, mais aussi un ovni incroyable, qui sera finalement le plus gros vendeur de disques des années 1999-2009, toutes musiques confondues.

Il ne faut pas généraliser : The Marshall Mathers LP n’est pas qu’un déferlement de haine et de crottes de nez balancées au visage des dominants trop sûrs d’eux. Il est aussi un objet sonore à cheval entre continuité du son rap et cheminement hors des sentiers battus, très novateur tant sur la forme que sur le fond. Il est aussi un album où transpire une émotion dingue, une douleur liée à la condition. Elle sera plus prégnante encore sur son album suivant, The Eminem Show, sorti en 2003. Son aspect autobiographique, qui tranche avec la vie dans les ghettos américains majoritairement noirs, est un enchevêtrement de recherche identitaire, d’affirmation et de culpabilité. C’est l’exploration d’une autre Amérique, celle des Blancs, des puissants éphémères aussi. Les grands lyricistes de l’époque, les grands rappeurs aux textes politisés auraient pu faire cinq albums du même acabit, l’impact n’aurait pas été le même tant qu’ils auraient été noirs. C’est terrible, mais les États-Unis sont cela. Eminem, est un magnifique miroir, et ce qu’on y voit n’est pas toujours reluisant.

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