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9 mars 2018

Interview croisée : Bertrand Burgalat rencontre Yuksek

par Alice Lanneluc

C’est la belle surprise du jour, celle d’une rencontre en apparence improbable… Quand Yuksek alias Monsieur électronique s’associe à Bertrand Burgalat alias Monsieur pop surréaliste pour donner naissance à « Icare » un titre aux envolées pop. Eux, ne se sont pas brûlés les ailes en créant ce morceau solaire très dansant aux accents funky.  Ces deux-là s’encouragent, s’entraident tout en prenant du plaisir à jouer ensemble. L’occasion idéale pour une interview croisée. On en a profité pour les faire parler de leur travail respectif, de leur vision de la production, de la scène et de bandes-originales.

Aujourd’hui sort votre morceau commun « Icare ». Comment chacun a travaillé dessus ? Vous vous êtes influencés mutuellement ? 

Yuksek : Franchement c’était assez simple : on s’est mis dans mon studio à Reims où il y a beaucoup d’instruments. Bertrand jouait avec la plupart des instruments, et je lui proposais des idées. On s’influençait mutuellement. En une journée, on avait le morceau puis j’ai re-bossé les arrangements et quelques petits effets. Ça a été assez fluide.

Bertrand Burgalat : C’était un peu comme une jam. J’ai pris le train, je suis allé à Reims, Pierre (Pierre-Alexandre Busson, le vrai nom de Yuksek, ndr.) est venu me chercher à la gare. Ensuite, on est allé à son studio, qui m’a d’ailleurs fait penser au premier studio Tricatel : une pièce avec plein de jouets, j’étais ravi ! On vraiment travaillé ensemble sur ce morceau. Jamais je n’aurais fait ça sans lui. C’est le début de quelque chose : on ne se connaissait pas très bien, on se flairait encore un peu musicalement mais ça me donne envie de recommencer. Je pense qu’on peut aller encore plus loin ensemble parce que ma timidité s’effacera peut-être – ça pourrait être encore plus fluide et marrant.

Yuksek : C’est ça qui est intéressant dans le fait de composer de la musique avec des gens que l’on respecte mais qu’on ne connaît pas beaucoup. Je vais dire une phrase bateau, mais en fait la musique est un truc assez simple que l’on complique beaucoup quand on travaille tout seul. Travailler avec quelqu’un, ça permet d’aller à l’essentiel, de trouver des choses assez simples et belles.

On ressent cet aspect collectif, très feel-good dans le morceau je trouve…

Yuksek : Oui ça transparaît. Ça m’est arrivé de faire des sessions avec des gens avec lesquels c’était conflictuel. A un moment tu te dis « qu’est- ce que je fous là ? », et ça se ressent dans le morceau. Alors que là, la journée aurait duré trois fois plus, on aurait continué.

Bertrand Burgalat : Quand j’y repense, il y a un truc qui m’a beaucoup plu chez toi… C’est que t’es un gros bosseur, tu n’as pas lâché les manettes. Je trouve que quand on est en studio, c’est un moment de joie et d’énergie. J’aime quand cela se passe comme ça, j’ai été assez épaté par ton engagement.

Quel est lien entre « Icare » et la mythologie grecque ?

Yuksek : Au départ, je voulais l’appeler « L’envol », en référence à sa construction : tu as ces deux montées en intensité puis ce refrain qui arrive d’un coup avec une voix très aérienne. On a l’impression de traverser les nuages pour arriver un peu plus près du soleil, pour ensuite revenir dans les nuages. Mais je me suis dit que « L’envol » c’était pas terrible, et ça ne donne rien en anglais. Du coup, j’ai repensé au mythe d’Icare que je trouvais intéressant : il monte, il monte, il arrive près du soleil, puis finalement les ailes faites de cire fondent et il retombe dans les limbes… Pour, sur le morceau, redécoller ensuite. En fait, ce titre c’est comme un double mythe d’Icare avec une fin heureuse.

Est-ce qu’on peut dire que ce morceau est un point de départ pour une histoire musicale à deux ?

Yuksek : On n’en a pas parlé mais c’est fort possible.

Bertrand Burgalat : Ça me ferait plaisir !

Yuksek : Il y a un truc que j’aimerais faire, j’en parle depuis longtemps avec les personnes avec qui j’ai travaillé ces dernières années, c’est un concept album. Un peu ce que tu as fait Bertrand sur RSVP : se mettre à trois ou quatre personnes dans un studio pendant deux semaines et se dire « on a cette période, ces musiciens, ce matériel, faisons un disque ». Ça peut prendre des mois à caler, mais c’est un truc que j’aimerais faire avec des gens avec qui j’ai collaboré, même sur un seul morceau.

Vous comptez monter sur scène à deux pour interpréter « Icare » ?

Yuksek : Non. Je suis assez catégorique là-dessus parce que je ne veux plus faire du tout de scène. Je fais beaucoup de DJ-sets, car j’aime jouer la musique des autres et changer tout le temps.  Mais je ne veux plus me produire en live parce que je me suis rendu compte que ce n’était pas ma place : je ne suis pas un musicien de scène. Je ne suis pas à l’aise. Sur ma dernière tournée, j’avais une équipe technique et des musiciens géniaux. C’était sûrement ma meilleure tournée, mais j’en ressortais pas content de moi… Ça me stresse trop, c’est pas mon truc, je pense que je suis un musicien de studio.

Bertrand Burgalat : Oui mais ça peut changer tu sais. Quand j’ai commencé, je ne voulais pas chanter, je ne voulais pas être sur le devant de la scène. Je me posais des questions, je perdais mes moyens. J’avais cette trouille ou ce sentiment d’illégitimité et je pense que je devais le communiquer au public. C’est très bien de ne pas insister mais peut-être que dans quelques années, tu changeras d’avis. Aujourd’hui, j’ai du plaisir à jouer sur scène mais paradoxalement, on me sollicite assez peu pour faire des concerts. Mais nous deux, on pourrait garder notre énergie et faire d’autres morceaux par exemple. C’est plus intéressant !

Avant votre première rencontre, que saviez-vous l’un de l’autre ?

Yuksek : J’en savais beaucoup parce que Bertrand est quelqu’un que j’écoute et que je suis depuis les débuts du label Tricatel. Même les disques les plus improbables, je les écoutais, comme ce qu’il a fait avec Valérie Lemercier. C’est peut-être un peu ridicule de dire ça mais je suis assez fan de tout ce qu’a fait Bertrand, à la fois en tant qu’artiste mais aussi en tant que producteur et label manager.

Bertrand Burgalat : Pour ma part, j’ai entendu plein de trucs que je trouvais super. Et puis, c’est quelqu’un qui avait une démarche au départ plus dancefloor mais qui allait au-delà de ça, c’est ça que je trouvais intéressant. Aussi, je le voyais collaborer avec des gens que j’aime beaucoup comme Michael Garçon. J’ai ressenti beaucoup de gratitude quand il a fait le remix du titre « Odissi » de Chassol, je l’ai trouvé vraiment magnifique. Le morceau était déjà très beau mais c’est assez génial quand un remix l’amène encore ailleurs. Ce n’était pas juste une énième version de ce qu’avait fait Chassol.

A quand remonte votre première rencontre ?

Bertrand Burgalat : C’était à la Machine, tu avais fait une soirée Partyfine…

Yuksek : Oui j’avais justement invité le label Tricatel à prendre complètement le sous-sol de la Machine du Moulin Rouge pour la fête de Noël qu’on avait fait en 2014. On ne s’était pas croisé avant mais on avait échangé quelques mails. On ne s’est pas beaucoup vu au final, on a dîné puis on s’est retrouvé directement en studio chez moi à Reims il y a quelques mois pour enregistrer le morceau.

Est ce que vous avez des influences en commun ?

Yuksek : Chez Bertrand, c’est son jeu de basse qui est vachement dans cet esprit sixties français, dans la filiation de beaux albums genre Histoire de Mélodie Nelson de Gainsbourg. Je suis très fan de musique sixties et seventies, à la fois française et anglaise. Pour moi, s’il y a un mec en France qui représente ça et qui arrive à renouveler cet héritage, c’est Bertrand. Je ne sais pas, qu’en penses-tu ?

Bertrand Burgalat : Quand j’ai commencé à produire des disques en studio, le rôle de la basse n’était pas du tout celui-là, on utilisait des basses à sept cordes ou fretless. Ce son de basse ne me plaisait pas, j’étais plutôt influencé par les jeux de bassiste soul. On l’entend dans les disques des Beach Boys, de country, c’était un son qui a été une norme à une certaine époque. Quand je me suis retrouvé à produire des disques, certains bassistes ne voulaient pas jouer avec ce son-là, voire ne savaient pas comment régler leur basse pour qu’elle sonne de cette manière. C’est pour cette raison que je me suis remis à en jouer. Ça me fait très plaisir car j’ai l’impression que ce type de jeu est aujourd’hui revenu dans la norme.

Yuksek : Les premiers albums de Air reprenaient par exemple cet héritage-là…

Bertrand Burgalat : Oui, j’étais toujours content d’en parler avec des gens comme Jean-Benoit et Nicolas (les membres d’Air, ndr). Je pense qu’on doit avoir beaucoup d’influences en commun mais pas forcément de façon consciente et c’est ça qui est bien.

Vous avez un autre point commun : vous êtes tous les deux patron de label, Yuksek de Partyfine et Bertrand de Tricatel. Qu’est-ce qui vous a décidé à lancer votre propre label et comment ça se passe quand est à la fois musicien et producteur ? 

Yuksek : Au départ, je ne me considérais pas comme producteur pour les autres mais j’en ai toujours fait un peu. J’ai produit un album de The Bewitched Hands, un truc complètement pop ensuite avec Birdy Nam Nam. Puis il y a eu le premier album de Juveniles et là c’est la première fois que je m’investissais autant dans la production d’un artiste ou d’un groupe. J’ai bossé dessus quasiment tous les jours pendant deux mois. Ensuite, l’album s’en va, en l’occurrence sur une major… C’était frustrant, je me suis dit que c’était con con de ne pas finir cette histoire ensemble.

Bertrand Burgalat : Avant de faire le label, je travaillais pas mal comme producteur, parfois pour des majors, souvent pour des indépendants de grosses tailles, des labels comme Crammed, Mute… Mais créer mon label était devenu une nécessité : je n’arrivais pas à mener à bien les projets qui m’intéressaient. Il n’y a jamais eu de plan délibéré, ce pourquoi je n’ai pas bien réfléchi au nom, les choses se sont faites comme ça. Puis, je ne pense pas que j’aurais eu la chance d’avoir un label qui s’intéresse à moi avec une certaine continuité.

Mais être maître à bord, est-ce plus de liberté ?

Bertrand Burgalat : Oui mais cette liberté, on la paye chère je trouve. J’essaye d’avoir de l’empathie avec les artistes et de ne pas les manipuler. Si je faisais ça, je dénaturerais leur démarche, ce serait dommage que je bousille tout ce qui est singulier dans leur projet. Mais au début j’aurais bien aimé faire un label peut-être plus coquin de ce point de vue-là, de monter des projets pas cyniques mais un peu marrants, d’attaquer les charts. J’aurais bien aimé parfois qu’on fasse des trucs plus industriels, je ne pense pas qu’on ait ce savoir-faire « promo ». Le boulot c’est de faire un disque mais ensuite il y a un mur d’indifférence qui faut savoir vaincre, on y arrive pour certaines choses mais on a beaucoup de mal à placer nos artistes dans les télés ou dans les gros réseaux FM.

Yuksek : Mais à la fois tu sors des trucs comme Chassol… On n’est pas dans le domaine du commercial, mais c’est un vrai succès.

Bertrand Burgalat : Oui, mais ce n’est pas Robbie Williams – même si j’ai du respect pour lui. Il se rapprocherait plus d’un Robert Wyatt, parce qu’il est allé au bout de sa démarche et il a été compris, et pour moi c’est ça le vrai succès en musique. Chassol est un musicien que j’admire, je suis très heureux qu’une musique si subtile et complexe soit partagée par un public très large, c’est une grande victoire pour nous. Le succès commercial, je ne le refuse pas du tout, parce que je pense que ça permettrait de rendre justice à toutes les personnes qui travaillent pour nous, qui ne sont pas toujours assez bien payé. Nous quand on tourne, on gagne 100 euros chacun… Après tant d’années, j’ai honte de proposer ça aux musiciens.

Autre point commun : les musiques de film. Comment part-on de l’image pour aller vers la mélodie ? Est-ce qu’on doit sortir de soi-même, de son univers pour produire une BO ? 

Bertrand Burgalat : Quand on fait une BO, on est au service du film. Ça m’arrive très souvent de faire un morceau sur mesure pour une scène et je me dis « super », mais pour le réalisateur, ça ne fonctionne pas. La difficulté dans la musique de film, c’est la question de la compréhension entre deux univers différents. Il faut arriver à bien décoder ce que veut le réalisateur – et souvent, il ne sait pas ce qu’il veut.

Yuksek : Pour moi, il y a un côté presque thérapeutique. J’ai passé des années en studio seul face à ma création, avec des morceaux durs à terminer, perdu à la fois dans l’ego, dans le doute et toutes ces conneries. Alors que composer une musique de film, c’est effectivement se mettre au service de quelqu’un, d’un propos. On garde la « bonne part » de l’égo, dans le sens où on a envie de faire quelque chose de beau dont on est fier, mais au final, ce n’est pas nous qui décidons si le morceau est fini, si ce son est adéquat. J’ai fait une BO pour Valérie Donzelli, quelque chose de baroque, orchestral, classique – je n’avais jamais fait ça. On avait travaillé ensemble sur le scénario, j’avais déjà préparé des thèmes, on a commencé le montage, on a choisi des musiques pour les coller aux images… Et ça ne fonctionnait pas du tout. C’est ça que je trouve génial : l’adéquation hasardeuse.

Vous avez d’autres projets de BO à venir ?

Yuksek : J’ai fini il y a peu la BO d’un film, Là où l’on va, le premier film de Jerome de Gerlache, un réalisateur belge qui avait fait mes deux derniers clips – Live Alone et Sunrise. Et puis là, je vais commencer une série documentaire pour Netflix.

Bertrand Burgalat : Je vais bientôt composer pour le nouveau film de Benoît Forgeard qui est en train d’être tourné. Hier j’ai même joué un président de tribunal pour le film ! Maintenant, je n’ai plus qu’à faire la musique, une fois que tout sera en boîte. Avec Benoît, c’est très fluide car on se convient, on se connaît, il y a une compréhension et une complicité.

Yuksek : Tu fais acteur un peu aussi ? Je ne sais plus dans quel film, je t’avais envoyé un message…

Bertrand Burgalat : Je me souviens ! Philippe Harel m’avait proposé de lui faire la musique Tu vas rire, mais je te quitte, puis il m’avait dit « ce serait marrant que tu viennes faire une scène »... Et finalement il a confié la BO à Alexandre Desplat (rires). J’avais eu la même mésaventure avec Jean-Paul Rouve, donc après je n’osais plus : à chaque fois que les gens me disaient « allez viens jouer un truc dans mon film », je me disais « ça y’est je vais encore me faire éjecter pour la BO » (rires).

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