Crédit : Marcelo Setton

Interview en images : Matias Aguayo

Avec The Des­de­monas, l’ancien Clos­er Musik s’est créé son groupe de rock. À l’occasion de la sor­tie de Sofar­nop­o­lis, inter­view en images, entre grandes joies et sou­venirs douloureux.

Minimal Compact

Cela fait par­tie des groupes que j’écoutais à mon ado­les­cence avec Tuxe­do­moon. J’habitais pas très loin de Cologne dans une petite ville et l’accès à la musique dans les années 80 n’était pas si facile. J’ai décou­vert beau­coup de groupes en écoutant la radio.

Tu con­nais­sais déjà le label Crammed Discs sur lequel tu as signé pour ton nou­v­el album ?

Oui, en plus de Min­i­mal Com­pact ou Tuxe­do­moon, j’avais plusieurs dis­ques de la série Made To Mea­sure. Ado, Crammed Discs était déjà une référence impor­tante pour moi. Du coup, j’ai été super con­tent d’avoir cette oppor­tu­nité : faire le pro­jet de The Des­de­monas sur Crammed. Pas seule­ment pour les groupes new wave mais aus­si pour le reste de l’histoire, le tra­vail avec les groupes africains comme Konono n°1 ou Kasai All­stars, ou avec d’autres artistes que je respecte comme Jua­na Moli­na. Avant de penser à faire un nou­veau disque, je cher­chais seule­ment à revenir sur mes pre­miers pas musi­caux, quand j’habitais dans la cam­pagne alle­mande et que je me fai­sais des cas­settes avec des choses plutôt new wave que j’entendais à la radio. Je suis par­ti dans un appart’ situé dans la ban­lieue de Cologne. Je me suis retrou­vé tout seul pen­dant deux semaines pour dévelop­per des idées et tra­vailler sans ordi­na­teur. Je com­po­sais de la musique sans avoir aucune ambi­tion, je ne pen­sais pas que ça allait devenir quelque chose d’important. Je me suis ren­du compte que, comme je perds un peu la mémoire, mes sou­venirs de la new wave dif­fèrent un peu de la réal­ité, de com­ment son­naient vrai­ment les groupes de l’époque. Mais ce sont juste­ment ces sou­venirs qui m’ont servi de référence !

 

Othello’s Lamentation (William Salter, 1857)

En général, je ne tra­vaille pas de manière con­ceptuelle, j’essaye de créer des sit­u­a­tions où je vais trou­ver des sur­pris­es. Quand je me penche sur les paroles, je com­mence de manière intu­itive, je chante dans une langue qui a des sonorités anglais­es, mais qui n’est pas de l’anglais. Je ne sais pas si l’on peut com­par­er ça à la tech­nique de l’écriture automa­tique, c’est plutôt la musi­cal­ité des paroles qui m’intéresse, pas les con­cepts ou le sens. Ce proces­sus a plus à voir avec le sub­con­scient. Je chante une chose que j’ai impro­visée, je réé­coute ensuite en essayant de déchiffr­er ce que j’ai chan­té. C’est aus­si comme ça que le nom de l’album, Sofar­nop­o­lis est arrivé, la même chose avec The Des­de­monas. Je n’ai pas vrai­ment songé à Oth­el­lo ou Des­dé­mone, les per­son­nages de Shake­speare, j’ai plutôt puisé dans mon imag­i­na­tion. Il y a pour moi un monde par­al­lèle et fic­tif où cer­tains groupes exis­tent. The Des­de­monas, c’était juste un nom sur un dessin, un nom de groupe des années 60 comme Bill Haley & His Comets ou Gladys Knight & The Pips. C’est avec ce genre de feel­ing que je suis arrivé au nom de The Des­de­monas, pas trop en pen­sant à Shake­speare.

En revanche, tu con­nais bien le théâtre…

Oui, mon aspi­ra­tion pro­fes­sion­nelle a longtemps été de devenir met­teur en scène au théâtre. À un très jeune âge, j’ai con­nu tous les boulots que l’on peut ren­con­tr­er au théâtre. Ce back­ground est encore impor­tant, il m’aide à savoir com­ment diriger un ensem­ble de per­son­nes pour réalis­er une idée artis­tique.

Pourquoi avoir mon­té un groupe autour de toi ?

Après avoir tra­vail­lé seul, j’ai remar­qué que ce genre de son avait besoin d’un groupe. Tra­vailler avec The Des­de­monas, c’est aus­si une libéra­tion. Sur scène, je peux me con­cen­tr­er sur le chant, la danse.

 

Augusto Pinochet

Je suis né au Chili onze jours après le coup d’État du Général Pinochet le 11 sep­tem­bre 1973. Mon père (mil­i­tant d’extrême gauche) était recher­ché par les mil­i­taires. Alors, quand je suis né, il est entré par la fenêtre de l’hôpital pour me voir… Même les hôpi­taux étaient occupés par les mil­i­taires. Pour ma famille, cette péri­ode a été ter­ri­ble. Mon père s’est fait tor­tur­er, on a ensuite fui en Alle­magne – c’est le pre­mier pays qui nous a accep­tés. Une chance ! Il y a quelques années, j’ai d’ailleurs accom­pa­g­né mon père au Chili quand l’un de ses tor­tion­naires a été retrou­vé. Au final, je suis à la fois chilien et alle­mand. Bizarrement, mon pays natal et mon pays d’adoption ont vécu de ter­ri­bles expéri­ences à cause du fas­cisme. Cela m’a peut-être aidé à dévelop­per une capac­ité ana­ly­tique à recon­naître les fas­cistes. Du coup, je suis préoc­cupé, choqué, par le monde actuel. Ceux qui dis­ent qu’ils ne sont ni de droite ni de gauche et qu’il faut un peu oubli­er le passé, je trou­ve ça très préoc­cu­pant. Car je recon­nais cette façon de penser. À cause de ces extrémistes, il faut être très con­scient et très act­if.

 

The Zodiacs

J’ai écouté “Walk On By” de The Zodi­acs durant la pre­mière tournée des Des­de­monas. J’avais acheté une mix­tape à Port­land, Ore­gon, sor­tie par une petite mai­son de dis­ques locale, Mis­sis­sipi Records. Il y avait ce morceau, “Walk On By” (rien à voir avec la chan­son pop­u­lar­isée par Dionne War­wick, ndr) qui me plai­sait beau­coup, mais je ne con­nais­sais rien du groupe jamaï­cain The Zodi­acs. D’ailleurs, même si on fait des recherch­es, on ne trou­ve pas grand-chose. Avant de con­tin­uer, je dois soulign­er l’importance du gui­tariste Gre­go­rio Gomez dans toute la con­struc­tion sonore de Des­de­monas. Je lui ai mon­tré mes démos et on est par­ti ensem­ble à l’aventure. Dans “Walk On By” de The Zodi­acs, il y a une par­tie de basse qui, on le pen­sait avec Gre­go­rio, pou­vait fonc­tion­ner dans le con­texte de The Des­de­monas. Pour jouer cette par­tie de basse, on cher­chait une Fend­er VI, cet instru­ment entre gui­tare et basse que l’on entend dans la musique garage six­ties ou sur les pre­miers The Cure genre Faith. Comme on n’en trou­vait pas, Romain du groupe Turzi nous a prêté sa pro­pre Fend­er VI. En stu­dio, on a enreg­istré plusieurs fois “Walk On By”. C’était très com­pliqué à chanter, mais, heureuse­ment, j’ai été aidé par Juliana Gat­tas, une amie qui fait par­tie du groupe argentin Miran­da !, super con­nu en Amérique du Sud.

 

L’ancien cimetière de Saint-Matthieu (Berlin)

Mon stu­dio est directe­ment situé à côté de ce cimetière, un endroit assez intéres­sant et impor­tant pour l’atmosphère. Il est très ancien, les frères Grimm y sont enter­rés comme beau­coup d’activistes LGBT du quarti­er. Il y a une rai­son pour laque­lle je remer­cie dans le livret les oiseaux de l’ancien cimetière berli­nois de Saint-Matthieu. Le pre­mier morceau de Sofar­nop­o­lis, “6 AM”, on l’a vrai­ment enreg­istré à six heures du matin dans mon stu­dio. On écoutait les oiseaux, on a mis le micro et on a joué. Je dirais même qu’on a accom­pa­g­né les oiseaux.

Tu vis dans un quarti­er plein d’histoire…

J’habite à Schöneberg, dans la par­tie ouest de Berlin, l’appartement qu’ont occupé Iggy Pop et David Bowie dans les années 70 est juste à côté !

 

Étienne Jaumet

Je con­nais­sais sa musique, aus­si celle de Zom­bie Zom­bie. On avait des amis en com­mun, comme mon man­ag­er. Dans la pre­mière ver­sion de “After Love”, je trou­vais que j’occupais trop d’espace avec ma voix. Il man­quait quelque chose. J’ai alors par­lé avec Éti­enne, je lui ai envoyé le morceau. Bon, le sax­o­phone ça peut être bien… ou pas. Mais, avec lui, j’avais con­fi­ance, quand il joue, il a une élé­gance que j’aime beau­coup. Quand j’ai reçu ses pistes, j’ai été ravi.

 

Ashley Judd

Pourquoi avoir remixé le dis­cours d’Ashley Judd à la marche des femmes de Wash­ing­ton ? C’était hyper spon­tané, peu après l’élection de Trump. Elle récite un poème d’une jeune fille améri­caine de 19 ans, Nina Dono­van. Je me suis dit que c’était quelque chose que je voulais enten­dre en club, j’ai eu l’idée de repren­dre le dis­cours pour mes DJ-sets. J’ai alors cher­ché des rythmes à com­bin­er avec la voix d’Ashley Judd, de préférence des beats créés par une musi­ci­enne. J’ai util­isé une ryth­mique signée par une amie, Vale­suchi. Je lui ai envoyé le résul­tat, “Nasty Woman”, et elle a été très éton­née. Immé­di­ate­ment, elle m’a dit qu’on devait partager le morceau. On a com­mencé, mais pas en util­isant les réseaux soci­aux. On a envoyé le track à des DJs en leur indi­quant que, s’ils le voulaient, ils pou­vaient le faire suiv­re à leurs amis. Ce n’était pas une opéra­tion pub­lic­i­taire. Du coup, on a été éton­né d’entendre le morceau partout. Au final, je crois qu’il n’y a pas beau­coup de DJs qui ne l’ont pas passé !

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