Crédit Photo : Daniel Adhami

Neue Grafik : inspirations cosmopolites

Lon­dres, Bar­bès, Rio…Prenez votre passe­port pour suiv­re Neue Grafik et son univers. L’artiste français aime créer des passerelles entre les gen­res, mais aus­si entre les cul­tures et les pays. Dif­fi­cile de rester en place à l’é­coute du pro­duc­teur tant il s’aven­ture dans des sonorités mêlant house, hip-hop et même jazz. Ses dis­ques sont le pro­duit d’une large palette de références et d’in­spi­ra­tions. Voguant entre Paris et Lon­dres, il s’est arrêté quelques jours dans la cap­i­tale française pour la sor­tie de son nou­v­el EP Innervi­sion chez Rhythm Sec­tion, le label de Bradley Zero. L’oc­ca­sion de le retrou­ver dans le Xe arrondisse­ment pour dis­cuter de spir­i­tu­al­ité, de ses influ­ences, de ses références comme le jazz brésilien et des dif­férentes col­lab­o­ra­tions avec son acolyte de tou­jours : Wayne Snow.

Ton nom Neue Grafik vient d’une revue suisse sur le graphisme et sur tes pochettes on remar­que une forte iden­tité visuelle. Quelle rela­tion entretiens-tu avec le graphisme ?

Avant de com­mencer la musique, je voulais être à la base free lance dans l’informatique et je cher­chais un nom de boîte. Alors je me suis mis à lire His­toire de l’écri­t­ure typographique du XXe siè­cle et je suis tombé sur Neue Grafik. Même si j’ai arrêté de boss­er sur les ordi­na­teurs, je l’ai gardé pour la musique.

Tu crées toi-même tes pochettes ? 

Non, j’aurais adoré, mais je suis un piètre dessi­na­teur. En revanche j’adore les con­cepts et on en retrou­ve beau­coup dans ma musique car j’essaye de trou­ver des angles de com­préhen­sion en rap­port avec la société. Par exem­ple, j’ai fait deux dis­ques, Pris et Roy, qui sont en lien avec Blade Run­ner. Pris est le répli­cant de la lux­u­re et Roy celui qui tue son père. Je vais bien­tôt en pub­li­er un nou­veau, Rachel, le répli­cant de la féminité, pour com­pléter le trip­tyque.

On qual­i­fie sou­vent ta musique de “house anglaise under­ground”, tu es d’ac­cord ? 

J’ai tou­jours eu un prob­lème avec le terme “under­ground”, je pense qu’il est un peu gal­vaudé. En réal­ité, il existe des artistes main­stream et under­ground que j’adore. Ces ter­mes ne m’importent pas, je suis plutôt pour la démoc­ra­ti­sa­tion. Prince, Michael Jack­son ou encore James Brown, c’est du main­stream selon moi et pour­tant c’est génial ! Et en même temps, il y a des gens comme Thir­ty Sev­en­ty qui sont con­sid­érés comme des artistes “under­ground” mais finale­ment la seule dif­férence c’est qu’ils ne sont pas con­nus. Pour ma part, j’essaye de faire de la musique qui sort des cas­es et ne pas m’enfermer dans un truc hip-hop ou jazz car il y a telle­ment de manière d’aborder la musique. Si je devais avoir un qual­i­fi­catif, j’aimerais bien que ce soit “artiste con­ceptuel” ou hybride.

Ta pre­mière ren­con­tre avec la musique élec­tron­ique était avec James Blake, com­ment t’a-t-il ouvert à ce genre ? 

Oui c’était en 2010 ! Je sor­tais d’une soirée assez arrosée à Pigalle et je me suis retrou­vé dans une after chez des potes où il y avait d’ailleurs Ben­jamin Dia­mond (rires). Un de mes amis m’emmènait sur Youtube et me mon­tre “CMYK” de James Blake, l’un des pre­miers morceaux qu’il a pub­lié et je me dis “mais d’où ça sort ça”. C’était vrai­ment ma porte d’entrée vers la musique élec­tron­ique et ce mec me cor­re­spond totale­ment car sa musique est une sorte de point de ren­con­tre entre la soul, la funk ou encore le hip-hop. En plus, à ce moment-là je venais de la pop et j’écoutais Eels, Ani­mal Col­lec­tive ou encore Björk. Je sor­tais en club mais c’était plus récréatif que pour le son, j’y allais pour dra­guer des filles et je n’y arrivais pas (rires).

Tu as une autre influ­ence majeure, c’est le jazz brésilien. Est-ce que tu peux nous en dire plus ?

Tout a com­mencé car j’avais un prof de piano qui était le fils de Baden Pow­ell de Aquino, l’un des créa­teurs de la bossa nova. Cet artiste fait beau­coup de références aux divinités, et c’est aus­si ce que j’ai essayé de faire sur Innervi­sion, ce disque est claire­ment une référence à ce musi­cien et à son fils, un peu comme un hom­mage. J’étais aus­si très proche de Pablo Valenti­no qui a une super col­lec­tion de dis­ques de jazz brésilien. J’ai décou­vert des artistes comme Her­me­to Pas­coal, Mil­ton Nasci­men­to et son titre “Minas”, qui est un peu  le “Sgt Pep­per’s” brésilien. C’est très beau et ingénieux…

Tu par­lais tout à l’heure de con­cepts, quels sont ceux qu’on peut retrou­ver sur ton disque Innervi­sion?

Les deux angles que j’ai choi­sis pour cet EP sont les dis­par­ités et les ressem­blances entre Paris et Lon­dres. J’ai fait beau­coup d’aller-retour entre les deux villes. C’était assez spé­cial comme péri­ode car en France il y avait les élec­tions prési­den­tielles et à Lon­dres, ils se remet­taient douce­ment de l’annonce du Brex­it — la plu­part des habi­tants ne voulait pas de cette sit­u­a­tion de repli. De plus, là-bas l’im­mi­gra­tion est très dif­férente ce sont beau­coup de Jamaï­cains, de Caribéens, ou des Nigéri­ans. C’est assez intéres­sant car je décou­vrais sur place beau­coup de cul­tures dif­férentes et plusieurs accents. Ensuite, je suis revenu en France et j’ai fait beau­coup de par­al­lèles avec par exem­ple l’accent séné­galais.

J’ai aus­si voulu abor­der le manque de spir­i­tu­al­ité que l’on ren­con­tre dans ces deux villes, c’est pour ça qu’il s’appelle Innver­sion car le but est de se recen­tr­er et se com­pren­dre. Le titre a été trou­vé par Kesiena (Wayne Snow) lors de l’en­reg­istrement du titre éponyme, et ça col­lait totale­ment avec la vision du disque (dont on avait beau­coup par­lé avant d’en­reg­istr­er). Je pense d’ailleurs que si je devais me con­ver­tir ce serait à l’animisme qui a cette idée que tout est Dieu et donc que tout a une impor­tance. Au final, dans notre vie de tous les jours on ne prend plus soin de nous-même ni de nos corps car on est absorbés par le stress. Sans oubli­er que nous sommes dans des villes qui sont totale­ment décon­nec­tées de la nature. Tout cela me fait beau­coup réfléchir sur notre con­di­tion et sur nos vies dans ces grandes métrop­o­les.  En fait le disque abor­de ce qui nous entoure et notre manière d’appréhender l’ur­bain. On passe notre temps sur des télé­phones mais on est totale­ment décon­nec­tés et quand j’y réfléchis ça me fait un peu peur.

On retrou­ve aus­si Wayne Snow sur Innervi­sion avec qui tu as bossé sur des titres comme “We Are Good” ou encore “Witch­es”. Quelles rela­tions artis­tiques vous entretenez ?

C’est quelqu’un dont j’admire beau­coup le tra­vail. J’adore sa voix, ses textes et la sim­plic­ité qui émerge de son écri­t­ure. Il arrive à être à la fois abstrait et très pronon­cé et cela peut par­ler à beau­coup de gens. J’étais déjà trés admi­ratif de son titre “Rosie” et c’est pourquoi je l’ai con­tac­té. On s’est retrou­vé lors d’une date à Berlin que je fai­sais avec le gérant du label Tartelet puis je l’ai invité en stu­dio à Paris. Depuis, c’est une col­lab­o­ra­tion qui dure : cela fait plusieurs années qu’il se retrou­ve sur cha­cun de mes dis­ques.

Tu as récem­ment lancé un quin­tette de jazz avec des musi­ciens de la scène anglaise pour créer un set inédit. Com­ment est venue cette idée et com­ment as-tu mon­té ce pro­jet ? 

Pour être hon­nête, ce n’est pas mon idée (rires). A Lon­dres, j’ai fait la con­nais­sance de Lexus Blondin — qui a mon­té la salle Church of Sound, un des gros spots de la scène jazz. Je lui ai envoyé un gros pack de démos avec que de la musique faite avec des syn­thés et des MPCs et il m’a pro­posé de for­mer un groupe de jazz ! Au départ, j’ai hésité car je souhaitais rester focus sur l’é­tude du piano et sur mes pro­duc­tions solo. Puis, vie per­son­nelle aidant j’é­tais un peu déprimé à Paris alors je me suis dit que j’al­lais par­tir deux semaines à Lon­dres. Dès qu’il a su que j’ar­rivais, il m’a par­lé d’un pos­si­ble date qui devait avoir lieu trois jours plus tard alors j’ai pro­posé un DJ-set pour être cer­tain d’avoir une porte de sor­tie au cas où.

Quand je suis arrivé à Lon­dres, il avait déjà con­tac­té plein de gens comme Emma-Jean Thack­ray, une arrangeuse qui joue de la trompette et des per­cus­sions, le bat­teur Dou­gal Tay­lor et le bassiste Matt Gedrych. En gros, mon quin­tet s’est for­mé en deux jours (rires). On s’est mis à répéter, je pro­po­sais des trucs puis on com­po­sait à plusieurs ou j’a­me­nais ce que j’avais tra­vail­lé chez moi. Tout s’est fait à une vitesse folle : en trois jours on avait enreg­istré et arrangé un set ! La pre­mière date s’est retrou­vée sold-out pour un groupe qui n’ex­is­tait pas trois jours plus tôt et on a même des enreg­istrements du con­cert pour faire un disque plus tard. Ce pre­mier voy­age musi­cal en Angleterre était vrai­ment incroy­able. C’est une péri­ode où j’é­tais vrai­ment bien entouré et c’est vrai­ment gal­vanisant de boss­er à plusieurs !

 

 

 

 

 

 

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