Interview : The Micronauts, quand la musique est un sport de combat

Dix ans après son album/compilation Dam­ag­ing Con­sent, Christophe Monier réac­tive son pro­jet The Micro­nauts avec un troisième éton­nant et abouti, qui réalise le grand écart par­fait entre acid house, sound design et ambi­ent menaçant. Réflex­ions – entre autres – sur les affres de la créa­tion et le statut de l’artiste au XXIe siè­cle avec un pro­duc­teur présent depuis les débuts de la scène élec­tron­ique française.

Et si vous êtes plutôt Spo­ti­fy : 

Peut-on dire que tu n’es pas très pro­duc­tif, avec seule­ment trois albums pub­liés en 18 ans ?

C’est vrai et c’est un peu mon drame. J’ai per­du beau­coup de temps dans ma vie à me bat­tre con­tre mes démons. Main­tenant qu’ils sont à peu près sous con­trôle, je m’aperçois qu’il est très dif­fi­cile de dégager du temps pour faire de la musique. Les inter­rup­tions involon­taires, dues à la vie, font per­dre le fil de la pen­sée. Celui-ci est sou­vent long, voire impos­si­ble à retrou­ver plus tard. C’est un com­bat per­ma­nent. Il faut gér­er les sol­lic­i­ta­tions en tout genre, les oblig­a­tions sociales, les respon­s­abil­ités qui aug­mentent avec le temps, les impérat­ifs pro­fes­sion­nels qui, à mesure que les revenus de la musique enreg­istrée ont bais­sé, n’ont fait que se mul­ti­pli­er. Aujourd’hui, un compositeur-producteur tel que moi doit faire beau­coup plus de choses par lui-même, car il ne peut plus pay­er tous les pro­fes­sion­nels qui aupar­a­vant géraient les dif­férents aspects de sa car­rière (de la pro­mo à la comp­ta en pas­sant par le mix­age, le man­age­ment ou le juridique). Il faut ajouter la tech­nolo­gie qui évolue et qu’il faut suiv­re, avec son lot de bugs et d’incompatibilités qui imposent sou­vent de refaire ce qui a déjà été fait. Sans par­ler des réseaux soci­aux sur lesquels il faut faire acte de présence et des plate­formes sans cesse changeantes aux­quelles il faut en per­ma­nence s’adapter. Enfin, plus une car­rière dure, plus la quan­tité de temps passé à la gér­er est grande et chronophage.

Ce rythme de pro­duc­tion te con­vient ou tu aimerais en faire plus ?

Je rêverais de faire plus de musique et moins de tâch­es annex­es. J’envie les artistes qui ont su trou­ver un directeur artis­tique et un label qui leur font con­fi­ance et les accom­pa­g­nent tout au long de leur car­rière.

Du point de vue qual­i­tatif, tu sem­bles tou­jours aus­si mani­aque du son. Passes-tu des heures sur chaque élé­ment sonore de tes pro­duc­tions ?

Ça dépend de ce qu’on entend par “élé­ment”, mais au final, je passe effec­tive­ment des heures et des heures sur mes morceaux. Je choi­sis mes sons assez rapi­de­ment, de manière instinc­tive. Puis je com­pose en temps réel, en les jouant et en impro­visant. Les idées musi­cales vien­nent ain­si, qua­si instan­ta­né­ment. Mais tout n’est pas bon. Je passe ensuite énor­mé­ment de temps à sélec­tion­ner les meilleurs élé­ments, à leur assign­er un rôle dans le morceau, une place dans l’espace sonore puis à les struc­tur­er. Je perds aus­si pas mal de temps sur cer­tains aspects tech­niques qui me sont moins naturels tel le mix­age. De plus, j’aime bien laiss­er repos­er une fois qu’une étape a été achevée, oubli­er pour réé­couter quelques jours plus tard avec des oreilles fraîch­es et faire les ajuste­ments qui s’imposent alors comme une évi­dence. Je l’ai aus­si fait pour l’album dans son ensem­ble. Alors qu’il était apparem­ment ter­miné, j’ai pris plusieurs mois pour élim­in­er le gras. C’est allé de sup­primer des pistes ou des effets à droite à gauche jusqu’à sup­primer des morceaux entiers, en pas­sant par couper des mesures et rac­cour­cir là où c’était pos­si­ble. Ça me sem­ble être la moin­dre des choses. Il ne faut plus ajouter de bruit de fond au bruit de fond, celui qui cache l’information utile au sens de la théorie de l’information. Cet album est un acte de résis­tance à l’injonction con­tem­po­raine à pro­duire vite, beau­coup, sans trop se souci­er de qual­ité, dans le but de main­tenir une présence et d’avoir tou­jours de l’actualité.

Tout ceci expliquerait-il les dix ans qui se sont écoulés depuis Dam­ag­ing Con­sent ?

En par­tie seule­ment. J’ai eu un fils. J’ai pas mal tourné pen­dant deux-trois ans après la sor­tie de Dam­ag­ing Con­sent. Puis j’ai fait de la musique avec d’autres artistes pour me chang­er les idées et me renou­vel­er. Ensuite il a fal­lu met­tre de l’argent de côté je voulais pou­voir me con­sacr­er unique­ment à mon album, quitte à met­tre ma car­rière entre par­en­thès­es. J’ai donc tra­vail­lé pour d’autres, comme réal­isa­teur, remix­er, ingénieur du son. J’ai réduit le plus pos­si­ble mon train de vie et j’ai vécu sur mes économies le temps de la créa­tion et du lance­ment, qui sont entière­ment aut­o­fi­nancés.

Au final, com­bi­en de temps as-tu passé sur ce nou­v­el album ?

J’ai décidé de m’y con­sacr­er exclu­sive­ment il y a trois ans. Mais en vrai, c’est dif­fi­cile à dire. Out­re ce que je racon­te plus haut, j’ai aus­si abon­dam­ment puisé dans ma réserve d’idées, d’impros, de sons que je crée et mets de côté dès que je m’amuse avec un instru­ment ou un logi­ciel. Cer­tains remon­taient aux années 2000. Le temps de la créa­tion, c’est le temps de la vie.

Si ma mémoire est bonne, ton stu­dio s’appelait l’atelier de musique élec­tron­ique. C’est un par­ti pris de se con­sid­ér­er comme un arti­san du son ?

C’est vrai, j’avais pris l’habitude de l’appeler comme ça, avec un  accent cir­con­flexe, un M et un E en majus­cule pour don­ner ÂME. Ce n’était pas très réfléchi. C’était plus un jeu, un truc en français à met­tre sur les notes de pochette, en référence à ces spé­cial­ités français­es que sont la mode et la haute cou­ture, à une époque où la musique française n’était pas prise au sérieux inter­na­tionale­ment. Je ne con­sid­ère absol­u­ment pas devoir faire preuve de fausse mod­estie parce que je fais de la musique élec­tron­ique et infor­ma­tique. Au con­traire je pense que cette musique s’inscrit pleine­ment dans l’histoire de la musique, et donc de l’art. À nous les artistes de faire en sorte qu’elle con­tin­ue à s’y inscrire en restant per­son­nels et créat­ifs, en ne devenant pas des marchands, tels que défi­nis par Guy Debord dans La Société du spec­ta­cle, qui repro­duisent à l’infini des recettes inven­tées par d’autres.

Tu as con­nu les majors et les sor­ties inter­na­tionales en 1998 avec le sin­gle “The Jag” et en 2000 avec l’album Bleep To Bleep, te sens-tu aujourd’hui libre et maître de ton des­tin avec ton label Micro­nau­tics ?

C’est cer­tain. Deux fois dans ma vie, j’ai signé en direct avec des majors : Impul­sion (son duo avec Pas­cal R, ndr) avec Sony France et The Micro­nauts avec Vir­gin UK. À chaque fois la lib­erté de créa­tion était totale, je n’ai jamais ren­con­tré le moin­dre souci de ce point de vue. Les directeurs artis­tiques qui avaient ini­tié ces sig­na­tures l’avaient fait en con­nais­sance de cause, parce qu’ils aimaient vrai­ment la musique. Ils pro­tégeaient des pres­sions tout en four­nissant des moyens con­sid­érables, sans com­mune mesure avec ceux disponibles en indépen­dant. Mais aujourd’hui, cette musique, que j’ai pour­tant pro­duite, ne m’appartient plus. Les morceaux sont certes disponibles sur les plate­formes dig­i­tales, mais de la mau­vaise manière, avec plein d’erreurs. Les équipes ont été renou­velées de mul­ti­ples fois. Vir­gin a été racheté par EMI puis par Uni­ver­sal. Je ne sais tout sim­ple­ment pas qui con­tac­ter pour les cor­riger, même s’il fau­dra bien que je m’en occupe un jour… Dans le cas de The Micro­nauts par exem­ple, l’article “The” est sou­vent oublié du pseu­do et des titres, ce qui crée des prob­lèmes de référence­ment. Le mas­ter­ing est pour­ri et mérit­erait d’être refait. “Baby Wants To Bleep”, le pre­mier morceau du mini-album Bleep To Bleep, présen­té sur les sup­ports physiques de l’époque comme une suite en qua­tre par­ties alors que le son ne s’arrête pas et qu’il s’agit réelle­ment d’un seul morceau en un seul ten­ant (qua­tre index­es sur le CD, qua­tre plages visuelle­ment iden­ti­fiées sur le vinyle par un écarte­ment plus grand du sil­lon, un clin d’œil aux “dis­co eye-cues” des max­is club des années 70, qui séparaient visuelle­ment par­ties chan­tées, instru­men­tales et breaks) est ren­du disponible sur les plate­formes dig­i­tales en qua­tre petits bouts indépen­dants. C’est un con­tre­sens total. Ça me fend le cœur, car je place “Baby Wants To Bleep” et “The Jag” par­mi mes meilleurs morceaux. Ceux que ça intéresse trou­veront sur mon Sound­Cloud “Baby Wants To Bleep” d’un seul ten­ant et un remas­ter­ing de “The Jag” que j’ai fait en 2012 pour moi et pour les potes.

Head Con­trol Body Con­trol est le plus abor­d­able à ce jour. Est-ce quelque chose à laque­lle tu avais pen­sé dès sa con­cep­tion ?

Au moment où je me suis remis à pro­duire en tant que The Micro­nauts, je me suis aperçu qu’un cer­tain nom­bre de morceaux n’étaient pas vrai­ment dance­floor, et, de ce fait, pas vrai­ment adap­tés à une sor­tie en sin­gle ou sur un EP. C’est même ce qui m’a poussé à envis­ager un album. C’est peut-être aus­si ce qui le rend plus acces­si­ble. Les moments de forte inten­sité physique sont con­tre­bal­ancés par des moments plus calmes et dépouil­lés, ren­dant l’ensemble plus équili­bré et plus digeste. À l’inverse, le mini-album Bleep To Bleep est prin­ci­pale­ment for­mé de deux titres, “Baby Wants To Bleep” et “Bleep­er”, ini­tiale­ment prévus pour un maxi. C’est dans l’Eurostar pour Lon­dres où on allait les faire écouter à la mai­son de dis­ques que j’ai eu l’idée d’en faire un concept-album, en y ajoutant des impros et des expéri­men­ta­tions qu’on n’avait pas réus­si à inté­gr­er aux deux morceaux prin­ci­paux. L’album Dam­ag­ing Con­sent, lui, cor­re­spond plus à une com­pi­la­tion de sin­gles et de EPs édités ou remixés, liés par des inter­ludes.

Entre Dam­ag­ing Con­sent et Head Con­trol Body Con­trol, le tem­po général a bien bais­sé, tu t’attaques à des ter­rains plus posés, voire ambi­ent… Est-ce dû à une envie d’expéri­menter des champs sonores plus larges, ou, sans méchanceté, avancer en âge te pousse vers des sons moins ravageurs ?

J’avais en effet envie d’expérimenter des champs sonores plus larges et de faire un album en phase avec mes goûts musi­caux qui sont réelle­ment “trans-genres”. J’écoute et puise mon inspi­ra­tion dans tous les styles de musique élec­tron­ique, pas seule­ment la house et la tech­no. Quant à l’âge et l’expérience dont tu par­les, j’ai l’impression qu’ils ren­dent plus exigeant. J’élimine beau­coup plus qu’avant.

Acid Par­ty”, le pre­mier sin­gle, est un hom­mage aux sons acid des débuts et à un cer­tain lâcher-prise des raves passées. Lacid house constitue-t-il une par­tie impor­tante de ton héritage musi­cal ?

C’est exacte­ment ça. D’une part il procède d’un hédon­isme révo­lu­tion­naire revendiqué. D’autre part, il rend hom­mage à l’acid house de Chica­go qui m’a procuré un véri­ta­ble choc esthé­tique la pre­mière fois que j’en ai enten­du. C’était la musique que j’attendais depuis tou­jours, celle qui réus­sis­sait à com­bin­er le groove de la musique noire améri­caine, la sauvagerie du rock, l’avant-gardisme abstrait de la musique con­tem­po­raine. C’était en 1988 et c’est le moment où j’ai com­pris que plus rien ne serait comme avant l’avenir de la musique était là, dans cette nou­velle musique élec­tron­ique apparue simul­tané­ment à Chica­go, la house, à Detroit, la tech­no et à New York, le garage.

Head Con­trol Body Con­trol est-il ton disque le plus per­son­nel ?

Il cor­re­spond pré­cisé­ment à ce que je suis actuelle­ment, mais beau­coup de mes pro­duc­tions précé­dentes étaient tout aus­si per­son­nelles. En revanche, j’ose en dévoil­er plus, aidé en cela par son for­mat album et libéré par sa sor­tie sur mon label où je suis le seul maître à bord.

Com­plète : Head Con­trol Body Con­trol est

Inspiré d’une des expres­sions favorites d’un de mes profs de sport de com­bat Qui con­trôle la tête con­trôle le corps.” Si tu immo­bilis­es la tête de ton adver­saire, il ne peut plus grand-chose con­tre toi. Un peu comme le cap­i­tal­isme empêche la masse des gens de se révolter en l’immobilisant devant sa télé ou son smart­phone.

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