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Interview : Zer0, une musique hybride pour un premier EP flamboyant

A mi-chemin. Entre Paris et Lon­dres, entre rap et jazz, entre pro­jet nais­sant et ambi­tion dévo­rante. Au début de l’été, ils avaient tapé dans l’oeil de Tsu­gi avec leur clip “Orpheus”. Zer0, c’est surtout un pro­jet rassem­bleur for­mé par deux musi­ciens que tout aurait pu oppos­er : d’un côté, le jeune pianiste auteur-compositeur français Sacha Rudy (18 ans), inspiré par le jazz de Kei­th Jar­rett mais aus­si par Radio­head ou James Blake. De l’autre, le rappeur et gui­tariste lon­donien Uzzee, mar­qué par une grande diver­sité cul­turelle et fan absolu de 2Pac et Mas­sive Attack. Ensem­ble, ils créent une musique sin­gulière, hybride et pro­téi­forme ‑qui nous fait penser çà et là Bad­Bad­Not­Good ou Kamasi Washington- où les refrains pop et aériens de Sacha se heur­tent aux textes acérés d’Uzzee. A l’oc­ca­sion de la sor­tie aujour­d’hui chez Sapi­ens ‑le label lancé par Ago­ria- de leur pre­mier EP sobre­ment inti­t­ulé Zer0, on a ren­con­tré les deux artistes dans un café parisien. Pour ten­ter de percer les secrets de ce mys­térieux duo.

Et si vous êtes plutôt Spotify :

Pourquoi Zer0?

Uzzee : Déjà parce que le nom n’est breveté par per­son­ne ! Surtout, on a choisi un nom à l’image de notre musique : orig­i­nal, plutôt fort mais en même temps assez vague, pour qu’on ne soit pas lim­ités dans ce qu’on veut produire. 

Sacha : Tout le pro­pos de Zer0 c’est de n’être lim­ité par aucune con­trainte. Zer0 c’est le point par­fait pour par­tir dans n’importe quelle direc­tion. C’est un nom hybride, avec une his­toire anci­enne… Et je pense que c’est pareil pour notre musique : très influ­encée par tout ce qu’on a écouté tout autour du monde, mais avec des com­posants électroniques. 

Que faisiez-vous séparé­ment avant de for­mer le duo? 

Uzzee : Je fais de la musique depuis tout petit, dans des styles très dif­férents, puis je me suis mis à rap­per il y a 7 ans, il n’y a pas si longtemps. Je me suis ren­du compte que j’étais lim­ité dans ce que je pou­vais faire, je ne savais pas com­ment pro­duire ou incor­por­er des élé­ments rock ou world music ‑des styles qui m’influençaient beau­coup. J’ai appris à pro­duire, à jouer de la gui­tare, pour me lancer dans des idées neuves. J’ai ren­con­tré Sacha et tout a évolué très vite.

Sacha : J’ai com­mencé le piano à 5 ans avec une édu­ca­tion très clas­sique, donc ça a tou­jours fait par­tie de ma vie. Je me suis rapi­de­ment mis à impro­vis­er, à écrire ma musique, sans la mon­tr­er à per­son­ne. Et quand j’ai eu 11–12 ans j’ai com­mencé à pro­duire et à écrire des chan­sons à plusieurs, parce que c’est là qu’on apprend le plus. Et Zer0 c’était le pro­jet par­fait pour faire de la musique que j’aurais envie de faire écouter. 

Pour­tant tu écrivais pour les autres, notam­ment des musiques de films…

Sacha : Oui, un peu ! J’ai com­posé avec Nico­las Beck­er (ndlr : qui a notam­ment tra­vail­lé sur Grav­i­ty) et j’écris encore une musique pour un ami qui réalise un court-métrage. Mais je ne veux pas faire que de la musique de film. J’ai tra­vail­lé pour l’art con­tem­po­rain en com­posant pour Philippe Par­reno, un artiste plas­ti­cien. J’ai aus­si écrit une chan­son pour Ann Lee, un per­son­nage de man­ga en 3D mais le pro­jet n’est pas encore sorti. 

La fameuse Ann Lee et son regard de braise

Faire du ciné­ma, tu y as déjà pensé? 

Sacha : Bien sûr! Quand j’é­tais petit je jouais déjà du piano mais ce que je voulais faire c’é­tait du ciné­ma, met­tre en scène. J’ai tou­jours été très inspiré par Kubrick, mais aus­si par des entre­pre­neurs qui ont réus­si en amenant des idées nova­tri­ces, de nou­veaux pro­duits comme par exem­ple Steve Jobs. En musique ce sera des artistes comme David Bowie ou Daft Punk, qui ont su apporter des choses totale­ment nou­velles, en se faisant aider de qua­si­ment per­son­ne. L’a­van­tage de la musique, c’est qu’on peut arriv­er à un pro­duit fini bien plus vite et c’est surtout ce qui me motive : sor­tir des idées de mon esprit pour les inscrire rapi­de­ment dans le réel.

Et toi Uzzee, quelle serait ta plus grande inspiration?

Uzzee : Ma plus grande inspi­ra­tion, c’est et ça restera Mal­colm X. J’ai lu sa biogra­phie quand j’avais 8 ans et ça m’a beau­coup touché. J’ai d’abord pleuré beau­coup, puis j’ai réal­isé que je voulais moi aus­si être quelqu’un qui n’au­rait pas peur de dire ce qu’il pense, qui n’au­rait pas peur des obsta­cles et des détracteurs. Il reste tou­jours une grosse source de motivation. 

Tu as aus­si passé trois ans et demi au Nigéria pen­dant ton ado­les­cence, com­ment ça a impacté ta vie et ta vision de la musique? 

Uzzee : Pen­dant les huit pre­miers mois j’é­tais à Kano, dans la ville de mon père. Je n’avais pas d’amis, je ne con­nais­sais per­son­ne et j’avais juste ramené une ving­taine de CDs que je n’avais jamais écoutés. Donc je pas­sais mon temps à écouter de la musique, et c’est à cette époque qu’elle a pris une place très impor­tante dans ma vie. Le Nigéria en lui-même m’a ouvert l’e­sprit : c’est un pays où tout peut vrai­ment t’ar­riv­er, en bien comme en mal. Tu peux être à la rue un jour puis mil­lion­aire le lende­main, et inverse­ment. Ca m’a ren­du très ambitieux, prêt à absol­u­ment tout.

Com­ment vous êtes-vous rencontrés? 

Uzzee : C’était à Paris il y a qua­tre ans : je croise Sacha et ses potes dans une boîte, qui com­men­cent à me par­ler du gros cha­peau africain que je por­tais. Je jouais le lende­main, Sacha est venu me voir après mon con­cert et il m’a dit qu’il voulait qu’on tra­vaille ensem­ble, je me suis dit “pourquoi pas”. En ren­trant chez moi à Lon­dres, je vois qu’il m’avait envoyé 35 morceaux, dont cer­tains m’ont retourné le cerveau ! Surtout un que j’ai écouté en boucle, sur lequel j’ai directe­ment écrit un rap de trois min­utes. Ce son m’a tout de suite inspiré, alors j’ai su qu’il fal­lait qu’on tra­vaille ensem­ble. C’était une évidence. 

Sacha : On a vrai­ment eu de la chance parce que c’était la pre­mière fois que je sor­tais en boîte, j’avais 14 ans ! Je ne remercierai jamais assez le videur qui ne m’a pas demandé ma carte. 

Vous avez signé chez Sapi­ens, label fondé par Ago­ria il y a un an : ne trouvez-vous pas ça sur­prenant, alors que vous ne faites pas du tout le même style de musique? 

Sacha : Je pense que la musique c’est d’abord des gens, peu importe ce qu’ils font musi­cale­ment. Si tu ren­con­tres des gens avec qui tu partages la même vision, il faut que vous tra­vail­liez ensem­ble. Et je pense qu’on partage la même vision : aller là où on veut, sans être rangés dans une case et surtout penser au monde qui nous entoure, sans se met­tre de lim­ites. Cela nous sem­blait naturel de sign­er là-bas.

En par­lant de lim­ites, la majorité de vos chan­sons ne peu­vent pas tous être rangés dans le même genre. Vous mélangez des sons qui ne sont pas faits pour fonc­tion­ner ensem­ble. Com­ment faites-vous pour les faire sonner ? 

Uzzee : Je pense que rien au monde n’est arti­fi­ciel, tout est organique au final, même le plas­tique. N’importe quel élé­ment peut for­mer une har­monie par­faite avec n’importe quel autre. Aujourd’hui, notre généra­tion a accès à telle­ment de choses et on absorbe plein d’influences très dif­férentes, donc c’est nor­mal que ça resur­gisse sur notre musique.

Sacha : C’est aus­si lié à ce qu’on écoute, on est con­stam­ment nour­ris par des sonorités sou­vent éloignées. Pour nous, ce n’est pas étrange de mix­er des sons très dif­férents. Par exem­ple on va com­bin­er un beat tech­no avec des cuiv­res de Fela Kuti et une gui­tare brésili­enne, ça vient naturelle­ment. Faire des titres à la struc­ture com­plexe ou aux influ­ences très var­iées, ce n’est pas un objec­tif en soi. Il faut que ça vienne instinc­tive­ment, sinon ça ne marche pas. On est très influ­encés par le jazz et le rock pro­gres­sif mais ce n’est pas sys­té­ma­tique mais on ne se dit pas “il faut que le struc­ture soit étrange”.

Juste­ment, c’est ce qu’on entend notam­ment dans “Orpheus” et “Inner Demons”, on a l’impression qu’il y a trois chan­sons dans chaque morceau…

Uzzee : On est habitués à cer­taines struc­tures et on essaie de cas­er tout ce qu’on écoute dans ces struc­tures qu’on con­nait. Pour nous c’est une seule chan­son à la fois ! On utilise sim­ple­ment dif­férents élé­ments, plusieurs sen­ti­ments à exprimer dans un morceau. Et par­fois, ces élé­ments ont besoin d’une tra­jec­toire qui dévie d’un point A au point Z. C’est ce qu’on aime dans notre musique, elle nous per­met d’absorber de nou­velles tex­tures, de nou­velles idées, de nou­velles sonorités. 

Sacha : “Orpheus” est une fable, donc il faut pour com­pren­dre le déroulé de l’histoire, tu dois suiv­re un chemin tracé d’un point A à un point B, même s’il est tortueux. “Inner Demons” c’est plutôt une chan­son sur la dual­ité qu’on a tous en nous, cette bataille per­ma­nente entre nos éner­gies neg­a­tives et pos­i­tives. Ca par­le de rage, de pos­i­tiv­ité et d’harmonie, et les deux par­ties de la chan­son se retrou­vent dans ce thème. On n’aurait pas util­isé cette struc­ture pour un autre sujet. 

Revenons à “Orpheus” : pourquoi par­ler de ce mythe? A‑t-il un écho dans vos vies personnelles?

Sacha : Tout est par­ti de la mélodie du refrain. Le “hey, I just came back from hell” est venu naturelle­ment, sans qu’on y pense. Et à par­tir de là, on a pen­sé au mythe d’Or­phée. Bien sûr que ça nous par­le, comme à beau­coup de monde : Orphée est musi­cien et amoureux, extra­or­di­naire et sen­si­ble, qui vit une tragédie mais tente d’y sur­vivre. Et on voulait vrai­ment se met­tre dans sa peau.

Pouvez-vous me par­ler de l’endroit où vous avez enreg­istré l’EP?

Sacha : C’est une petite mai­son au fond d’une cour dans le 15ème, à coté y’a un sculp­teur de 90 ans rescapé de la Shoah… C’est un endroit un peu irréel, hors du temps, un espace hyper libéra­toire qui a énor­mé­ment influ­encé nos com­pos, on s’est sou­vent lais­sés porter par le lieu. Le pre­mier morceau qu’on a créé là-bas c’était “Sun”, il y a deux ans, et il n’a qua­si­ment pas bougé depuis.

Com­ment vous tra­vaillez? Composez-vous et écrivez-vous ensem­ble, au même moment? 

Sacha : L’essence même de Zer0, c’est de tout créer ensem­ble. On pour­rait faire des trucs séparé­ment et se les envoy­er, mais ce n’est pas le but, ça gâcherait l’én­ergie. Zer0 ce n’est pas seule­ment un groupe, c’est un idéal qu’on partage, comme une sym­biose. Si on jouait ensem­ble mais sous un nom dif­férent, notre musique en serait for­cé­ment changée.

Uzzee : Exacte­ment. Nos expéri­ences com­munes et nos con­ver­sa­tions se man­i­fes­tent dans nos com­pos. Par exem­ple on a par­lé pen­dant des heures de la généra­tion X et des mil­len­ni­als. Quelques jours plus tard quand on a voulu com­pos­er, le thème est revenu à nous instinc­tive­ment et ça a don­né “Lul­la­by”, qui est sur l’EP. Donc claire­ment, notre rela­tion forte c’est un point cen­tral de notre musique.

Entre Lon­dres et Paris, vous arrivez à vous voir régulièrement ?

Sacha : On a un bon rythme, Uzzee est presque Parisien main­tenant. Il est déjà venu à Paris 21 fois en un an!

Uzzee : J’ai un pass VIP Eurostar (rires)

Vos futurs projets? 

Sacha : On en a plein, mais on veut surtout pré­par­er un nou­v­el EP et rapi­de­ment aller vers l’al­bum… En tout cas c’est dans les tuyaux. On a encore beau­coup de choses à dire, on sait à peu près ce qu’on va vouloir racon­ter dans le prochain EP. On a déjà quelques morceaux, donc ça ne devrait pas pren­dre trop longtemps avant la prochaine sortie.

Uzzee : On aimerait aus­si tra­vailler avec d’autres branch­es artis­tiques : le ciné­ma, la mode, même dans le busi­ness du com­merce si on veut…  C’est pour ça qu’il faut qu’on étab­lisse le nom Zer0, pour pou­voir l’emmener au-delà de la musique. 

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