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© Charlotte Wales
17 novembre 2022

‘Iota’, mangas, Damso… l’interview passionnée de Lous and The Yakuza

par Corentin Fraisse

Lous and The Yakuza, c’est un charisme hors-normes et une maturité déconcertante, pour une jeune artiste qui joue avec les codes. On l’a rencontrée à Paris, le jour de la sortie de son deuxième album : l’excellent Iota. Autour d’un verre, on a parlé de ce deuxième opus -forcément- mais aussi de sa passion pour les mangas, de son acolyte Damso, de positivité, de politique, d’art en général. Une discussion passionnante, jalonnée de rires francs.

Ça va ? Comment tu te sens ?

La journée est pleine d’émotions. Trop contente de la réaction de mes fans, je n’ai pas encore vu la réaction des gens qui ne sont PAS mes fans [haha]. J’ai checké Twitter mais du coup je vois que ma commu, je n’ai pas encore Googlé mon nom [haha]. Pour l’instant les gens sont hyper contents, so supportive… Je ne m’attendais pas à autant d’amour des gens qui me suivent, ils ont l’air fiers de moi, j’ai l’impression qu’ils sont de ma famille. Ils sont là en mode « tu vas y arriver ». Ce matin j’étais un peu vidée. C’est tellement bizarre de sortir un album! C’est comme partager un secret hyper important à tout le monde.

 

Est-ce que c’est plus dur de se lancer dans un deuxième album que pour le premier ? 

Je l’ai fait comme le premier, que j’avais écrit en 3 mois de mai à juillet 2017. Là pareil, je suis partie au Mexique en mai l’année dernière. Et en juillet j’avais fini ma sélection. Clairement de mai à juillet ça a l’air d’être ma période créative ! Je suis repartie au Mexique en septembre-octobre 2021, et mon album était fini. Je n’ai pas de pression, c’est l’industrie qui met la pression. Je fais juste ce que j’aime et je suis contente, reconnaissante.

Pas d’appréhension à recommencer à zéro ?

Mmmh. Là je suis déjà sur le troisième. Parce que je commence l’écriture bien en amont du studio ! C’est pareil à chaque fois. Pas d’attentes, pas d’appréhension. J’espère par contre que les gens vont l’aimer, bien sûr. J’essaie d’avoir une pensée positive : si les gens ne l’aiment pas… Je recommence. Et je le garde pour moi. Parce que même si les gens ne l’aiment pas, ça veut pas forcément dire que c’est un échec. Ça veut juste dire que les gens ne l’aiment pas. J’essaie de ne pas voir le monde comme ça, j’essaie de me dire que c’est de l’art, en fait. Que c’est censé être apprécié ou ne pas être apprécié. En tant qu’artiste, c’est important de se souvenir de ça. La musique c’est comme la peinture, le design, la mode… Dans un magasin, tu passes devant des T-shirts, y’en a plein que tu n’aimes pas. Et pour autant, on ne voue pas un culte de haine aux T-shirts qu’on n’aime pas ! C’est que de l’art, des choses à partager.

 

Depuis quelques jours sur Instagram, tu associes une chanson de l’album à un manga. Tu peux nous expliquer ?

Je suis obsédée par les mangas. J’ai une petite bibliothèque de… 2000 ouvrages. Vraiment c’est une maladie [haha] ! Là je le fais de façon très obvious, mais on a initié ça depuis le début dans l’identité de l’album. Le premier clip a été inspiré par Satoshi Kon, réalisateur de Paprika…  [Devant mon regard qui trahit mon inculture totale en termes de manga, elle précise/vulgarise] Si je dois faire une comparaison occidentale, Miyazaki ce serait Walt Disney, et Satoshi Kon plutôt Pixar, avec un côté plus décalé. Satoshi Kon a donc fait Paprika, Millenium actress, Perfect Blue : des films anthologiques, extra-connus pour être décalés, notamment dans la réalisation. Dans ses coupes, dans la superposition d’images, des transitions étranges… Pour mon premier clip je me suis inspiré de sa façon de réaliser et de faire des cuts, qui est vraiment étudiée dans les écoles de cinéma. Et j’ai appelé Wendy Morgan, ma réalisatrice, en lui disant qu’il fallait qu’on s’en inspire. Elle était là « WHAT? » parce que c’est très compliqué. Mais on s’est lancés, on a fait le clip de « Kisé » et puis j’ai voulu faire le deuxième : c’est un one shot, comme une performance live, inspiré de Miyazaki.

 

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Là je l’ai vraiment fait de manière flagrante, en expliquant « voilà un manga et voilà une musique! » alors que depuis le début du projet c’est plutôt suggéré. Premier clip Satoshi Kon, deuxième clip Miyazaki… Toutes les covers et artworks de mon album sont inspirés de Kazuo Kamimura, un des mangaka les plus connus des années 70, très underground dans l’esprit… Et puis j’ai fait la live session avec VEVO pour « Hiroshima », on s’est inspiré de Galaxy Express -un des premiers mangas que j’ai lus étant petite- et du personnage Maetel… Là y’a encore quelques visuels qui vont sortir, tous inspirés par des personnages différents, et à chaque fois c’est une ré-interprétation d’une oeuvre mais vraiment de manière flagrante. Et quand j’en parle ça me fait plaisir parce que c’est une culture à laquelle je suis tellement attachée, j’adore le Japon, j’adore la japanimation, les mangas. C’est vraiment ma passion ultime.

Je pensais que j’allais être seule dans mon délire et les gens ont bien réagi, même ceux qui s’en foutent des mangas. Ça donne envie à certains de s’y intéresser, et c’est le meilleur compliment qu’on puisse me faire. Quand on me dit « Tu m’as donné envie de lire » ça me fait encore plus plaisir que « j’aime ta chanson ». Parce que la lecture c’est tellement important.

 

Deux invités sur l’album : Benjamin Epps et évidemment Damso… Pour toi, composer et écrire de la musique c’est toujours un partage, ou ça peut se concevoir en « Solo » ?

Je les conçois toujours en solo. Dans mon premier album y’a pas de feat, et dans le deuxième finalement y’en a qu’un : Damso. Parce que Benjamin Epps fait mon interlude.

 

Pourtant, tu as l’air de faire beaucoup de choses en équipe, mais ta musique c’est en solo ?

Exactement ! Et puis une fois que j’ai fini mon écriture et ma conceptualisation -parce que je veux que les formes d’art se croisent- je vois avec mes producteurs. C’est un travail d’équipe où on mélange mes inspirations avec les leurs. Pour les clips, même chose. Même le mixeur rajoute quelque chose. Mon album est mixé par l’extraordinaire Jaycen Joshua, qui a mixé -je pense- l’entièreté de l’industrie américaine ! Il est vraiment très fort, et adorable. Chacun amène sa patte, le tout c’est de choisir les bonnes personnes. Par exemple pour Benjamin Epps : c’est la première fois de ma vie où, étant au studio, je me suis dit que j’allais mettre la voix de quelqu’un d’autre. Et la bonne personne, ça a été Benjamin.

 

Mais alors pour Damso, ça s’est passé comment ? 

On était au téléphone, comme d’hab « blblblblbl » [très bonne imitation de conversation-charabia]. Je parle pendant des heures, lui il écoute [haha] -parce qu’il est très très gentil- et pendant que je parle, mon coude appuie sur la touche Espace de mon PC et Damso entend le début de la mélodie de « Lubie ». Il me dit « c’est quoi ça ? ». Je réponds « oh pardon, c’est un morceau que j’ai fait et que j’ai pas fini ». Il me dit de lui envoyer, qu’il trouve ça magnifique. Il a même pas entendu ma partie dessus. Il écoute, et 7 minutes après il m’envoie son couplet. One shot. Vraiment c’est fou dans notre discussion WhatsApp, y’a le message où je lui envoie, et sa réponse en dessous en voicenote, son couplet quoi. Et on fait que des chansons douces ensemble ! Pareil pour le morceau dans son album, « Coeur en miettes ». Ensemble on a une vibe très artistique. Je pense que, quand l’industrie voit Lous And The Yakuza et Damso, ils se disent « OÙ EST LE BANGER ? OÙ EST LE BANGER ? » et nous on arrive avec un guitare-voix folk [elle chante] « J’ai envie d’te dire je t’aime » et « Is he lonely, hmm-hmm ? » [hahaha] Les gens de mon équipe sont toujours en PLS quand je leur fais écouter un son, l’air de dire « ah ! vous avez encore décidé d’être dépressifs? Super ! »

 

Pour toi, quelle chanson résume le mieux, ou en tout cas définit le mieux l’album ?

Très compliqué ! Parce qu’elles font toutes partie de l’album pour cette raison. Ok, « Ciel » et « Yuzu balade » : le début et la fin. Parce que « Ciel » c’est une prière, c’est l’ouverture et « Yuzu balade » c’est l’acceptation, j’accepte que j’aime la personne. L’ordre est important dans l’album et c’est plusieurs facettes de différentes histoires, mais qui s’emboîtent pour en créer une nouvelle. Puisque l’album est une oeuvre en elle-même, et moi je déteste le concept de faire des compilations… Et mes fans en peuvent plus, là on m’a insultée tout le matin : « ton album ne fait que 30 minutes, tu te fous de ma gueule? » [haha].

 

Un peu sec non ?

Mais tellement ! Déjà pourquoi vous regardez le timing d’un album ? On s’en fout du temps ! Ce qui est important c’est ce qui est dit. J’ai répondu à l’un d’entre eux pour dire « écoute, j’ai pas envie de dire de la m*rde pour avoir un long album, c’est pas grave. » Je ferai peut-être un long album le jour où tous les mots seront importants. Tout ça pour dire que chaque partie, même si c’est court pour certains, a son importance pour moi. J’ai choisi parmi 30 à 40 morceaux pour venir à ces 12 titres, et c’était tellement dur. Mais je savais que je voulais être concise dans mon propos, aller droit au but ». Comme dans Gore, où il y avait 10 morceaux. Là j’en ai rajouté deux. Je n’aime pas les albums longs, je n’ai jamais aimé.

Après je peux comprendre, tout le monde veut + de morceaux parce qu’aujourd’hui on consomme la musique beaucoup plus vite qu’avant. On écoute la musique comme si elle périmait. Moi j’écoute toujours l’album de 2013 de James Blake, comme si ma vie en dépendait !

 

Ta chanson préférée de l’album ? Peut-être celle que tu as le plus hâte de jouer live ?

Ça se tape entre « Autodéfense » et « Trésor ». T’as aimé « Autodéfense » aussi? Elle revient souvent (j’ai demandé tout à l’heure sur Twitter). Je pensais pas du tout ! Parce que la structure est pas classique, y’a pas de drum pendant une minute… « La money » c’est aussi une de mes préférées à perform. Je l’ai jouée pendant ma première tournée alors que ce n’était pas sorti, et c’est le son où, même si un jour tout le monde s’en fout dans le public, moi j’ai l’énergie au sommet. Tout à l’heure quelqu’un m’a dit que ça lui faisait penser à MIA. J’aime bien que ça représente vraiment la colère dans laquelle j’étais. C’est la première fois que je crie dans un couplet : « L’amour ne m’a laissé que ses vices! » C’est trop bien, trop libérateur.

On a l’impression que pour toi, parler d’intime c’est souvent politique. Dans le sens où dans l’album tu nous parles de toi et d’amour, mais en filigrane on sent qu’il y a d’autres choses : le succès, le mode survie, la bizarrerie, l’argent. Est-ce que tu le vois comme ça ? 

Carrément, parce que l’amour se trouve dans toute ces choses ! La politique j’ai toujours voulu en faire partie, et en même temps ça fait deux ans que je veux m’en défaire. Mais je n’y arrive pas parce que tout est politisé. On a quand même réussi à politiser le voile, c’est grotesque. Pourtant tout est politisé, dans une ère où tout le monde s’indigne, s’insurge, tout le monde pense que ce qu’il a à dire est important. C’est marrant parce que la relation que les gens ont avec la parole a totalement changé : aujourd’hui on dit tous ce qu’on veut quand on veut, et c’est les mêmes gens qui vont te dire qu’on « ne peut plus rien dire ». On est dans l’extrême ouverture d’esprit où tout le monde peut parler non-stop, et d’un autre côté on ne peut plus nécessairement tout dire. C’est une époque louche quand même. Avant, la parole à grande portée était détenue par une poignée de personnes, médias, intellectuels, politiciens, scientifiques. Aujourd’hui tout le monde peut avoir le même impact. Le président de la République fait moins de retweets que Elon Musk. Kanye West fait plus parler de lui qu’un mec qui est en train de trouver, je sais pas, un vaccin contre la polio. Notre échelle de valeur a changé. Ne pas être politique aujourd’hui, ça relève de l’impossible. Ça ne va pas avec l’ère de notre temps. Si ça se trouve, dans une de mes chansons on va penser que je revendique ça, que telle phrase est une référence féministe… Parce que les gens ont aussi, plus que jamais, besoin d’appartenir à une communauté.

 

Oui et souvent, on a envie d’extrapoler et de trouver du sens…

Oui ! Et parfois y’en a absolument pas, ou c’est pas le leur. Mais c’est ça qui est beau avec la musique et l’art en général. Le dernier musée où je suis allée c’était à Los Angeles et il y avait des peintures de Picasso. Et je me posais la question du sens, devant les oeuvres. J’appréciais avec quelqu’un qui était à côté de moi, on commence à parler, et le monsieur défonce la peinture en mode « son trait est dégueulasse ». On ne voyait pas du tout la même chose, on en a débattu et c’était hyper intéressant ! Ce qui est bien dans l’art c’est que tout est subjectif. Alors il faut se focaliser sur les gens qui aiment bien. À quoi bon mettre son énergie sur les gens qui n’aiment pas ? Même si beaucoup émettent une critique constructive. Mais qu’est-ce qu’être constructif dans l’art ? Y’a beaucoup de gens pour qui l’art c’est de la technique, donc pour eux certainement que je fais un album pourri parce que j’ai pas la technique de Mariah Carey. Pour d’autres, l’écriture fait la chanson. Il faut savoir ne pas être trop sérieux dans sa définition et dans sa critique. Et aussi ne pas se prendre trop au sérieux en tant qu’artiste.

 

Tu touches à pas mal de choses à coté de la musique : peinture, design, mode, traduction de poésie, tu es bientôt officiellement autrice parce que tu prépares un roman. Comment tu crées de la cohérence entre tout ça ?

Y’en a pas [haha] ! Après je pense que c’est moi la cohérence. Je suis rwandaise, congolaise, j’habite en Belgique, je suis signée en France, mon management est américain, j’ai fui la guerre et en même temps j’ai fini dans un internat de super-riches entre mes 15 et 18 ans, et je suis fan du Japon comme si c’était ma patrie. I make no sense, ma simple existence est un freakin’ nonsense [haha] ! Je pense que ce n’est que la continuité. Rester honnête est ma seule cohérence, la seule chose que je veux être. Ou bien être honnête dans ma malhonnêteté.

 

C’est à dire ?

La plupart du temps on écrit des choses, on pense qu’elles sont vraies… Et puis dans deux ans je vais regarder le même texte et me dire « comment j’ai pu penser ça ? ». Même si j’ai tort j’ai envie être sincère dans mon erreur, parce que c’est comme ça que je vais apprendre et que je ne vais jamais le regretter. Pour l’instant je n’ai pas de regret dans ma vie. Et j’espère que ça va continuer !

 

 

Lous and The Yakuza vient d’annoncer les prochaines dates de sa mini-tournée (dans le post ci-dessous) : le IOTA European Tour passera notamment par Lille le 1er février, à Paris le 4, à Bruxelles le 7 et à Antwerp le 9 février.

 

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