© Charlotte Wales

Iota’, mangas, Damso… l’interview passionnée de Lous and The Yakuza

Lous and The Yakuza, c’est un charisme hors-normes et une matu­rité décon­cer­tante, pour une jeune artiste qui joue avec les codes. On l’a ren­con­trée à Paris, le jour de la sor­tie de son deux­ième album : l’ex­cel­lent Iota. Autour d’un verre, on a par­lé de ce deux­ième opus ‑forcément- mais aus­si de sa pas­sion pour les man­gas, de son acolyte Damso, de pos­i­tiv­ité, de poli­tique, d’art en général. Une dis­cus­sion pas­sion­nante, jalon­née de rires francs.

Ça va ? Com­ment tu te sens ?

La journée est pleine d’é­mo­tions. Trop con­tente de la réac­tion de mes fans, je n’ai pas encore vu la réac­tion des gens qui ne sont PAS mes fans [haha]. J’ai checké Twit­ter mais du coup je vois que ma com­mu, je n’ai pas encore Googlé mon nom [haha]. Pour l’in­stant les gens sont hyper con­tents, so sup­port­ive… Je ne m’at­tendais pas à autant d’amour des gens qui me suiv­ent, ils ont l’air fiers de moi, j’ai l’im­pres­sion qu’ils sont de ma famille. Ils sont là en mode “tu vas y arriv­er”. Ce matin j’é­tais un peu vidée. C’est telle­ment bizarre de sor­tir un album! C’est comme partager un secret hyper impor­tant à tout le monde.

 

Est-ce que c’est plus dur de se lancer dans un deux­ième album que pour le premier ? 

Je l’ai fait comme le pre­mier, que j’avais écrit en 3 mois de mai à juil­let 2017. Là pareil, je suis par­tie au Mex­ique en mai l’an­née dernière. Et en juil­let j’avais fini ma sélec­tion. Claire­ment de mai à juil­let ça a l’air d’être ma péri­ode créa­tive ! Je suis repar­tie au Mex­ique en septembre-octobre 2021, et mon album était fini. Je n’ai pas de pres­sion, c’est l’in­dus­trie qui met la pres­sion. Je fais juste ce que j’aime et je suis con­tente, reconnaissante.

Pas d’ap­préhen­sion à recom­mencer à zéro ?

Mmmh. Là je suis déjà sur le troisième. Parce que je com­mence l’écri­t­ure bien en amont du stu­dio ! C’est pareil à chaque fois. Pas d’at­tentes, pas d’ap­préhen­sion. J’e­spère par con­tre que les gens vont l’aimer, bien sûr. J’es­saie d’avoir une pen­sée pos­i­tive : si les gens ne l’ai­ment pas… Je recom­mence. Et je le garde pour moi. Parce que même si les gens ne l’ai­ment pas, ça veut pas for­cé­ment dire que c’est un échec. Ça veut juste dire que les gens ne l’ai­ment pas. J’es­saie de ne pas voir le monde comme ça, j’es­saie de me dire que c’est de l’art, en fait. Que c’est cen­sé être appré­cié ou ne pas être appré­cié. En tant qu’artiste, c’est impor­tant de se sou­venir de ça. La musique c’est comme la pein­ture, le design, la mode… Dans un mag­a­sin, tu pass­es devant des T‑shirts, y’en a plein que tu n’aimes pas. Et pour autant, on ne voue pas un culte de haine aux T‑shirts qu’on n’aime pas ! C’est que de l’art, des choses à partager.

 

Depuis quelques jours sur Insta­gram, tu asso­cies une chan­son de l’al­bum à un man­ga. Tu peux nous expliquer ?

Je suis obsédée par les man­gas. J’ai une petite bib­lio­thèque de… 2000 ouvrages. Vrai­ment c’est une mal­adie [haha] ! Là je le fais de façon très obvi­ous, mais on a ini­tié ça depuis le début dans l’i­den­tité de l’al­bum. Le pre­mier clip a été inspiré par Satoshi Kon, réal­isa­teur de Papri­ka…  [Devant mon regard qui trahit mon incul­ture totale en ter­mes de man­ga, elle précise/vulgarise] Si je dois faire une com­para­i­son occi­den­tale, Miyaza­ki ce serait Walt Dis­ney, et Satoshi Kon plutôt Pixar, avec un côté plus décalé. Satoshi Kon a donc fait Papri­ka, Mil­le­ni­um actress, Per­fect Blue : des films anthologiques, extra-connus pour être décalés, notam­ment dans la réal­i­sa­tion. Dans ses coupes, dans la super­po­si­tion d’im­ages, des tran­si­tions étranges… Pour mon pre­mier clip je me suis inspiré de sa façon de réalis­er et de faire des cuts, qui est vrai­ment étudiée dans les écoles de ciné­ma. Et j’ai appelé Wendy Mor­gan, ma réal­isatrice, en lui dis­ant qu’il fal­lait qu’on s’en inspire. Elle était là WHAT?” parce que c’est très com­pliqué. Mais on s’est lancés, on a fait le clip de “Kisé” et puis j’ai voulu faire le deux­ième : c’est un one shot, comme une per­for­mance live, inspiré de Miyazaki.

 

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Là je l’ai vrai­ment fait de manière fla­grante, en expli­quant “voilà un man­ga et voilà une musique!” alors que depuis le début du pro­jet c’est plutôt sug­géré. Pre­mier clip Satoshi Kon, deux­ième clip Miyaza­ki… Toutes les cov­ers et art­works de mon album sont inspirés de Kazuo Kamimu­ra, un des man­ga­ka les plus con­nus des années 70, très under­ground dans l’e­sprit… Et puis j’ai fait la live ses­sion avec VEVO pour “Hiroshi­ma”, on s’est inspiré de Galaxy Express ‑un des pre­miers man­gas que j’ai lus étant petite- et du per­son­nage Mae­tel… Là y’a encore quelques visuels qui vont sor­tir, tous inspirés par des per­son­nages dif­férents, et à chaque fois c’est une ré-interprétation d’une oeu­vre mais vrai­ment de manière fla­grante. Et quand j’en par­le ça me fait plaisir parce que c’est une cul­ture à laque­lle je suis telle­ment attachée, j’adore le Japon, j’adore la japan­i­ma­tion, les man­gas. C’est vrai­ment ma pas­sion ultime.

Je pen­sais que j’al­lais être seule dans mon délire et les gens ont bien réa­gi, même ceux qui s’en foutent des man­gas. Ça donne envie à cer­tains de s’y intéress­er, et c’est le meilleur com­pli­ment qu’on puisse me faire. Quand on me dit “Tu m’as don­né envie de lire” ça me fait encore plus plaisir que “j’aime ta chan­son”. Parce que la lec­ture c’est telle­ment important.

 

Deux invités sur l’al­bum : Ben­jamin Epps et évidem­ment Damso… Pour toi, com­pos­er et écrire de la musique c’est tou­jours un partage, ou ça peut se con­cevoir en “Solo” ?

Je les conçois tou­jours en solo. Dans mon pre­mier album y’a pas de feat, et dans le deux­ième finale­ment y’en a qu’un : Damso. Parce que Ben­jamin Epps fait mon interlude.

 

Pour­tant, tu as l’air de faire beau­coup de choses en équipe, mais ta musique c’est en solo ?

Exacte­ment ! Et puis une fois que j’ai fini mon écri­t­ure et ma con­cep­tu­al­i­sa­tion ‑parce que je veux que les formes d’art se croisent- je vois avec mes pro­duc­teurs. C’est un tra­vail d’équipe où on mélange mes inspi­ra­tions avec les leurs. Pour les clips, même chose. Même le mixeur rajoute quelque chose. Mon album est mixé par l’ex­tra­or­di­naire Jaycen Joshua, qui a mixé ‑je pense- l’en­tièreté de l’in­dus­trie améri­caine ! Il est vrai­ment très fort, et adorable. Cha­cun amène sa pat­te, le tout c’est de choisir les bonnes per­son­nes. Par exem­ple pour Ben­jamin Epps : c’est la pre­mière fois de ma vie où, étant au stu­dio, je me suis dit que j’al­lais met­tre la voix de quelqu’un d’autre. Et la bonne per­son­ne, ça a été Benjamin.

 

Mais alors pour Damso, ça s’est passé comment ? 

On était au télé­phone, comme d’hab “blblblblbl” [très bonne imi­ta­tion de conversation-charabia]. Je par­le pen­dant des heures, lui il écoute [haha] ‑parce qu’il est très très gentil- et pen­dant que je par­le, mon coude appuie sur la touche Espace de mon PC et Damso entend le début de la mélodie de “Lubie”. Il me dit “c’est quoi ça ?”. Je réponds “oh par­don, c’est un morceau que j’ai fait et que j’ai pas fini”. Il me dit de lui envoy­er, qu’il trou­ve ça mag­nifique. Il a même pas enten­du ma par­tie dessus. Il écoute, et 7 min­utes après il m’en­voie son cou­plet. One shot. Vrai­ment c’est fou dans notre dis­cus­sion What­sApp, y’a le mes­sage où je lui envoie, et sa réponse en dessous en voicenote, son cou­plet quoi. Et on fait que des chan­sons douces ensem­ble ! Pareil pour le morceau dans son album, “Coeur en miettes”. Ensem­ble on a une vibe très artis­tique. Je pense que, quand l’in­dus­trie voit Lous And The Yakuza et Damso, ils se dis­ent EST LE BANGER ? EST LE BANGER ?” et nous on arrive avec un guitare-voix folk [elle chante] “J’ai envie d’te dire je t’aime” et “Is he lone­ly, hmm-hmm ?” [haha­ha] Les gens de mon équipe sont tou­jours en PLS quand je leur fais écouter un son, l’air de dire “ah ! vous avez encore décidé d’être dépres­sifs? Super !”

 

Pour toi, quelle chan­son résume le mieux, ou en tout cas définit le mieux l’album ?

Très com­pliqué ! Parce qu’elles font toutes par­tie de l’al­bum pour cette rai­son. Ok, “Ciel” et “Yuzu balade” : le début et la fin. Parce que “Ciel” c’est une prière, c’est l’ou­ver­ture et “Yuzu balade” c’est l’ac­cep­ta­tion, j’ac­cepte que j’aime la per­son­ne. L’or­dre est impor­tant dans l’al­bum et c’est plusieurs facettes de dif­férentes his­toires, mais qui s’emboîtent pour en créer une nou­velle. Puisque l’al­bum est une oeu­vre en elle-même, et moi je déteste le con­cept de faire des com­pi­la­tions… Et mes fans en peu­vent plus, là on m’a insultée tout le matin : “ton album ne fait que 30 min­utes, tu te fous de ma gueule?” [haha].

 

Un peu sec non ?

Mais telle­ment ! Déjà pourquoi vous regardez le tim­ing d’un album ? On s’en fout du temps ! Ce qui est impor­tant c’est ce qui est dit. J’ai répon­du à l’un d’en­tre eux pour dire “écoute, j’ai pas envie de dire de la m*rde pour avoir un long album, c’est pas grave.” Je ferai peut-être un long album le jour où tous les mots seront impor­tants. Tout ça pour dire que chaque par­tie, même si c’est court pour cer­tains, a son impor­tance pour moi. J’ai choisi par­mi 30 à 40 morceaux pour venir à ces 12 titres, et c’é­tait telle­ment dur. Mais je savais que je voulais être con­cise dans mon pro­pos, aller droit au but”. Comme dans Gore, où il y avait 10 morceaux. Là j’en ai rajouté deux. Je n’aime pas les albums longs, je n’ai jamais aimé.

Après je peux com­pren­dre, tout le monde veut + de morceaux parce qu’au­jour­d’hui on con­somme la musique beau­coup plus vite qu’a­vant. On écoute la musique comme si elle péri­mait. Moi j’é­coute tou­jours l’al­bum de 2013 de James Blake, comme si ma vie en dépendait !

 

Ta chan­son préférée de l’al­bum ? Peut-être celle que tu as le plus hâte de jouer live ?

Ça se tape entre “Autodéfense” et “Tré­sor”. T’as aimé “Autodéfense” aus­si? Elle revient sou­vent (j’ai demandé tout à l’heure sur Twit­ter). Je pen­sais pas du tout ! Parce que la struc­ture est pas clas­sique, y’a pas de drum pen­dant une minute… “La mon­ey” c’est aus­si une de mes préférées à per­form. Je l’ai jouée pen­dant ma pre­mière tournée alors que ce n’é­tait pas sor­ti, et c’est le son où, même si un jour tout le monde s’en fout dans le pub­lic, moi j’ai l’én­ergie au som­met. Tout à l’heure quelqu’un m’a dit que ça lui fai­sait penser à MIA. J’aime bien que ça représente vrai­ment la colère dans laque­lle j’é­tais. C’est la pre­mière fois que je crie dans un cou­plet : “L’amour ne m’a lais­sé que ses vices!” C’est trop bien, trop libérateur.

On a l’im­pres­sion que pour toi, par­ler d’in­time c’est sou­vent poli­tique. Dans le sens où dans l’al­bum tu nous par­les de toi et d’amour, mais en fil­igrane on sent qu’il y a d’autres choses : le suc­cès, le mode survie, la bizarrerie, l’ar­gent. Est-ce que tu le vois comme ça ? 

Car­ré­ment, parce que l’amour se trou­ve dans toute ces choses ! La poli­tique j’ai tou­jours voulu en faire par­tie, et en même temps ça fait deux ans que je veux m’en défaire. Mais je n’y arrive pas parce que tout est poli­tisé. On a quand même réus­si à poli­tis­er le voile, c’est grotesque. Pour­tant tout est poli­tisé, dans une ère où tout le monde s’indigne, s’in­surge, tout le monde pense que ce qu’il a à dire est impor­tant. C’est mar­rant parce que la rela­tion que les gens ont avec la parole a totale­ment changé : aujour­d’hui on dit tous ce qu’on veut quand on veut, et c’est les mêmes gens qui vont te dire qu’on “ne peut plus rien dire”. On est dans l’ex­trême ouver­ture d’e­sprit où tout le monde peut par­ler non-stop, et d’un autre côté on ne peut plus néces­saire­ment tout dire. C’est une époque louche quand même. Avant, la parole à grande portée était détenue par une poignée de per­son­nes, médias, intel­lectuels, politi­ciens, sci­en­tifiques. Aujour­d’hui tout le monde peut avoir le même impact. Le prési­dent de la République fait moins de retweets que Elon Musk. Kanye West fait plus par­ler de lui qu’un mec qui est en train de trou­ver, je sais pas, un vac­cin con­tre la polio. Notre échelle de valeur a changé. Ne pas être poli­tique aujour­d’hui, ça relève de l’im­pos­si­ble. Ça ne va pas avec l’ère de notre temps. Si ça se trou­ve, dans une de mes chan­sons on va penser que je revendique ça, que telle phrase est une référence fémin­iste… Parce que les gens ont aus­si, plus que jamais, besoin d’ap­partenir à une communauté.

 

Oui et sou­vent, on a envie d’ex­trapol­er et de trou­ver du sens…

Oui ! Et par­fois y’en a absol­u­ment pas, ou c’est pas le leur. Mais c’est ça qui est beau avec la musique et l’art en général. Le dernier musée où je suis allée c’é­tait à Los Ange­les et il y avait des pein­tures de Picas­so. Et je me posais la ques­tion du sens, devant les oeu­vres. J’ap­pré­ci­ais avec quelqu’un qui était à côté de moi, on com­mence à par­ler, et le mon­sieur défonce la pein­ture en mode “son trait est dégueu­lasse”. On ne voy­ait pas du tout la même chose, on en a débat­tu et c’é­tait hyper intéres­sant ! Ce qui est bien dans l’art c’est que tout est sub­jec­tif. Alors il faut se focalis­er sur les gens qui aiment bien. À quoi bon met­tre son énergie sur les gens qui n’ai­ment pas ? Même si beau­coup émet­tent une cri­tique con­struc­tive. Mais qu’est-ce qu’être con­struc­tif dans l’art ? Y’a beau­coup de gens pour qui l’art c’est de la tech­nique, donc pour eux cer­taine­ment que je fais un album pour­ri parce que j’ai pas la tech­nique de Mari­ah Carey. Pour d’autres, l’écri­t­ure fait la chan­son. Il faut savoir ne pas être trop sérieux dans sa déf­i­ni­tion et dans sa cri­tique. Et aus­si ne pas se pren­dre trop au sérieux en tant qu’artiste.

 

Tu touch­es à pas mal de choses à coté de la musique : pein­ture, design, mode, tra­duc­tion de poésie, tu es bien­tôt offi­cielle­ment autrice parce que tu pré­pares un roman. Com­ment tu crées de la cohérence entre tout ça ?

Y’en a pas [haha] ! Après je pense que c’est moi la cohérence. Je suis rwandaise, con­go­laise, j’habite en Bel­gique, je suis signée en France, mon man­age­ment est améri­cain, j’ai fui la guerre et en même temps j’ai fini dans un inter­nat de super-riches entre mes 15 et 18 ans, et je suis fan du Japon comme si c’é­tait ma patrie. I make no sense, ma sim­ple exis­tence est un freakin’ non­sense [haha] ! Je pense que ce n’est que la con­ti­nu­ité. Rester hon­nête est ma seule cohérence, la seule chose que je veux être. Ou bien être hon­nête dans ma malhonnêteté.

 

C’est à dire ?

La plu­part du temps on écrit des choses, on pense qu’elles sont vraies… Et puis dans deux ans je vais regarder le même texte et me dire “com­ment j’ai pu penser ça ?”. Même si j’ai tort j’ai envie être sincère dans mon erreur, parce que c’est comme ça que je vais appren­dre et que je ne vais jamais le regret­ter. Pour l’in­stant je n’ai pas de regret dans ma vie. Et j’e­spère que ça va continuer !

 

 

Lous and The Yakuza vient d’an­non­cer les prochaines dates de sa mini-tournée (dans le post ci-dessous) : le IOTA Euro­pean Tour passera notam­ment par Lille le 1er févri­er, à Paris le 4, à Brux­elles le 7 et à Antwerp le 9 février.

 

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