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22 novembre 2017

King Krule, simply red

par Patrice BARDOT

Article extrait de Tsugi 106 (octobre 2017), disponible à la commande ici.

Quatre ans après le choc 6 Feet Beneath The Moon, le jeune prodige anglais Archy Marshall, alias King Krule, signe un deuxième album captivant, entre blues urbain futuriste et free jazz électronique. Rencontre à domicile, en attendant de le voir ce dimanche 26 novembre au Casino de Paris.

Une pluie qui tombe dru au milieu d’une forêt de petites maisons en briques taillées à l’identique, posée au milieu de nulle part. Difficile de faire plus britannique comme décor que ce quartier résidentiel d’East Dulwich, situé dans la grande banlieue sud de Londres. Pour atteindre l’adresse d’Archy Marshall, alias King Krule, depuis la gare de train la plus proche, deux solutions : soit se taper plus de deux kilomètres à pied en essuyant un grain force 4, soit utiliser une compagnie de transport privée qui piétine allègrement les droits de ses chauffeurs. Cruel dilemme. On vous laisse deviner notre choix. Ce qui importe surtout, c’est que nous sommes arrivés à l’heure prévue devant la maison d’enfance d’Archy où se déroulera l’interview. Là où il a grandi avec sa mère (ses parents ont divorcé alors qu’il était tout petit) et là où il a emménagé de nouveau il y a trois ans, lorsque Miss Marshall a déménagé au domicile de son copain.

La famille. Un élément essentiel pour comprendre les racines de King Krule. Pas de comptable ni d’assureur dans l’arbre généalogique du jeune homme de 23 ans. Mais pas vraiment de trace de musiciens non plus, simplement une grande sensibilité pour l’Art, avec un grand “A”. Sa mère est décoratrice pour le cinéma et la télévision, son père directeur artistique à la BBC. On peut remonter aussi jusqu’à une grand-mère sculpteur, un grand-père peintre ou un oncle vaguement guitariste dans un groupe de ska, The Top Cats. Si l’on en croit la légende, il aurait écrit sa première chanson à huit ans et l’aurait enregistré à onze ans sur un magnéto 8-pistes offert par son papa. Pourtant la belle histoire se gâte un peu tard. À treize ans, il refuse obstinément d’aller au collège, préférant gratouiller la guitare dans sa chambre en composant des chansons. Viré de multiples établissements, menacé même d’enfermement dans un internat à l’allure de prison, le futur King Krule, au bout de cette année d’errance, entrevoit la lumière en s’inscrivant à la prestigieuse Brit School For Performing Arts and Technology, une école artistique dont les plus célèbres élèves à ce jour se nomment quand même Amy Winehouse et Adele. C’est là qu’il va trouver le meilleur terreau pour faire pousser ses compositions qui deviendront si originales, à la fois énervées et lunaires, aux références plutôt surprenantes pour un ado qui grandit au début du XXIe siècle. Son idole quand il était enfant ? John Lurie, leader des Lounge Lizards, mythique formation new-yorkaise de la fin des années 70, entre post-punk et free jazz. Son disque de chevet ? Le punky funky New Boots And Panties!! de Ian Dury. On peut aussi rajouter une passion pour le rockabilly, notamment Gene Vincent et Eddie Cochran. Sans oublier l’afrobeat de Fela Kuti que passait sa mère en boucle, ou encore le jazz bluesy, magnifique, mais volontiers désespéré de Chet Baker et Bill Evans.

Ce furieux melting-pot donnera naissance en 2013 à son formidable premier album 6 Feet Beneath The Moon, succès à la fois critique et public. Mais, malgré la parenthèse A New Place 2 Drown, bande-originale étrange et très électronique d’un livre et d’un court-métrage parue sous son vrai nom, on commençait à s’impatienter de voir apparaître une suite à ce premier choc. Nous n’étions pas les seuls : “J’ai gaspillé tellement de temps sur ce projet qu’au final, je n’aime pas trop. Et par la suite je me suis retrouvé bloqué. J’ai traversé une période un peu glauque par rapport à la musique, or j’ai besoin de me sentir bien pour composer. Ça m’a pris du temps pour que je me sente à nouveau en confiance pour écrire. Finalement, ce n’est qu’à l’été 2016 que j’ai retrouvé du plaisir à imaginer des chansons qui me satisfaisaient”, explique Archy de cette voix brumeuse, à la fois rauque et timide, trempée dans un savoureux, mais étrangement compréhensible accent cockney. Il sirote un mug de thé (avec un nuage de lait comme il se doit) installé sur le vieux canapé d’un petit salon défraîchi, si typique de ce genre de pavillon de banlieue qu’on a l’impression qu’il a survécu à trois guerres et quatre crises économiques. Il est 13 h, King Krule vient visiblement de se réveiller. Son chien, une sorte de gentil terrier (?) au pedigree indéterminé, passe de temps en temps pour se faire gratter le cou. Il poursuit : “J’ai connu une grande période de déconnexion, c’est pour ça que les deux albums sont si différents. Je voulais faire quelque chose de plus riche. J’ai travaillé longtemps sur la production, le mixage, les cuivres, les cordes.” Et cela s’entend. Un peu comme si le chanteur était passé d’une version mono à la stéréo. Sans conteste, The Ooz est plus aventureux et foisonnant que son premier album, plus long aussi, puisqu’il dépasse les 60 minutes.

Si vous êtes plutôt Spotify : 

Fou de Dalí

Au contraire de 6 Feet Beneath The Moon réalisé en solo (ou presque), Marshall a enregistré The Ooz en grande partie avec les musiciens qui l’accompagnent sur scène. “Je suis un peu un despote en studio, explique-t-il en riant. Mais ça ne veut pas dire que c’est difficile de travailler avec moi. Je crée le squelette musical des chansons, puis mon groupe joue, mais à la fin d’une journée de boulot, je ne peux garder qu’une seule note de ce qui a été enregistré.” Parmi sa petite bande, un élément essentiel, le saxophone Ignacio Salvadores : “C’est l’une des personnes les plus importantes que j’ai rencontrées ces dernières années. Il m’a donné une nouvelle impulsion pour écouter à nouveau du punk et du vieux rock, alors que j’avais passé beaucoup de temps à me concentrer sur du hip-hop et de la musique moderne. C’était bien d’avoir quelqu’un à mes côtés pour me pousser vers des sonorités un peu bizarres. Et puis il m’a vraiment aidé pendant l’enregistrement à me sortir de moments difficiles”, explique-t-il tout en caressant son bon gros toutou. Si son premier essai donnait plus dans une description brute, voire brutale du monde qu’il l’entoure, The Ooz explore, lui, une veine plus surréaliste, à l’image de ce titre cryptique, qui signifie pourtant en langage “King Krulien” l’ensemble des fluides que l’être humain laisse échapper de son corps et qui donnent naissance à de la matière. Qu’elle soit physique (de la sueur à… la pisse en passant par le vomi, bon appétit) ou bien purement émotionnelle à travers les ondes dégagées par le cerveau.

C’est le moment où l’on pourrait penser que l’auteur de ce concept bien fumeux doit utiliser ses journées à tirer sur des gros spliffs. C’est possible, même s’il n’a roulé que des vraies cigarettes pendant tout le temps qu’a duré notre interview. Alors d’où vient cette étrange thématique Archy ? “On me demande souvent si je me sens proche de Ken Loach (cinéaste britannique, ndr). J’aime son travail, c’est du réalisme social, et c’est ce que j’ai fait avec le premier album. Maintenant je fais plutôt du surréalisme social. Par exemple, j’ai beaucoup regardé les films de David Lynch et je me sens vraiment connecté avec le surréalisme de Salvador Dalí. Pour moi, l’esprit de The Ooz traduit un peu ce que tu peux ressentir lorsque tu es au lit avec une fille et qu’au petit matin le soleil qui passe à travers la fenêtre éclaire son corps d’une manière étrange, c’est du surréalisme (ah oui, quand même, ndr). Pour en revenir à Dalí, l’été dernier, j’ai été obsédé par un show télé américaine des années 50 intitulé What’s My Line que je n’ai pas arrêté de regarder sur YouTube. C’était en public, et les gens devaient deviner qui était l’invité en lui posant des questions. Quand Dalí est passé, on lui a demandé s’il était acteur, il a répondu oui. S’il était musicien, oui de nouveau. S’il était écrivain, toujours oui. L’animateur était perdu, il essayait d’intervenir : ‘Mais non, vous ne pouvez être tout ça à la fois.’ Et bien si, Dali était tout ça à la fois. C’est ça le surréalisme.”

Totally connected

Cette passion récente a nourri ce nouveau disque luxuriant en paroles comme en musiques. Au point de l’éloigner des préoccupations du quotidien et de ses fans ? En réalité, pas vraiment. “Aujourd’hui ce que je trouve génial c’est que les gens qui se sentent connectés à mes chansons peuvent m’envoyer des messages sur Internet. Ce sont des mecs bizarres comme moi (rires), des gens seuls, un peu perdus, des outsiders quoi ! C’est fascinant de constater que malgré mes textes assez cryptés, parce que j’utilise des métaphores pour me protéger, ils se sentent concernés par ce que je chante. Je me sens responsable aussi vis-à-vis d’eux d’avoir exposé de manière un peu ridicule ma dépression. Mais aujourd’hui même si je parle de choses tristes, je ne ressens plus de l’anxiété, mais de l’excitation. Souvent je réponds à tous ces inconnus qui me contactent. J’ai l’impression que les artistes ne font plus ça, tu ne crois pas ? Ça m’arrive parfois de leur envoyer des SMS pour savoir comment ils vont. C’est un peu comme si j’avais un petit rôle à jouer dans cette société. Finalement je suis une sorte de psychologue, un gourou. (rires) Solidement installé dans ce quartier du Sud de Londres où il a toujours habité, et il vit entouré (“presque en reclus”, avoue-t-il volontiers) de sa famille, de ses amis d’enfance, mais aussi d’inconnus qu’il accueille avec plaisir dans sa maison : “Chaque semaine, j’enregistre ici avec des kids que je ne connais pas forcément, mais qui habitent autour de chez moi. Ils veulent voir comment ça se passe. C’est un peu une maison ouverte. Je suis persuadé que beaucoup d’amis que je connais depuis dix ans vont avoir leur propre carrière dans la musique. Je me permets de les conseiller pour qu’ils prennent les bonnes directions parce qu’on peut dire que j’ai réussi dans le métier. Mais dans le fond, je suis toujours le même mec avec qui ils ont grandi. Je reste au même niveau qu’eux.”

Brexit or not

Archy se pose pourtant de plus en plus de questions sur son futur en Grande-Bretagne. C’est que le Brexit est passé par là : “Tu vois ce coin, East Dulwich ? (Il montre avec son bras le paysage derrière la fenêtre, ndr) C’est un melting-pot comme il peut en exister à Paris ou à Berlin, il y a des cultures et des milieux sociaux différents qui cohabitent parfaitement. Mais tout ça est fragilisé par tout ce que l’on vit actuellement. Comme cette décision de sortir de l’Europe. Ça correspond à un afflux de nationalisme, de patriotisme et de racisme qui est apparu depuis deux ans. Ce qui est très effrayant pour moi qui ai grandi ici, et où l’on est à l’exact opposé de tout ça. Mais je suis un citadin et dans les villes les gens votent plutôt à gauche. Moi je vote aussi, mais encore plus à gauche. (rires) Je parlais l’autre jour à des amis et ils me disaient que je devrais voter pour le Labour de Jeremy Corbyn. C’est vrai que le parti a changé depuis l’époque de Tony Blair, qui voulait le recentrer. Corbyn vient de quelque chose de plus radical. Tu peux voir des photos de lui quand il était jeune, emmené par des flics après des manifestations. Et puis c’est un mec qui marche tous les jours dans les rues et que tu peux croiser dans le bus. C’est quelque chose qui doit être salué.” D’accord, mais est ce que tu te verrais habituer dans un autre pays ? “Oui, mais ça doit être pareil qu’ici avec beaucoup de briques et un temps gris, donc à part la Pologne peut-être je ne vois pas. (rires) Même si le dernier endroit que j’ai adoré c’est le Pérou, c’est trop loin, mais c’est magnifique. En fait, j’avais eu la belle idée de m’exiler à Dungeness, c’est dans le Kent, à la pointe sud-est de l’Angleterre, il paraît que c’est le seul désert d’Europe, mais c’est juste une très grande plage isolée. Mais je ne l’ai pas encore fait. D’ailleurs je répète sans arrêt aux mecs et aux nanas que je connais que je veux absolument déménager, mais ils me répondent : ‘Tu dis tout le temps ça, mais tu restes toujours ici.’ Pourtant, j’aimerais bien habiter en France à cause de l’architecture, mais je crois que je suis trop fainéant.” Ah oui, sous Macron, il ne fait pas bon être fainéant… tu ferais mieux de rester à East Dulwich, Archy Marshall.

THE OOZ (XL/BEGGARS/WAGRAM)
En concert ce 26 novembre à Paris (Casino de Paris), le 29 à Feyzin (L’épicerie Moderne)

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