King Krule, simply red

Arti­cle extrait de Tsu­gi 106 (octo­bre 2017), disponible à la com­mande ici.

Qua­tre ans après le choc 6 Feet Beneath The Moon, le jeune prodi­ge anglais Archy Mar­shall, alias King Krule, signe un deux­ième album cap­ti­vant, entre blues urbain futur­iste et free jazz élec­tron­ique. Ren­con­tre à domi­cile, en atten­dant de le voir ce dimanche 26 novem­bre au Casi­no de Paris.

Une pluie qui tombe dru au milieu d’une forêt de petites maisons en briques tail­lées à l’identique, posée au milieu de nulle part. Dif­fi­cile de faire plus bri­tan­nique comme décor que ce quarti­er rési­den­tiel d’East Dul­wich, situé dans la grande ban­lieue sud de Lon­dres. Pour attein­dre l’adresse d’Archy Mar­shall, alias King Krule, depuis la gare de train la plus proche, deux solu­tions : soit se taper plus de deux kilo­mètres à pied en essuyant un grain force 4, soit utilis­er une com­pag­nie de trans­port privée qui pié­tine allè­gre­ment les droits de ses chauf­feurs. Cru­el dilemme. On vous laisse devin­er notre choix. Ce qui importe surtout, c’est que nous sommes arrivés à l’heure prévue devant la mai­son d’enfance d’Archy où se déroulera l’interview. Là où il a gran­di avec sa mère (ses par­ents ont divor­cé alors qu’il était tout petit) et là où il a emmé­nagé de nou­veau il y a trois ans, lorsque Miss Mar­shall a démé­nagé au domi­cile de son copain.

La famille. Un élé­ment essen­tiel pour com­pren­dre les racines de King Krule. Pas de compt­able ni d’assureur dans l’arbre généalogique du jeune homme de 23 ans. Mais pas vrai­ment de trace de musi­ciens non plus, sim­ple­ment une grande sen­si­bil­ité pour l’Art, avec un grand “A”. Sa mère est déco­ra­trice pour le ciné­ma et la télévi­sion, son père directeur artis­tique à la BBC. On peut remon­ter aus­si jusqu’à une grand‐mère sculp­teur, un grand‐père pein­tre ou un oncle vague­ment gui­tariste dans un groupe de ska, The Top Cats. Si l’on en croit la légende, il aurait écrit sa pre­mière chan­son à huit ans et l’aurait enreg­istré à onze ans sur un mag­né­to 8‐pistes offert par son papa. Pour­tant la belle his­toire se gâte un peu tard. À treize ans, il refuse obstiné­ment d’aller au col­lège, préférant gra­touiller la gui­tare dans sa cham­bre en com­posant des chan­sons. Viré de mul­ti­ples étab­lisse­ments, men­acé même d’enfermement dans un inter­nat à l’allure de prison, le futur King Krule, au bout de cette année d’errance, entrevoit la lumière en s’inscrivant à la pres­tigieuse Brit School For Per­form­ing Arts and Tech­nol­o­gy, une école artis­tique dont les plus célèbres élèves à ce jour se nom­ment quand même Amy Wine­house et Adele. C’est là qu’il va trou­ver le meilleur ter­reau pour faire pouss­er ses com­po­si­tions qui devien­dront si orig­i­nales, à la fois énervées et lunaires, aux références plutôt sur­prenantes pour un ado qui grandit au début du XXIe siè­cle. Son idole quand il était enfant ? John Lurie, leader des Lounge Lizards, mythique for­ma­tion new‐yorkaise de la fin des années 70, entre post‐punk et free jazz. Son disque de chevet ? Le punky funky New Boots And Panties!! de Ian Dury. On peut aus­si rajouter une pas­sion pour le rock­a­bil­ly, notam­ment Gene Vin­cent et Eddie Cochran. Sans oubli­er l’afrobeat de Fela Kuti que pas­sait sa mère en boucle, ou encore le jazz bluesy, mag­nifique, mais volon­tiers dés­espéré de Chet Bak­er et Bill Evans.

Ce furieux melting‐pot don­nera nais­sance en 2013 à son for­mi­da­ble pre­mier album 6 Feet Beneath The Moon, suc­cès à la fois cri­tique et pub­lic. Mais, mal­gré la par­en­thèse A New Place 2 Drown, bande‐originale étrange et très élec­tron­ique d’un livre et d’un court‐métrage parue sous son vrai nom, on com­mençait à s’impatienter de voir appa­raître une suite à ce pre­mier choc. Nous n’étions pas les seuls : “J’ai gaspillé telle­ment de temps sur ce pro­jet qu’au final, je n’aime pas trop. Et par la suite je me suis retrou­vé blo­qué. J’ai tra­ver­sé une péri­ode un peu glauque par rap­port à la musique, or j’ai besoin de me sen­tir bien pour com­pos­er. Ça m’a pris du temps pour que je me sente à nou­veau en con­fi­ance pour écrire. Finale­ment, ce n’est qu’à l’été 2016 que j’ai retrou­vé du plaisir à imag­in­er des chan­sons qui me sat­is­fai­saient”, explique Archy de cette voix brumeuse, à la fois rauque et timide, trem­pée dans un savoureux, mais étrange­ment com­préhen­si­ble accent cock­ney. Il sirote un mug de thé (avec un nuage de lait comme il se doit) instal­lé sur le vieux canapé d’un petit salon défraîchi, si typ­ique de ce genre de pavil­lon de ban­lieue qu’on a l’impression qu’il a survécu à trois guer­res et qua­tre crises économiques. Il est 13 h, King Krule vient vis­i­ble­ment de se réveiller. Son chien, une sorte de gen­til ter­ri­er (?) au pedi­gree indéter­miné, passe de temps en temps pour se faire grat­ter le cou. Il pour­suit : “J’ai con­nu une grande péri­ode de décon­nex­ion, c’est pour ça que les deux albums sont si dif­férents. Je voulais faire quelque chose de plus riche. J’ai tra­vail­lé longtemps sur la pro­duc­tion, le mix­age, les cuiv­res, les cordes.” Et cela s’entend. Un peu comme si le chanteur était passé d’une ver­sion mono à la stéréo. Sans con­teste, The Ooz est plus aven­tureux et foi­son­nant que son pre­mier album, plus long aus­si, puisqu’il dépasse les 60 min­utes.

Si vous êtes plutôt Spo­ti­fy : 

Fou de Dalí

Au con­traire de 6 Feet Beneath The Moon réal­isé en solo (ou presque), Mar­shall a enreg­istré The Ooz en grande par­tie avec les musi­ciens qui l’accompagnent sur scène. “Je suis un peu un despote en stu­dio, explique‐t‐il en riant. Mais ça ne veut pas dire que c’est dif­fi­cile de tra­vailler avec moi. Je crée le squelette musi­cal des chan­sons, puis mon groupe joue, mais à la fin d’une journée de boulot, je ne peux garder qu’une seule note de ce qui a été enreg­istré.” Par­mi sa petite bande, un élé­ment essen­tiel, le sax­o­phone Igna­cio Sal­vadores : “C’est l’une des per­son­nes les plus impor­tantes que j’ai ren­con­trées ces dernières années. Il m’a don­né une nou­velle impul­sion pour écouter à nou­veau du punk et du vieux rock, alors que j’avais passé beau­coup de temps à me con­cen­tr­er sur du hip‐hop et de la musique mod­erne. C’était bien d’avoir quelqu’un à mes côtés pour me pouss­er vers des sonorités un peu bizarres. Et puis il m’a vrai­ment aidé pen­dant l’enregistrement à me sor­tir de moments dif­fi­ciles”, explique‐t‐il tout en cares­sant son bon gros toutou. Si son pre­mier essai don­nait plus dans une descrip­tion brute, voire bru­tale du monde qu’il l’entoure, The Ooz explore, lui, une veine plus sur­réal­iste, à l’image de ce titre cryp­tique, qui sig­ni­fie pour­tant en lan­gage “King Krulien” l’ensemble des flu­ides que l’être humain laisse échap­per de son corps et qui don­nent nais­sance à de la matière. Qu’elle soit physique (de la sueur à… la pisse en pas­sant par le vomi, bon appétit) ou bien pure­ment émo­tion­nelle à tra­vers les ondes dégagées par le cerveau.

C’est le moment où l’on pour­rait penser que l’auteur de ce con­cept bien fumeux doit utilis­er ses journées à tir­er sur des gros spliffs. C’est pos­si­ble, même s’il n’a roulé que des vraies cig­a­rettes pen­dant tout le temps qu’a duré notre inter­view. Alors d’où vient cette étrange thé­ma­tique Archy ? “On me demande sou­vent si je me sens proche de Ken Loach (cinéaste bri­tan­nique, ndr). J’aime son tra­vail, c’est du réal­isme social, et c’est ce que j’ai fait avec le pre­mier album. Main­tenant je fais plutôt du sur­réal­isme social. Par exem­ple, j’ai beau­coup regardé les films de David Lynch et je me sens vrai­ment con­nec­té avec le sur­réal­isme de Sal­vador Dalí. Pour moi, l’esprit de The Ooz traduit un peu ce que tu peux ressen­tir lorsque tu es au lit avec une fille et qu’au petit matin le soleil qui passe à tra­vers la fenêtre éclaire son corps d’une manière étrange, c’est du sur­réal­isme (ah oui, quand même, ndr). Pour en revenir à Dalí, l’été dernier, j’ai été obsédé par un show télé améri­caine des années 50 inti­t­ulé What’s My Line que je n’ai pas arrêté de regarder sur YouTube. C’était en pub­lic, et les gens devaient devin­er qui était l’invité en lui posant des ques­tions. Quand Dalí est passé, on lui a demandé s’il était acteur, il a répon­du oui. S’il était musi­cien, oui de nou­veau. S’il était écrivain, tou­jours oui. L’animateur était per­du, il essayait d’intervenir : ‘Mais non, vous ne pou­vez être tout ça à la fois.’ Et bien si, Dali était tout ça à la fois. C’est ça le sur­réal­isme.”

Totally connected

Cette pas­sion récente a nour­ri ce nou­veau disque lux­u­ri­ant en paroles comme en musiques. Au point de l’éloigner des préoc­cu­pa­tions du quo­ti­di­en et de ses fans ? En réal­ité, pas vrai­ment. “Aujourd’hui ce que je trou­ve génial c’est que les gens qui se sen­tent con­nec­tés à mes chan­sons peu­vent m’envoyer des mes­sages sur Inter­net. Ce sont des mecs bizarres comme moi (rires), des gens seuls, un peu per­dus, des out­siders quoi ! C’est fasci­nant de con­stater que mal­gré mes textes assez cryp­tés, parce que j’utilise des métaphores pour me pro­téger, ils se sen­tent con­cernés par ce que je chante. Je me sens respon­s­able aus­si vis‐à‐vis d’eux d’avoir exposé de manière un peu ridicule ma dépres­sion. Mais aujourd’hui même si je par­le de choses tristes, je ne ressens plus de l’anxiété, mais de l’excitation. Sou­vent je réponds à tous ces incon­nus qui me con­tactent. J’ai l’impression que les artistes ne font plus ça, tu ne crois pas ? Ça m’arrive par­fois de leur envoy­er des SMS pour savoir com­ment ils vont. C’est un peu comme si j’avais un petit rôle à jouer dans cette société. Finale­ment je suis une sorte de psy­cho­logue, un gourou. (rires) Solide­ment instal­lé dans ce quarti­er du Sud de Lon­dres où il a tou­jours habité, et il vit entouré (“presque en reclus”, avoue‐t‐il volon­tiers) de sa famille, de ses amis d’enfance, mais aus­si d’inconnus qu’il accueille avec plaisir dans sa mai­son : “Chaque semaine, j’enregistre ici avec des kids que je ne con­nais pas for­cé­ment, mais qui habitent autour de chez moi. Ils veu­lent voir com­ment ça se passe. C’est un peu une mai­son ouverte. Je suis per­suadé que beau­coup d’amis que je con­nais depuis dix ans vont avoir leur pro­pre car­rière dans la musique. Je me per­me­ts de les con­seiller pour qu’ils pren­nent les bonnes direc­tions parce qu’on peut dire que j’ai réus­si dans le méti­er. Mais dans le fond, je suis tou­jours le même mec avec qui ils ont gran­di. Je reste au même niveau qu’eux.”

Brexit or not

Archy se pose pour­tant de plus en plus de ques­tions sur son futur en Grande‐Bretagne. C’est que le Brex­it est passé par là : “Tu vois ce coin, East Dul­wich ? (Il mon­tre avec son bras le paysage der­rière la fenêtre, ndr) C’est un melting‐pot comme il peut en exis­ter à Paris ou à Berlin, il y a des cul­tures et des milieux soci­aux dif­férents qui cohab­itent par­faite­ment. Mais tout ça est frag­ilisé par tout ce que l’on vit actuelle­ment. Comme cette déci­sion de sor­tir de l’Europe. Ça cor­re­spond à un afflux de nation­al­isme, de patri­o­tisme et de racisme qui est apparu depuis deux ans. Ce qui est très effrayant pour moi qui ai gran­di ici, et où l’on est à l’exact opposé de tout ça. Mais je suis un citadin et dans les villes les gens votent plutôt à gauche. Moi je vote aus­si, mais encore plus à gauche. (rires) Je par­lais l’autre jour à des amis et ils me dis­aient que je devrais vot­er pour le Labour de Jere­my Cor­byn. C’est vrai que le par­ti a changé depuis l’époque de Tony Blair, qui voulait le recen­tr­er. Cor­byn vient de quelque chose de plus rad­i­cal. Tu peux voir des pho­tos de lui quand il était jeune, emmené par des flics après des man­i­fes­ta­tions. Et puis c’est un mec qui marche tous les jours dans les rues et que tu peux crois­er dans le bus. C’est quelque chose qui doit être salué.” D’accord, mais est ce que tu te ver­rais habituer dans un autre pays ? “Oui, mais ça doit être pareil qu’ici avec beau­coup de briques et un temps gris, donc à part la Pologne peut‐être je ne vois pas. (rires) Même si le dernier endroit que j’ai adoré c’est le Pérou, c’est trop loin, mais c’est mag­nifique. En fait, j’avais eu la belle idée de m’exiler à Dun­ge­ness, c’est dans le Kent, à la pointe sud‐est de l’Angleterre, il paraît que c’est le seul désert d’Europe, mais c’est juste une très grande plage isolée. Mais je ne l’ai pas encore fait. D’ailleurs je répète sans arrêt aux mecs et aux nanas que je con­nais que je veux absol­u­ment démé­nag­er, mais ils me répon­dent : ‘Tu dis tout le temps ça, mais tu restes tou­jours ici.’ Pour­tant, j’aimerais bien habiter en France à cause de l’architecture, mais je crois que je suis trop fainéant.” Ah oui, sous Macron, il ne fait pas bon être fainéant… tu ferais mieux de rester à East Dul­wich, Archy Mar­shall.

THE OOZ (XL/BEGGARS/WAGRAM)
En con­cert ce 26 novem­bre à Paris (Casi­no de Paris), le 29 à Feyzin (L’épicerie Mod­erne)

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