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©Emmanuel Chanteloup
20 décembre 2021

La folle histoire de Bide & Musique.com, le site qui compile les plus gros ratés de la chanson

par Tsugi

Ça commençait comme une simple blague, pour devenir l’une des communautés et bibliothèques musicales respectivement les plus soudées et fournies du monde de la musique. Et pourtant bien trop méconnue. Le site français Bide & Musique, véritable catalogue des loupés de la musique, comptabilise aujourd’hui des dizaines de milliers de visiteurs mensuels qui discutent sur le forum des drôles de disques qu’ils ont chinés en brocante : au total, on parle d’une collection de près de 200 000 pièces glanées en deux décennies. Un chiffre monstrueux qui s’ajoute aux 25 000 titres qu’héberge le site et qui sont diffusés via sa webradio, l’une des premières lancées en France en l’an 2000. Mais comment en est-on arrivé là ? Son cofondateur Emmanuel Chanteloup nous a raconté la folle histoire de sa « webradio de l’improbable et de l’inouï ».

Par Emmanuel Haddek et Sylvain Di Cristo

« L’idée, c’était de faire rentrer des musiques à la con dans la tête d’un copain. Un truc un peu entêtant ou des paroles stupides. »

Bide et Musique

Emmanuel Chanteloup, cofondateur de Bide & Musique / ©Emmanuel Chanteloup

Nous sommes il y a 20 ans en arrière, le bug mondial de l’an 2000 tant redouté n’a finalement pas eu lieu et Internet en est à ses balbutiements. Côté musique, le MP3 et les fameux baladeurs commencent gentiment à se faire une place et le format physique est toujours tout-puissant. En mars 2000, Emmanuel Chanteloup est informaticien. Avec ses collègues, ils ont pour habitude de travailler en musique : « On s’est mis à mettre des chansons franchouillardes dans le bureau. L’idée, c’était de faire rentrer des musiques à la con dans la tête d’un copain. Un truc un peu entêtant ou des paroles stupides« , explique-t-il. Puis la connerie d’origine devient un peu plus sérieuse. Le jeu devient une playlist MP3, et la playlist MP3 devient un site web qui finira par devenir l’une des premières webradios de France. Le nom, lui, et tout trouvé : Bide & Musique. « On a été les premiers à l’époque à associer un site web à une radio et un forum« , vante Emmanuel.

La machine se lance et le bide musical obtient sa définition : « Le bide est un morceau de variété (souvent chanté, parfois instrumental, parfois… on se demande) pour lequel on a une tendresse particulière, auquel on souhaite donner une importance qu’il n’a pas nécessairement eue dans l’histoire de la musique et, bien entendu, que l’on a plaisir à écouter et réécouter », précise le cofondateur.

« Plus c’était improbable, plus ça nous faisait rire. »

Bientôt les pépites s’accumulent et, comme un meme, Bide & Musique tourne sur Internet parmi les mélomanes, assez pour rapidement atteindre une communauté d’environ 100 fidèles en ligne chaque jour. Un succès qui alerte une certaine… SACEM. « À l’époque, la SACEM ne connaissait pas bien le monde d’Internet et elle nous est un peu tombée dessus. Elle nous réclamait des sommes astronomiques, parfois jusqu’à 50 000 euros…« , se souvient son fondateur Emmanuel Chanteloup. Alors que l’organisme aurait pu, en forçant un peu, donner un coup d’arrêt définitif au projet, un avocat (qui partage la passion de l’équipe du site) propose ses services. « Nous, on n’y connaissait rien. Il nous a conseillé et a négocié avec la SACEM ». Après ça, l’équipe de Bide & Musique décide de créer une association et elle est alors rejointe par plusieurs bénévoles qui vont devenir les piliers du site. Une aventure qui va d’ailleurs radicalement changer la vie de certains d’entre eux : « Un des anciens administrateurs de la radio a franchi le pas pour devenir disquaire. Encouragé par Bide & Musique, il a fini par collectionner au moins 100 000 disques et il s’est reconverti dans ce domaine ».

 

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Dans l’antre de Bide & Musique.com / ©Emmanuel Chanteloup

Des pet-pites

Parce que cette musique-là ne se trouve pas à la FNAC, Emmanuel et ses potes écument les brocantes (à l’époque, Leboncoin ou Discogs n’existent pas) et dénichent de plus en plus de raretés. « Plus c’était improbable, plus ça nous faisait rire« . Mais derrière la rigolade débute en réalité un vrai travail de collectionneur de disques, certes risibles, mais uniques. « On s’est aperçu qu’il y avait plein de disques qui ne seraient jamais réédités et on s’est mis à les collectionner, à se les échanger… » jusqu’à réunir plus de 200 000 disques dans leur discothèque commune et 25 000 titres hébergés sur Bide & Musique.com.

Le site de Bide & Musique.com, en 2021

Finalement, on retrouve autant d’inconnus qui s’offrent, le temps d’un vinyle, une carrière de chanteur (mention spéciale à cette femme qui a enregistré un 45 tours en duo avec son chien) que des personnalités plus connues : « Les disques de Bernard Tapie, je les ai cherché pendant trois ans, nous confie Emmanuel. Puis je suis tombé sur un gars qui les avait tous. Je suis allé chez lui et je les lui ai acheté. J’en ai eu pour 300 euros« . Aujourd’hui, on trouve son vinyle de « Tu L’oublieras » de 1966 à 120€ sur Discogs… Dans la base de données du site, les titres répertoriés vont de 2021 (Effello, « Les oiseaux de Thaïlande ») pour remonter jusqu’à… 1860 (Édouard-Léon Scott de Martinville, « Au clair de la lune »). Sans surprise, la décennie la plus fournie en bides est celle des 80’s avec plus de 8 000 titres classés.

« On aimerait engager un travail avec l’INA.« 

Grâce à la communauté soudée du forum qui entretient ce véritable réseau des bides musicaux, Bide & Musique est devenu un véritable sanctuaire. Jusqu’à ce qu’on se pose la question de l’institutionnalisation de ce travail titanesque. « On aimerait engager un travail avec l’INA, espère Emmanuel Chanteloup, afin de répertorier officiellement toutes les œuvres ». Mais pour l’heure, impossible : les fondateurs font les frais du nom pas assez politiquement correct qu’ils ont donné au projet. Pourtant, Emmanuel parle d’une collection aussi précieuse que celle de Radio France (considérée comme l’une des plus prestigieuses du monde) et la fréquentation de son site n’est plus à démontrer : en 20 ans, elle n’a jamais connue de baisse, jusqu’à atteindre aujourd’hui 80 000 visiteurs mensuels. Un site qui en a dans le bide.

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