©Emmanuel Chanteloup

La folle histoire de Bide & Musique.com, le site qui compile les plus gros ratés de la chanson

par Tsugi

Ça com­mençait comme une sim­ple blague, pour devenir l’une des com­mu­nautés et bib­lio­thèques musi­cales respec­tive­ment les plus soudées et fournies du monde de la musique. Et pour­tant bien trop mécon­nue. Le site français Bide & Musique, véri­ta­ble cat­a­logue des loupés de la musique, compt­abilise aujour­d’hui des dizaines de mil­liers de vis­i­teurs men­su­els qui dis­cu­tent sur le forum des drôles de dis­ques qu’ils ont chinés en bro­cante : au total, on par­le d’une col­lec­tion de près de 200 000 pièces glanées en deux décen­nies. Un chiffre mon­strueux qui s’a­joute aux 25 000 titres qu’héberge le site et qui sont dif­fusés via sa webra­dio, l’une des pre­mières lancées en France en l’an 2000. Mais com­ment en est-on arrivé là ? Son cofon­da­teur Emmanuel Chanteloup nous a racon­té la folle his­toire de sa “webra­dio de l’im­prob­a­ble et de l’inouï”.

Par Emmanuel Had­dek et Syl­vain Di Cristo

L’idée, c’é­tait de faire ren­tr­er des musiques à la con dans la tête d’un copain. Un truc un peu entê­tant ou des paroles stupides.”

Bide et Musique

Emmanuel Chanteloup, cofon­da­teur de Bide & Musique / ©Emmanuel Chanteloup

Nous sommes il y a 20 ans en arrière, le bug mon­di­al de l’an 2000 tant red­outé n’a finale­ment pas eu lieu et Inter­net en est à ses bal­bu­tiements. Côté musique, le MP3 et les fameux baladeurs com­men­cent gen­ti­ment à se faire une place et le for­mat physique est tou­jours tout-puissant. En mars 2000, Emmanuel Chanteloup est infor­mati­cien. Avec ses col­lègues, ils ont pour habi­tude de tra­vailler en musique : “On s’est mis à met­tre des chan­sons fran­chouil­lardes dans le bureau. L’idée, c’é­tait de faire ren­tr­er des musiques à la con dans la tête d’un copain. Un truc un peu entê­tant ou des paroles stu­pides”, explique-t-il. Puis la con­ner­ie d’o­rig­ine devient un peu plus sérieuse. Le jeu devient une playlist MP3, et la playlist MP3 devient un site web qui fini­ra par devenir l’une des pre­mières webra­dios de France. Le nom, lui, et tout trou­vé : Bide & Musique. On a été les pre­miers à l’époque à associ­er un site web à une radio et un forum”, vante Emmanuel.

La machine se lance et le bide musi­cal obtient sa déf­i­ni­tion : “Le bide est un morceau de var­iété (sou­vent chan­té, par­fois instru­men­tal, par­fois… on se demande) pour lequel on a une ten­dresse par­ti­c­ulière, auquel on souhaite don­ner une impor­tance qu’il n’a pas néces­saire­ment eue dans l’his­toire de la musique et, bien enten­du, que l’on a plaisir à écouter et réé­couter”, pré­cise le cofondateur.

Plus c’é­tait improb­a­ble, plus ça nous fai­sait rire.”

Bien­tôt les pépites s’ac­cu­mu­lent et, comme un meme, Bide & Musique tourne sur Inter­net par­mi les mélo­manes, assez pour rapi­de­ment attein­dre une com­mu­nauté d’en­v­i­ron 100 fidèles en ligne chaque jour. Un suc­cès qui alerte une cer­taine… SACEM. “À l’époque, la SACEM ne con­nais­sait pas bien le monde d’In­ter­net et elle nous est un peu tombée dessus. Elle nous récla­mait des sommes astronomiques, par­fois jusqu’à 50 000 euros…”, se sou­vient son fon­da­teur Emmanuel Chanteloup. Alors que l’or­gan­isme aurait pu, en forçant un peu, don­ner un coup d’ar­rêt défini­tif au pro­jet, un avo­cat (qui partage la pas­sion de l’équipe du site) pro­pose ses ser­vices. “Nous, on n’y con­nais­sait rien. Il nous a con­seil­lé et a négo­cié avec la SACEM”. Après ça, l’équipe de Bide & Musique décide de créer une asso­ci­a­tion et elle est alors rejointe par plusieurs bénév­oles qui vont devenir les piliers du site. Une aven­ture qui va d’ailleurs rad­i­cale­ment chang­er la vie de cer­tains d’en­tre eux : “Un des anciens admin­is­tra­teurs de la radio a franchi le pas pour devenir dis­quaire. Encour­agé par Bide & Musique, il a fini par col­lec­tion­ner au moins 100 000 dis­ques et il s’est recon­ver­ti dans ce domaine”.

 

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Dans l’antre de Bide & Musique.com / ©Emmanuel Chanteloup

Des pet-pites

Parce que cette musique-là ne se trou­ve pas à la FNAC, Emmanuel et ses potes écu­ment les bro­cantes (à l’époque, Lebon­coin ou Discogs n’ex­is­tent pas) et dénichent de plus en plus de raretés. “Plus c’é­tait improb­a­ble, plus ça nous fai­sait rire”. Mais der­rière la rigo­lade débute en réal­ité un vrai tra­vail de col­lec­tion­neur de dis­ques, certes ris­i­bles, mais uniques. “On s’est aperçu qu’il y avait plein de dis­ques qui ne seraient jamais réédités et on s’est mis à les col­lec­tion­ner, à se les échang­er…” jusqu’à réu­nir plus de 200 000 dis­ques dans leur dis­cothèque com­mune et 25 000 titres hébergés sur Bide & Musique.com.

Le site de Bide & Musique.com, en 2021

Finale­ment, on retrou­ve autant d’in­con­nus qui s’of­frent, le temps d’un vinyle, une car­rière de chanteur (men­tion spé­ciale à cette femme qui a enreg­istré un 45 tours en duo avec son chien) que des per­son­nal­ités plus con­nues : “Les dis­ques de Bernard Tapie, je les ai cher­ché pen­dant trois ans, nous con­fie Emmanuel. Puis je suis tombé sur un gars qui les avait tous. Je suis allé chez lui et je les lui ai acheté. J’en ai eu pour 300 euros”. Aujour­d’hui, on trou­ve son vinyle de “Tu L’ou­blieras” de 1966 à 120€ sur Discogs… Dans la base de don­nées du site, les titres réper­toriés vont de 2021 (Effel­lo, “Les oiseaux de Thaï­lande”) pour remon­ter jusqu’à… 1860 (Édouard-Léon Scott de Mar­t­inville, “Au clair de la lune”). Sans sur­prise, la décen­nie la plus fournie en bides est celle des 80’s avec plus de 8 000 titres classés.

On aimerait engager un tra­vail avec l’I­NA.

Grâce à la com­mu­nauté soudée du forum qui entre­tient ce véri­ta­ble réseau des bides musi­caux, Bide & Musique est devenu un véri­ta­ble sanc­tu­aire. Jusqu’à ce qu’on se pose la ques­tion de l’in­sti­tu­tion­nal­i­sa­tion de ce tra­vail titanesque. “On aimerait engager un tra­vail avec l’I­NA, espère Emmanuel Chanteloup, afin de réper­to­ri­er offi­cielle­ment toutes les œuvres”. Mais pour l’heure, impos­si­ble : les fon­da­teurs font les frais du nom pas assez poli­tique­ment cor­rect qu’ils ont don­né au pro­jet. Pour­tant, Emmanuel par­le d’une col­lec­tion aus­si pré­cieuse que celle de Radio France (con­sid­érée comme l’une des plus pres­tigieuses du monde) et la fréquen­ta­tion de son site n’est plus à démon­tr­er : en 20 ans, elle n’a jamais con­nue de baisse, jusqu’à attein­dre aujour­d’hui 80 000 vis­i­teurs men­su­els. Un site qui en a dans le bide.

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