L’album du mois : Ghostpoet — “Dark Days + Canapés”

Arti­cle extrait de Tsu­gi 105, en kiosque le same­di 9 sep­tem­bre. 

On avait mal com­pris. Quand Obaro Ejimi­we, alias Ghost­po­et, avait sor­ti son troisième album Shed­ding Skin il y a deux ans, le ton avait déjà changé. Le rappeur anglais, multi­n­o­m­mé au Mer­cury Prize, avait déjà mod­i­fié sa façon d’envisager le hip-hop, et son phrasé traî­nard et non­cha­lant avait muté en une sorte de spo­ken word intro­spec­tif, le tout reposant sur des brico­lages de gui­tares lunaires. Y voyait-on le signe d’un des­tin non assumé de relève du rap british pour intel­lectuels ? Dark Days + Canapés, son qua­trième album en six ans (ce type est un métronome), con­tin­ue en tout cas à creuser un sil­lon dont seul Ejimi­we con­naît la des­ti­na­tion. Et une fois accep­té ce principe, il ne reste plus qu’à déguster. L’électronique ? Elle effleure les instrus – par­don, les arrange­ments – de manière dis­crète et spo­radique, et ne prend jamais les com­man­des d’un morceau. Ce disque, qui donne la mesure du tal­ent de com­po­si­tion d’un artiste désor­mais pleine­ment dans sa sec­onde phase créa­tive, tient davan­tage d’une oscil­la­tion entre dub pro­gres­sif, trip-hop organique au dis­cours musi­cal pes­simiste et rock embrumé de tonnes d’effets de gui­tare. Un titre comme “Dopamine If I Do”, par­faite­ment inqual­i­fi­able et pour­tant pas expéri­men­tal pour un sou, joue avec des nappes de cordes sub­limes et un peu glauques à la fois, une bat­terie sug­ges­tive qui emprunte au jazz, des pads de piano… Et la voix de Ejimi­we, qui fait finale­ment fig­ure de liant, donne à ce Dark Days + Canapés une élé­gance folle, car par­faite­ment mise en avant (cela n’a pas tou­jours été le cas), tou­jours util­isée à bon escient, lan­goureuse sans en faire des tonnes et au tim­bre ter­ri­ble­ment humain. Pas franche­ment une chimie prop­ice à cla­quer des tubes, mais là encore, il faut atten­dre trois petites écoutes pour les décel­er : “Live>Leave” et sa ligne mélodique sim­plis­sime, mais trans­for­mée en machine à chair de poule grâce à un équili­bre sta­ble entre new wave, rock dub­by et trip-hop tris­tounet. Le sin­gle, “Trou­ble + Me”, déchi­rante bal­lade pro­duite à la per­fec­tion et pour­tant pleine d’aspérités, incar­ne par­faite­ment le tra­vail de pro­duc­tion de Leo Abra­ham (Bri­an Eno, Jon Hop­kins…), qui joue avec le souci du détail sans jamais tuer l’émotion que dégage cet album. Un délice pour qui se sent prêt à s’abandonner à la saveur de la mélan­col­ie.

Si vous êtes plutôt Spo­ti­fy : 

Dark Days + Canapés (PIAS), sor­tie ce ven­dre­di 1er sep­tem­bre.

(Vis­ité 966 fois)