L’album oublié : Shellac — “1000 Hurts” (2000)

Dans les années 90, Steve Albi­ni a tout pro­duit, ou du moins tout ce qu’il fal­lait, sur la scène rock indépen­dante : de Nir­vana à Pat­ti Smith, en pas­sant par les Breed­ers et PJ Har­vey. Une réus­site pro­fes­sion­nelle qui ne l’a jamais empêché de se com­porter comme le per­son­nage le plus grognon de la scène musi­cale améri­caine. Un trait de car­ac­tère haute­ment per­cep­ti­ble sur ce troisième album de Shel­lac, 1000 Hurts, chef‑d’œuvre noise rock paru en 2000, où l’on sent suin­ter tout du long la colère d’Albini.

Il faut dire qu’intégrité et authen­tic­ité sont les prin­ci­paux car­bu­rants de cet homme. Des car­ac­téris­tiques iden­ti­fi­ables, déjà, dans la manière dont se présente l’album : une boîte en car­ton reprenant les traits d’un cof­fret d’enregistrement. Mal­gré la frilosité du groupe con­cer­nant les ques­tions de pro­mo­tion, Shel­lac par­le de 1000 Hurts comme d’un disque “dépourvu de chan­sons de 12 min­utes” et “plus mesquin”. Le jeu est direct, vio­lent, tout comme le bat­teur, Todd Train­er, qui donne l’impression de frap­per ses fûts avec de véri­ta­bles bûch­es. Une expéri­ence immé­di­ate, puisque l’album s’ouvre sur le bouil­lon­nant “Prayer To God”, titre de moins de trois min­utes où la voix rêche de Steve Albi­ni ne s’encombre d’aucune métaphore. Il en appelle ici au Tout-Puissant pour com­met­tre un dou­ble meurtre, celui de son ex-compagne, en douceur, mais par tous les moyens, et de son amant: “Kill him, just fuckin kill him” éructe-t-il. Véri­ta­ble fil rouge, on retrou­ve l’influence de son divorce sur “Canaver­al”, où il s’en prend une nou­velle fois à l’homme respon­s­able de son cocu­fi­age. Les paroles sont très imagées (“Stick his cock in my wife”), alors qu’il met en doute les inten­tions de cet homme. Le rock de la fin des années 80 n’est pas très loin, “Mama Gina” est dans la lignée des Pix­ies péri­ode Surfer Rosa (enreg­istré par Albi­ni), alors que “Watch Song” nous pro­pose un riff de gui­tare sem­blable à celui enten­du sur “Kool Thing”, de Son­ic Youth. Shel­lac nous offre un album d’une vio­lence inouïe, véri­ta­ble exu­toire pour un Steve Albi­ni plus remon­té que jamais.

1000 Hurts (Touch & Go), sor­ti en 2000.

(Vis­ité 450 fois)