L’album oublié : Silver Jews — American Water

Extrait du numéro 89 de Tsu­gi (févri­er 2016).

Cer­taines phras­es restent en nous, elles sont assez fortes pour se suf­fire à elles-mêmes. L’introduction du troisième album folk-rock de Sil­ver Jews, Amer­i­can Water, en fait par­tie : “In 1984 I was hos­pi­tal­ized for approach­ing per­fec­tion (En 1984, j’ai été hos­pi­tal­isé pour avoir approché la per­fec­tion).” Der­rière le “je” se cache David Berman, poète fan­tasque dont le quo­ti­di­en sem­ble rem­pli d’erreurs, que d’autres appel­lent encore fan­tasmes. Stephen Malk­mus, autre artiste fleg­ma­tique et chanteur de Pave­ment, l’accompagne à la gui­tare tout au long des douze pistes de cet album. Dans son rôle d’icône slack­er rock, il apporte de la légèreté avec un morceau d’americana, “Honk If You’re Lone­ly Tonight” et un duo jovial, “Blue Arrangements”.

Doué, David Berman ne donne jamais l’impression de forcer son tal­ent ou même de faire le moin­dre effort. Tout lui vient naturelle­ment, comme le titre de l’album inspiré par une affiche aperçue chez son vétéri­naire. D’ailleurs, la ving­taine de jours néces­saire à l’enregistrement du disque tient pour lui de la per­for­mance stakhanoviste, Berman avoue à l’époque de la sor­tie d’Amer­i­can Water ne jamais avoir autant tra­vail­lé de sa vie. Sa plume est pré­cise, bien qu’il pré­tende dans une chan­son que la plu­part de ses textes sont inspirés par les graf­fi­tis des murs des toi­lettes pour hommes. Douces-amères, ses paroles cachent un mal de vivre qui va cul­min­er en 2003. Ce jour-là, David Berman enfile son plus beau cos­tume, s’installe dans la suite d’un grand hôtel de Nashville, celle occupée par Al Gore lors de sa défaite à l’élection prési­den­tielle de 2000, puis tente de se sui­cider par over­dose de crack et de médica­ments. Sans doute trop de boulot pour lui, il se rate. Les paroles de “Honk If You’re Lone­ly Tonight” nous revi­en­nent à l’esprit : “If you need a friend to get through the night (Si vous avez besoin d’un ami pour sur­vivre à la nuit).” (Valentin Allain)

Amer­i­can Water, sor­ti en 1998 (Drag City)

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