Crédit : Pierre-Emmanuel Rastoin

Laurent Garnier x Jacques : l’interview croisée

Inter­view extraite de notre numéro 100, à com­man­der ici

C’est l’apparition la plus ful­gu­rante de la musique élec­tron­ique française de ces dernières années. Il reste l’icône absolue pour tous les fans de tech­no de notre pays, et même d’ailleurs. Jacques et Lau­rent Gar­nier, ren­con­tre intergénéra­tionnelle entre deux enfants de la machine. 

Pas besoin de chercher longtemps pour trou­ver des points com­muns entre Jacques et Lau­rent Gar­nier. Mal­gré la dif­férence de généra­tion, la com­plic­ité est immé­di­ate entre le par­rain de la scène élec­tron­ique française et celui qui est devenu l’un de ses prin­ci­paux espoirs en une poignée de titres aus­si fan­tasques qu’efficaces. Générosité, sens de l’humour et désire d’explorer sans cesse de nou­veaux ter­ri­toires, ces deux‐là ont beau­coup en com­mun. Ils parta­gent égale­ment l’amour de la scène, où Jacques s’est révélé ces deux dernières années en don­nant des con­certs entouré d’objets étranges, bidon, pompe à vélo ou scie égoïne, qu’il utilise comme autant d’instruments pour impro­vis­er une musique d’une fraîcheur et d’une fan­taisie sans équiv­a­lents. Pour son numéro 100, Tsu­gi est fier d’avoir per­mis leur ren­con­tre, une joyeuse après‐midi de décem­bre. Voilà ce qu’ils se sont racon­té.

Jacques, Lau­rent, vous vous ren­con­trez pour la pre­mière fois, mais que savez‐vous l’un de l’autre ? Jacques, as‐tu des sou­venirs sur la musique de Lau­rent ? Lau­rent, tu as déjà pu voir les con­certs de Jacques ?

Jacques : Je me sou­viens avoir vu Lau­rent en con­cert au Eurock­éennes de Belfort en 2007 et je dois avouer que je n’ai pas du tout com­pris le dé lire à l’époque.
Lau­rent Gar­nier : Et bien ça com­mence bien. (rires)
Jacques : Je me sou­viens qu’il y avait un trom­bone et d’autres cuiv­res. Lau­rent jouait avec une for­ma­tion jazz. À l’époque j’étais fan d’AC/DC, j’étais à fond dans le rock, et comme il n’y avait pas de gui­tare sur scène, le con­cert m’a lais­sé com­plète­ment froid. En revanche, j’ai bien com­pris qu’il se pas­sait un truc, il n’y avait qu’à voir la réac­tion hys­térique de mes potes.

Jacques, ta décou­verte de la cul­ture club est récente ?

Jacques : Très, et elle vient prin­ci­pale­ment du pro­jet mul­ti­mé­dia French Waves réal­isé par mon ami Julian Starke, dans lequel Lau­rent inter­vient d’ailleurs, tout comme moi. Grâce à ce doc­u­men­taire et a la web­série qui l’accompagne, j’ai appris plein de trucs sur la cul­ture élec­tron­ique que je con­nais encore assez mal. En revanche, je me sou­viens d’être allé à Bom­bay il y a quelques années, et que quand les gens décou­vraient que j’étais français ils me dis­aient : “Ah français, Lau­rent Gar­ni­i­i­i­ieeeer­rrrrr.” Il m’est arrivé la même chose à Pékin.
Lau­rent Gar­nier : À Bom­bay ? Incroy­able, je n’y ai joué qu’une fois. Ils ne t’ont pas par­lé des Daft Punk ?
Jacques : Si, aus­si, à Pékin, mais pas à Bom­bay. C’est en voy­ageant que j’ai com­pris que tu étais le par­rain de la mafia élec­tro, enfin en tout cas l’un des prin­ci­paux acteurs d’une scène que je décou­vre par bribes, comme si j’arrivais après une belle fête. Je suis né trop tard pour avoir vécu les meilleures années, mais j’ai bien com­pris qu’il s’est passé quelque chose de très fort dans cet univers.
Lau­rent Gar­nier : C’est drôle, car quand j’écoute ta musique, j’ai pour­tant l’impression que tu as com­plète­ment digéré la cul­ture élec­tron­ique. De mon côté je t’ai décou­vert en vision­nant sur le web ta con­férence TED (Tech­nol­o­gy, Enter­tain­ment & Design, ndlr) qui m’a inter­pel­lé. Je t’ai trou­vé illu­miné, mais bril­lant. Ensuite j’ai décou­vert avec plaisir ta musique grâce à ton EP, Tout est mag­nifique. En l’écoutant, j’ai tout de suite eu le sen­ti­ment que tu avais plus de tal­ent qu’un type ordi­naire bidouil­lant des machines, comme il y en a plein. C’est pour cela que j’ai l’impression que tu as digéré l’électronique. Tes expéri­men­ta­tions, par­fois un peu ban­cales, me rap­pel­lent ce que fai­sait Matthew Her­bert dans les années 90. On sent que tu cherch­es quelque chose et que tu as une vraie per­son­nal­ité.

Crédit : Pierre‐Emmanuel Ras­toin

On a aus­si le sen­ti­ment, Jacques, en écoutant ta musique que tu as con­nu une longue péri­ode de ges­ta­tion avant de trou­ver dans quelle direc­tion tu voulais aller. C’est exact ?

Jacques : Effec­tive­ment j’ai longtemps eu un groupe de rock, et à part Daft Punk ou Jus­tice, je n’écoutais jamais de tech­no.
Lau­rent Gar­nier : Mais il n’a pas fini par t’handicaper ton groupe de rock ?
Jacques : C’est ce qui s’est passé. Je n’ai trou­vé mon chemin que lorsque mon groupe a foiré et que j’ai com­mencé à faire de la musique avec le logi­ciel Able­ton Live. Aujourd’hui je décou­vre au fur et à mesure plein d’artistes élec­tron­iques qui m’inspirent, Stephan Bodzin, Far­ben, Jan Jelinek…
Lau­rent Gar­nier : Pour­tant, tu donnes le sen­ti­ment de par­faite­ment maîtris­er les machines alors que tu ne les utilis­es que depuis peu.
Jacques : Je crois que j’ai surtout la chance d’être né avec les ordi­na­teurs. C’est un truc de généra­tion. Mais pour revenir à la tech­no, cette boule de son qui tourne en boucle et abolit le temps, j’ai l’impression que je com­mence à peine à la com­pren­dre. Je me sou­viens de mes pre­miers titres qui selon moi étaient “tech­no”, mais qui en réal­ité n’avaient rien à voir avec cette musique.
Lau­rent Gar­nier : Per­son­nelle­ment, cela ne me choque pas de te ranger dans la tech­no, certes tu joues avec le for­mat pop, mais ta musique reste élec­tron­ique. Pour moi, la tech­no est un espace de lib­erté et d’expression sans struc­ture rigide.
Jacques : Quand j’ai com­posé mon EP, j’étais naïve­ment con­va­in­cu qu’il allait être joué à trois heures du matin dans un set de club. Et quand j’ai apporté le disque au mag­a­sin Tech­no Import à Paris pour qu’ils le vendent, ils ont écouté deux sec­on­des de chaque titre et ils me l’ont ren­du en sec­ouant la tête pour dire non. (rires) J’étais dés­espéré. C’est là que j’ai com­pris que j’étais ailleurs, même si j’ambitionne tou­jours de réus­sir à com­pos­er cette musique sub­tile dans laque­lle il se passe peu de choses tout en changeant sans cesse. Je rêve d’une musique dans laque­lle il ne se passe rien et plein de choses en même temps, mais jouée avec des objets.
Lau­rent Gar­nier : C’est très men­tal.
Jacques : Je voudrais qu’elle soit hyp­no­tique, mais je n’y arrive pas encore. C’est ma quête. Même si en même temps, je veux aus­si faire quelque chose de très mélodique et de chan­té.

Lau­rent, mon­ter sur scène, quit­ter les platines pour jouer live, cela a longtemps été un rêve, cela te sem­blait inac­ces­si­ble, pourquoi ?

Lau­rent Gar­nier : À l’époque de mes débuts, un DJ ne fai­sait pas de musique et il a déjà fal­lu franchir cette étape. Pour moi, c’est Carl Craig qui a fait chang­er les choses. Il pro­dui­sait des morceaux et il a décidé un jour de devenir DJ. Il n’était pas super bon au début, mais il a per­sévéré avec suc­cès. De mon côté, il a fal­lu que je me bat­te pour impos­er mes pro­duc­tions pour pou­voir ensuite me pro­duire sur scène. Il a fal­lu que je m’accroche. D’autant que mon live n’avait rien de futur­iste. J’avais très vite décidé de tra­vailler avec des musi­ciens de jazz. Sur scène, je n’avais pas de platines, ni d’ordinateur portable. Aujourd’hui c’est l’inverse on est d’abord pro­duc­teur avant de devenir DJ.
Jacques : Aujourd’hui, on ne gagne sa vie qu’en se pro­duisant sur scène, ce qui est une bonne chose pour moi, car c’est là que je me suis révélé.
Lau­rent Gar­nier : Je con­nais plusieurs musi­ciens de ma généra­tion qui ont jeté l’éponge, car ils ne se sen­taient pas de devoir tourn­er en per­ma­nence pour vivre de leur pas­sion. Par­fois on a envie de rester en stu­dio, c’est dif­fi­cile de trans­former sa musique pour l’emmener sur scène. Le stu­dio, c’est un truc très per­son­nel, c’est l’opposé de la scène et je com­prends qu’on puisse ne pas en avoir envie.

Crédit : Pierre‐Emmanuel Ras­toin

Jacques, ton live com­porte beau­coup d’éléments impro­visés ?

Jacques : Toutes les par­ti­tions et la struc­ture, mais je choi­sis à l’avance les instru­ments midi et les sam­ples que je veux jouer. Je décide aus­si quel objet je vais utilis­er et je me sam­ple en direct, une idée en amène une autre. C’est tou­jours dif­férent et c’est ce qui me plaît dans ce live. J’envisage de com­pos­er mon futur album sur scène en direct. L’idée est de me laiss­er guider par la “pres­sion de l’instant” pour aller au plus effi­cace. À la fin des con­certs, je réé­coute et j’isole les deux trois par­ties que j’aime le plus et je les édite. Je tra­vaille à ce que chaque live soit un peu un nou­veau disque. D’un con­cert à l’autre, les thèmes sont vrai­ment dif­férents.
Lau­rent Gar­nier : Je trou­ve for­mi­da­ble que de nou­velles idées vien­nent de la scène et de la manière dont la nou­velle généra­tion l’envisage. Il faut des trucs nou­veaux, c’est dingue qu’à l’heure du dig­i­tal et de la musique dématéri­al­isée cer­tains en sont encore à s’embêter avec des règles immuables. Cela veut dire quoi, aujourd’hui, de sor­tir un sin­gle puis un deux­ième puis un album et enfin de par­tir en tournée ? C’est quoi ce rythme du siè­cle dernier ? Je veux être libre. Je trou­ve néces­saire que des artistes arrivent pour redéfinir la manière dont on pro­duit la musique, dont on la joue, dont on la com­mer­cialise… Cela n’a pas changé durant trop longtemps.

Jacques, puisque tu envis­ages d’enregistrer ton album qua­si­ment live, tu envis­ages aus­si de le dis­tribuer d’une manière orig­i­nale ?

Jacques : Je n’ai jamais pen­sé gag­n­er un cen­time en ven­dant des dis­ques. Je ne compte pas là‐dessus donc cela ne risque pas de me man­quer. Par ailleurs, j’ai tou­jours tout téléchargé illé­gale­ment alors je ne me sens pas très légitime à ven­dre de la musique. J’aurais honte de ven­dre aujourd’hui de la musique inspirée par des dis­ques que j’ai “volés”. Cela dit à un moment ou un autre de ma car­rière et pour avoir la portée à laque­lle j’aspire, il fau­dra bien que je m’associe avec des gens qui n’auront pas la même vision que moi.
Lau­rent Gar­nier : Et puis tu ne dois pas avoir honte de vivre de ta musique.

Lau­rent, que penses‐tu de cette époque où un jeune artiste qui n’a même pas encore sor­ti d’album peut rem­plir des salles énormes ?

Lau­rent Gar­nier : Générale­ment, c’est sur la foi d’un ou de deux tubes seule­ment, et dans ces cas‐là les con­certs sont un peu mornes jusqu’au moment où arrivent les tubes en ques­tion. Nous vivons dans une époque de l’instant.
Jacques : Quand j’y réfléchis, je me dis très vite que je n’ai que très peu de titres à mon act­if et qu’il faudrait que je fasse un album ou tout du moins plus de musique. Et on me le dit sou­vent aus­si. (rires) Mais comme le dit à juste titre mon père, les choses se font par néces­sité et tant qu’on m’appellera pour me don­ner de l’argent pour mes con­certs et bien je ne m’arrêterai pas.
Lau­rent Gar­nier : De toute manière, je trou­ve cette idée d’album très archaïque.
Jacques : Pos­si­ble, en tout cas j’ai besoin de faire plus de musique, car je suis l’homme dont le ratio nom­bre de morceaux/nombre d’articles est le plus impor­tant au monde. Je suis sur le haut de la vague et je sais que cela ne va pas dur­er.
Lau­rent Gar­nier : Quand on monte très vite, on peut redescen­dre aus­si vite. Si j’ai un con­seil à te don­ner, c’est de trans­former l’essai et de ne pas tou­jours creuser le même sil­lon. Il n’y a rien de pire qu’un artiste qui se répète.

C’est une réflex­ion que tu as tou­jours appliquée à toi‐même.

Lau­rent Gar­nier : L’essence même de notre boulot c’est sur­pren­dre les gens et les entraîn­er dans un voy­age. Je ne com­prends pas ceux qui jouent tou­jours la même chose. Il faut sur­pren­dre.
Jacques : Entière­ment d’accord.

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Il y a beau­coup d’humour dans les créa­tions de Jacques, et toi Lau­rent, il y en a eu sou­vent, notam­ment dans tes clips. Pensez‐vous que musique et humour peu­vent aller ensem­ble ?

Lau­rent Gar­nier : Le monde de la tech­no n’a jamais été très drôle et ça s’aggrave. Je suis effaré de voir à quel point la tech­no devient cérébrale. C’est comme le jazz, devenu une musique de spé­cial­istes, figée et repliée sur elle‐même. La tech­no, c’était la lib­erté jusqu’à ce que les aya­tol­lahs du bon goût s’en empar­ent. Ils n’ont rien com­pris. Il ne faut surtout pas que la musique s’enferme. J’aime rigol­er et je trou­ve qu’on devrait arrêter de se pren­dre au sérieux. Après tout, ce n’est que de la musique, on ne change pas le monde, on pro­cure des émo­tions, c’est déjà beau­coup.

Jacques quand on te décou­vre sur scène, on est frap­pé par ton sens du spec­ta­cle, ton côté “show­man”.

Jacques : Je me ver­rais bien danser des cla­que­ttes sur scène. J’ai fait cinq ans de théâtre et pour être franc, si je suis aujourd’hui sur la scène élec­tro, c’est par acci­dent. Je ne sais pas si cela va dur­er. Ce n’est peut‐être qu’une étape. Le one man show, le théâtre de rue… Demain, tout est pos­si­ble.

Sans aller jusqu’à dire que ta coupe de cheveux et ta veste de jar­dinier de la ville de Paris sont les raisons de ton suc­cès, il sem­ble évi­dent que ton per­son­nage attire l’attention. La con­struc­tion de soi‐même, c’est nou­veau pour les musi­ciens élec­tro…

Lau­rent Gar­nier : DJ Rush, Green Vel­vet, Jacques Lu Cont et bien enten­du les Daft Punk ont été les pre­miers à se con­stru­ire des per­son­nages dans l’univers tech­no. Et puis “l’emballage” est vite devenu au moins aus­si impor­tant que le con­tenu.
Jacques : Je ne suis pas idiot, je vois bien les avan­tages de mon per­son­nage et je com­prends très bien com­ment cer­tains pour­raient jouer de ces avan­tages sans que cela soit une démarche spon­tanée. En revanche, il est hors de ques­tion que je passe ma vie à tra­vailler en pen­sant unique­ment en ter­mes de “com­mu­ni­ca­tion”. Cette coupe de cheveux, qui fait tant par­ler les jour­nal­istes, je l’ai depuis des années. Elle est venue d’une envie de mon­tr­er la rel­a­tiv­ité de l’esthétique et du bon goût. Je n’en chang­erai que quand elle sera dev­enue à la mode, je suis par­ti pour la porter un moment encore. (rires)

Tu sem­bles avoir une ambi­tion artis­tique qui va bien au‐delà de la musique…

Jacques : En tout cas mon pro­jet n’est pas stricte­ment musi­cal. Mon pro­jet c’est “Jacques” lui‐même. Mes vidéos et mes per­for­mances sont aus­si impor­tantes que ma musique.
Lau­rent Gar­nier : Je te rejoins sur ce point, moi aus­si j’ai besoin de faire des choses dif­férentes, un livre, de la musique pour des spec­ta­cles, j’espère un film… Je ne suis pas qu’un musi­cien tech­no.

Une dernière ques­tion puisque c’est notre numéro 100, quel est votre rap­port à la presse ou au livre. C’est impor­tant dans votre vie ?

Lau­rent Gar­nier : Actuel et son directeur Jean François Bizot ont joué un grand rôle dans ma vie. Ado­les­cent, ce mag­a­zine a représen­té mon ouver­ture sur le monde.
Jacques : Rock & Folk, à l’époque du phénomène “baby rock­er”. Je le lisais avec pas­sion en me dis­ant qu’il fal­lait qu’on quitte Stras­bourg avec mon groupe pour aller jouer au Gibus devant Philippe Manoeu­vre. Aujourd’hui, je lis énor­mé­ment de livres de développe­ment per­son­nel. Je dévore les livres d’éveil et de spir­i­tu­al­ité.

Crédit : Pierre‐Emmanuel Ras­toin

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