Collection personnelle de Pierre Kwenders et d'Hervé Kalongo

Le collectif québécois Moonshine est de retour pour une nouvelle soirée secrète à Paris

Pré­parez vous à réveiller le démon de minu­it qui som­meille en vous : les soirées Moon­shine sont de retour à Paris. Pour les oiseaux noc­turnes qui ne savent pas encore en quoi con­sis­tent ces petites sauter­ies, le con­cept est assez sim­ple. Chaque week-end après la pleine lune, le col­lec­tif québé­cois organ­ise une fête sur des sons african house, deep house, funk, coupé décalé dans des lieux dif­férents, tenus secrets jusqu’à la dernière minute. Il existe un unique moyen pour en con­naitre l’emplacement : appel­er le 0644642739 ! La Moon­shine revient donc le ven­dre­di 11 octo­bre prochain accom­pa­g­née d’un joli line-up. Der­rière Pierre Kwen­ders, DJ rési­dent du col­lec­tif et créa­teur du con­cept, il y aura du beau monde en la présence de l’améri­cain For­eign­ers ain­si que de Cristallmess, Syl­vere, Uproot Andy ou encore Mara. Il y aura aus­si l’artiste cana­di­enne BOYCOTT qui nous mon­tr­era ses visuels tout en couleurs. Pour plus de ren­seigne­ments ça se passe sur la page de leur évène­ment.

On avait par­lé de ces soirées avec Pierre Kwen­ders et Hervé Kalon­go dans  Tsu­gi n°122, alors pour les retardataires/curieux, voici une petite piqure de rap­pel pour vous mon­tr­er à quoi ressem­blent les Moon­shine.

Les nuits de la pleine lune

Chaque pre­mier same­di du mois à Mon­tréal, et autant que pos­si­ble par temps de pleine lune, les soirées Moon­shine ini­tiées par le musi­cien Pierre Kwen­ders et ses amis de la dias­po­ra con­go­laise instal­lée au Cana­da souf­flent de l’air chaud sur les dance­floors.

Il s’est pointé incog­ni­to et, en tout état de cause, sans drag­on. “Ah, for­cé­ment la nuit où Jon Snow est venu à la Moon­shine, ça a fait un peu de bruit”, se marre le chanteur-compositeur Pierre Kwen­ders. D’après plusieurs témoignages, la scène se passe fin 2017. Le pre­mier same­di du mois, par une nuit de pleine lune. De pas­sage à Mon­tréal où il tourne le film de Xavier Dolan, Ma vie avec John F. Dono­van, la star de Game Of Thrones, Kit Har­ing­ton, se paye un pas­sage fur­tif dans une soirée Moon­shine. Mais com­ment a‑t-il enten­du par­ler du rendez-vous under­ground qui fait le bon­heur des oiseaux de nuit cana­di­ens capa­bles de vibr­er aux rythmes afro ? Kwen­ders réa­juste ses lunettes, puis d’une voix moelleuse de chamal­low gril­lé se met à replac­er : “Oh, c’est sou­vent la même chose. Tu con­nais quelqu’un qui con­naît quelqu’un qui a déjà ses habi­tudes aux Moon­shine. Mon­tréal a beau être une grande ville de presque deux mil­lions d’habitants, il y a encore ici une très forte men­tal­ité de vil­lage.”Se ren­dre aux Moon­shine, c’est sim­ple et com­pliqué à la fois relance Hervé “Coltan” Kalon­go, l’autre théoricien de l’affaire aux côtés de son pote d’adolescence Kwen­ders. Ça passe beau­coup par les réseaux soci­aux. Tu entends par­ler de la fête et là, tu dois envoy­er un SMS à un numéro indiqué pour en être. Tous les mois l’endroit change. Pourquoi ? Si tu ne fais pas inter­venir la sur­prise, tu te lass­es.” Seule con­stante : que la pleine lune opère son tra­vail de trans­for­ma­tion des corps et des âmes à mesure que se suc­cè­dent der­rière les platines les “réguliers” Bon­bon Kojak, Jeri­co, Akpos­soul, Odile Myr­til voire Pierre Kwen­ders en per­son­ne. Dans cette ambiance, Kit “Jon Snow” Har­ing­ton a peut-être fron­cé un sour­cil avant de con­clure que, décidé­ment, “il ne sait rien”. On peut donc sceller la paix avec le clan Lan­nis­ter dans Game Of Thrones sans pour autant saisir du pre­mier coup la club cul­ture actuelle au pays de Justin Trudeau. “Je n’ai pas par­lé à Jon Snow, s’éclaire Kalon­go. Par con­tre on m’a rap­porté qu’il cher­chait des tick­ets boisson.Sauf qu’aux Moon­shine, si tu veux prof­iter de l’enjaillement, comme on dit, à toi de trou­ver la per­son­ne en charge des coupons. Jon Snow a dû faire la queue comme tout le monde pour boire des ver­res.”

Col­lec­tion per­son­nelle de Pierre Kwen­ders et d’Hervé Kalon­go

Appelez ça l’anti-world

Quand j’étais petit garçon, j’écoutais les chan­sons de Michael Jack­son, sans rien com­pren­dre à la langue ou au per­son­nage, s’emballe Pierre Kwen­ders. À tous les coups j’étais hap­pé par cette énergie. À par­tir de là, tu te deman­des pourquoi les choses ne pour­raient pas se pass­er dans l’autre sens. Que des petits Occi­den­taux qui ne sont jamais allés en Afrique ressen­tent un irré­sistible appel à danser sur la rum­ba con­go­laise de Papa Wem­ba ou le coupé-décalé de Stéphane Douk­ouré me paraî­trait aus­si logique. Sauf que les endroits où l’on peut organ­is­er ces ‘ren­con­tres’ n’existaient pas.” Pour Moon­shine, tout com­mence fin 2014. À cette époque, José Louis Mod­abi a déjà opté pour le nom de scène Pierre Kwen­ders en hom­mage à son grand-père. Dans sa besace, un pre­mier album, Le dernier empereur ban­tou, aux infuences funk, hip-hop et pop, sans oubli­er des sonorités rap­pelant PapaWem­ba ou Kof Olo­midé. Même s’il est bien accueil­li, cet album laisse un drôle de goût en bouche à celui qui a quit­té son Con­go natal à l’âge de 16 ans en 2001, l’année de l’assassinat du Prési­dent Laurent-Désiré Kabi­la. “J’ai dû décon­stru­ire l’étiquette world music qui ne veut rien dire, assène Kwen­ders. Quand on me demandait com­ment il fal­lait qual­if­er ma musique, je pre­nais ma voix la plus suave et je dis­ais : ‘Appelez ça de l’anti- world, et vous me fer­ez plaisir.’” La Moon­shine inau­gu­rale sera donc théorisée par Kwen­ders et son ami d’adolescence Hervé Kalon­go (jeune pro­mo­teur cana­di­en, lui aus­si, orig­i­naire de la République Démoc­ra­tique du Con­go) un soir de par­ty dans une cui­sine. C’est une his­toire de prag­ma­tisme, mais aus­si de Do It Your­self : si le pre­mier veut financer sa pre­mière tournée hors du Cana­da et le sec­ond lancer sa mar­que de streetwear, pourquoi alors ne pas amorcer la pompe avec une fête. Kalon­go roule des yeux : “On a d’abord trou­vé le nom en pen­sant à la pleine lune, puis on a cher­ché un lieu pour accueil­lir notre petite fête entre amis et amis d’amis.” Pour la pre­mière Moon­shine, le choix se porte sur le Nomad, grand loft situé en plein quarti­er branché mon­tréalais du Mile End, dont la façade extérieure a été repeinte avec des couleurs vives. À  l’intérieur, il est pos­si­ble, entre autres, d’organiser des rendez-vous pro­fes­sion­nels, voire d’expérimenter l’acroyoga, dis­ci­pline mélangeant yoga, gures acro­ba­tiques et mas­sages thaï­landais. “Sans qu’on réalise, on s’est retrou­vé avec 150 per­son­nes venues pour danser. Après, on s’est ren­du compte qu’on n’était pas encore tout à fait au point. Déjà, on n’avait pas prévu assez d’alcool pour tenir toute la nuit, mais surtout on n’était que deux à assur­er les DJ-sets. Il n’empêche qu’à l’aube, quand les choses se sont ter­minées, on s’est dit qu’il fal­lait que l’on installe un rendez-vous men­su­el.” À l’époque, l’offre club­bing mon­tréalaise paraît stéréo­typée voire cod­ifée : sélec­tion dras­tique à l’entrée des boîtes, sen­sa­tion étouf­fante d’entre-soi, playlist musi­cale recy­clant les valeurs sûres du top 40… Pour Hervé et Pierre, qui ont vécu avec les sou­venirs de fêtes de mariages au Con­go capa­bles de décoller autour de 4 h du matin, pour peu qu’un mem­bre de la famille passe der­rière les platines ou accom­pa­gne les ryth­miques rum­ba à la trompette, c’est prob­lé­ma­tique. “Quand on sort à Mon­tréal, dans le club tu as tou­jours la même élec­tro cal­i­brée pour les tech­no­heads purs et durs”, rap­pelle Kwen­ders. “Dans les bars de nuit, c’est la même chose, mais avec une bande-son qui va de Drake à Rihan­na en pas­sant par Bey­on­cé, pré­cise Kalon­go. À la fin, ça con­di­tionne les gens à ne danser que sur un type de musique qu’ils con­nais­sent déjà. La curiosité a dis­paru.” “Pass­er une nuit dans cer­tains clubs de Mon­tréal, c’est aus­si incer­tain que de deman­der l’asile dans un pays étranger alors que tu n’as pas de papiers, philosophe Kwen­ders. Pour nous, la base de la réflex­ion sur le club­bing, c’est que si une per­son­ne fait l’effort de venir danser à ta soirée, elle va met­tre l’ambiance.”

Col­lec­tion per­son­nelle de Pierre Kwen­ders et d’Hervé Kalon­go

Fête de cuisine

Mais il faut d’abord établir un dia­logue d’égal à égal avec ceux qui seraient intéressés par les Moon­shine, puis nour­rir cha­cun en groove africain nou­veau et intéres­sant. Pour cela, le col­lec­tif met en avant le promet­teur Bon­bon Kojak. Der­rière ce nom de frian­dise, un jeune DJ d’à peine 20 ans, capa­ble de don­ner à ses mix­es (afro trap, kuduro ango­lais, rum­ba rock, rythmes élec­tro d’Afrique du Sud) des allures de voy­age dans les marges de la planète black. Pour appuy­er son style, Bon­bon Kojak a offert l’an passé une mix­tape au titre on ne peut plus clair au col­lec­tif Moon­shine : Espoir 2018. Joint par Skype en direct de son apparte­ment du Mile End mon­tréalais, la star mon­tante de la nou­velle scène élec­tro afro replace le par­cours qui l’a amené à Moon­shine. Enfance et ado­les­cence passée en République Démoc­ra­tique du Con­go, puis cap pour l’Afrique du Sud à 18 ans. Sur place, le jeune homme vit son épiphanie afro house en décom­posant chaque mou­ve­ment du DJ d’un petit bar de quarti­er situé à quelques mètres de la mai­son de sa tante. Finale­ment, le voilà qui rejoint en févri­er 2016 Mon­tréal, où ses qua­tre frères l’attendent… sous des tem­péra­tures néga­tives. “On peut dire que c’est Moon­shine qui m’a inté­gré, s’enthousiasme Bon­bon Kojak. Je tra­vail­lais comme serveur dans un petit restau­rant indi­en du centre-ville quand mes frères m’ont présen­té leurs potes comme Pierre ou Hervé. Chez nous, on fait sou­vent des fêtes en apparte­ment chez les uns ou chez les autres. On se retrou­ve à plusieurs dans une petite cui­sine à écouter de la musique. Donc, très vite tu déplaces tes soirées ailleurs. Ta petite com­mu­nauté se mélange avec d’autres petites com­mu­nautés. Pour moi, Moon­shine ressem­ble à ça : une fête de cui­sine en apparte­ment qui aurait gag­né en con­fi­ance.” Der­rière cette mon­tée en puis­sance dans le pré car­ré de l’underground, une con­stante : faire de l’enjaillement un indi­ca­teur fiable du pic de créa­tiv­ité de la sono mon­di­ale. Dans les dance­floors éphémères, chaque­pan de mur est décoré par les pro­jec­tions entre afro­fu­tur­isme et acid house de la VJ Boy­cott. Le reste est un cock­tail de coupé- décalé, de rum­ba rock, de ndom­bo­lo, d’afro beat et de nou­velles sonorités d’Afrique qui font décoller. Résul­tat de ce cock­tail : un mil­li­er de per­son­nes se met­tent à faire la queue chaque pre­mier same­di du mois, quelle que soit la local­i­sa­tion. À l’entrée, ils s’acquittent du faible prix de la soirée,xé à 5 $ cana­di­ens (3 euros). Par­fois, on peut apercevoir dans la foule la dégaine colos­sale de Win But­ler, leader d’Arcade Fire. D’autres fois, c’est Louis Kevin Celestin, alias Kay­trana­da, qui se pointe. Bien dans son cos­tume de MC à la coule, Kwen­ders tente même la con­ver­gence des nou­veaux groove venus d’Afrique en invi­tant aux Moon­shine le prince de la gqom de Dur­ban DJ Lag ou le per­cus­sion­niste belge Petit Piment, seul DJ blanc de peau à savoir jouer le coupé-décalé avec la fougue d’un ado­les­cent ivoirien.

Col­lec­tion per­son­nelle de Pierre Kwen­ders et d’Hervé Kalon­go

Le travaillement avant l’enjaillement

Moon­shine a inven­té la fête inclu­sive qui a créé un espace pour la dias­po­ra africaine de Mon­tréal”, écrira le réputé mag­a­zine Vogue. D’autres suiv­ront. Bien­tôt, il est ques­tion d’étendre le ter­ri­toire en pro­posant en télécharge­ment gra­tu­it deux mix­tapes inti­t­ulées SMS For Loca­tion Vol. 1 & 2. Sur la dernière, sor­tie en novem­bre dernier, il y a un tube, un vrai. En alter­nant français et lin­gala, Pierre Kwen­ders rend hom­mage au chanteur/performer ivoirien Stéphane “Douk Saga” Douk­ouré et pose le man­i­feste des Moon­shine : “L’homme le plus sage de la terre, Douk Saga, nous a dit que le tra­vaille­ment vient tou­jours avant l’enjaillement.” Der­rière l’idée du laisser-aller général­isé, Kalon­go, voit pour­tant plus loin : “On vit en ce moment une époque dans laque­lle la réap­pro­pri­a­tion des codes de la cul­ture africaine est dev­enue mon­naie courante dans l’industrie de l’entertainment. Je ne le con­damne pas, d’ailleurs. Quand je vois Child­ish Gam­bi­no jouer avec ça, c’est à tomber. Pareil pour cer­taines scènes du film de super héros Black Pan­ther. Main­tenant, la ques­tion se pose :n’est-ce pas le moment pour faire com­pren­dre à nos petits frères et nos petites sœurs qu’ilsont un héritage cul­turel à défendre ? Si on ne passe pas nos musiques tra­di­tion­nelles dans des fêtes mod­ernes, ces musiques risquent de s’éteindre et de ne pas sur­vivre aux prochaines généra­tions.

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