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Capture d'Ă©cran du docu "MĂ©dine Normandie"
5 mai 2021

🤔 Le documentaire, nouveau passage obligé des artistes en promo ?

par Manon Michel

Le documentaire est-il devenu l’outil promotionnel ultime des artistes aujourd’hui ? Grâce notamment aux plateformes de streaming vidĂ©o qui en sont friandes, la production de docu dĂ©diĂ©s aux artistes musicaux est en plein boom. Et cela pose de nombreuses questions, surtout quand les artistes eux-mĂŞmes sont aux commandes.

Lady Gaga, Gims, Serge Gainsbourg, Amy Winehouse… Ces artistes n’ont a priori pas grand-chose en commun. ExceptĂ© d’avoir rĂ©cemment Ă©tĂ© le sujet d’un documentaire. Si le format n’est pas nouveau et remonte aux annĂ©es 60 (le tout premier docu musical pourrait bien ĂŞtre The Pied Piper of Cleveland: A Day in the Life of a Famous Disc Jockey en 1955), on observe ces dernières annĂ©es une vĂ©ritable explosion du genre. Si l’on peut globalement s’en rĂ©jouir, ce phĂ©nomène pose nĂ©anmoins de nombreuses questions, dont certaines Ă©thiques : quelle est la vĂ©ritable place de l’artiste dans le processus ? Qu’en est-il de l’objectivitĂ© quand l’artiste lui-mĂŞme en est l’un des producteurs ? Et quel futur pour ce format ?

« Nous sommes dans un âge d’or du documentaire. »

Une chose est sĂ»re, les plateformes de vidĂ©o Ă  la demande ont jouĂ© un rĂ´le important. Pour Florent Bodin, rĂ©alisateur de Gims, diffusĂ© sur Netflix, elles sont Ă  l’origine d’un « nouveau souffle dans le milieu du documentaire” : “Ce goĂ»t du grand portrait se ressentait dĂ©jĂ  sur les diffuseurs traditionnels vers 2017, ça plaisait aux chaĂ®nes. Et ça s’est confirmĂ© avec les plateformes. Grâce Ă  elles, nous sommes dans un âge d’or du documentaire.” Un propos appuyĂ© par Matthieu PĂ©cot, auteur du documentaire MĂ©dine Normandie (France TV Slash), aussi rĂ©dacteur en chef de So Foot.com, pour qui le terme « documentaire » est en lui-mĂŞme “devenu cool il n’y a pas si longtemps que ça” : “Les gens apprĂ©cient de plus en plus les avantages du format, dĂ©taille le journaliste. Un film, c’est parfois trop long, et en mĂŞme temps le soir tu n’as pas forcĂ©ment envie de regarder une mini-sĂ©rie non plus, donc le documentaire s’offre comme le juste milieu. Et tu as l’impression de t’endormir moins con.”

L’hĂ©gĂ©monie du rap

Les chiffres parlent d’eux-mĂŞmes. Selon Kate Townsend, chargĂ©e de la gestion des documentaires pour Netflix France, les Français ont passĂ© deux fois plus de temps Ă  regarder des documentaires en 2020 qu’en 2019. “Si l’on se rĂ©fère aux statistiques de 2020, c’est la tendance principale qui a marquĂ© l’annĂ©e sur la plateforme”, dĂ©taille l’employĂ©e du gĂ©ant de la vidĂ©o streamĂ©e. Deux documentaires sortent du lot dans l’Hexagone cette annĂ©e-lĂ  : Anelka et Gims. Le foot et le rap, donc. “Ils ont en commun un bon sens du storytelling : l’histoire elle-mĂŞme dĂ©termine le rythme”, dĂ©taille Kate Townsend.

Ces dernières annĂ©es, les documentaires se sont particulièrement intĂ©ressĂ©s au milieu du rap (Gims, Lomepal, Bigflo & Oli, MĂ©dine, Nekfeu…), avec un argument souvent intergĂ©nĂ©rationnel. NĂ©anmoins Matthieu PĂ©cot prĂ©vient, cette supĂ©rioritĂ© actuelle du rap dans les documentaires pourrait devenir redondante. “Je prĂ©fère le rap Ă  n’importe quel genre musical, mais je vais plutĂ´t regarder un docu sur un mec qui joue de la trompette s’il a un destin hors du commun qu’un rappeur lambda. Je trouve qu’il n’y a pas assez de prises de risque chez les diffuseurs. Et il ne faudrait pas que le rap ait le monopole, sinon ça va vite devenir cheap.”

L’Ă©pineuse question des artistes producteurs

Aujourd’hui, le contexte qu’on ne dĂ©crit plus – entre prĂ©dominance des Ă©crans et pandĂ©mie – oblige Ă  repenser les choses. Pour Brieux FĂ©rot, directeur de dĂ©veloppement Ă  SoPress, en charge notamment des documentaires, deux objectifs principaux sont Ă  suivre : trouver de nouveaux types de narration, et apprendre Ă  gagner la confiance des artistes. “On a l’habitude de montrer les artistes au travail ou en tournĂ©e, mais comme ils ne peuvent plus tourner, il faut trouver de nouvelles façons de raconter leurs histoires.” Il rajoute : “Il faut aussi se demander comment rĂ©ussir Ă  gagner la confiance d’artistes que l’on va suivre pendant des mois, tout en considĂ©rant qu’ils n’ont pas le mot final sur le projet.”

« Ce qu’il faut Ă  tout prix Ă©viter, c’est que l’artiste et son Ă©quipe soient producteurs exĂ©cutifs du film, parce qu’au montage, au moment de discuter de ce qu’on garde ou pas, il va y avoir un Ă©norme problème. »

Car une des problĂ©matiques majeures est celle de la position des artistes. Quel rĂ´le doivent-ils tenir dans la mise en image de leur propre vie ? Producteur, co-producteur, simple intervenant ? Et qui devrait avoir le dernier mot entre lui et le rĂ©alisateur, garant de la narration ? Une majoritĂ© des artistes tiennent Ă  rĂ©aliser ou produire leur propre documentaire. C’est le cas de Mathieu Des Longchamps, artiste signĂ© chez Universal et rĂ©alisateur d’un documentaire sorti le 26 mars, Vivo En Panama. Il y retrace son histoire, de son enfance au Panama Ă  la sortie de son premier album. Pour lui, en ĂŞtre le rĂ©alisateur Ă©tait une Ă©vidence. “Comme je partais en expĂ©dition, je voulais qu’on soit au maximum deux. Et je n’ai pas vraiment songĂ© Ă  mettre quelqu’un d’autre Ă  la rĂ©alisation, je savais que je serais aux manĹ“uvres. Je pensais presque me filmer seul au dĂ©part, mais c’Ă©tait un peu compliquĂ©.” Une situation problĂ©matique selon Brieux FĂ©rot : “Ce qu’il faut Ă  tout prix Ă©viter, c’est que l’artiste et son Ă©quipe soient producteurs exĂ©cutifs du film ou producteurs dĂ©lĂ©guĂ©s (c’est-Ă -dire qu’ils aient les droits du film), parce qu’au montage, au moment de discuter de ce qu’on garde ou pas, il va y avoir un Ă©norme problème.”

Mais il arrive parfois que les artistes parviennent Ă  laisser la main. Matthieu PĂ©cot explique le rapport de MĂ©dine au tournage : “En 2021, la plupart des artistes veulent avoir le contrĂ´le de leur image, qu’il n’y ait rien qui puisse leur nuire, pour Ă©viter les bad-buzz. MĂ©dine est allĂ© Ă  l’inverse de ça, il posait des questions et je lui expliquais ce qu’on faisait mais il n’avait aucune idĂ©e du rĂ©sultat, de ce qu’on allait faire ou de qui on allait interviewer.” Le fonctionnement a Ă©tĂ© similaire pour Gims et Florent Bodin. Ce dernier raconte : “J’ai eu sa totale confiance une fois que le projet Ă©tait signĂ©. On s’est beaucoup observĂ©s, puis j’ai assez vite tournĂ© avec lui. Vu que le projet Ă©tait sur le long cours, il savait que rien n’allait sortir tout de suite. Et c’est souvent ça dont ont peur les artistes : la petite image qui va sortir hors-contexte.” Une phase d’observation et de mise en confiance qui a notamment servi pour la grande interview, fil rouge du documentaire. “J’ai senti qu’il avait vu que j’avais observĂ© et compris des choses, et je pense que ça a Ă©tĂ© ma force pour qu’il puisse avoir un discours assez fort et aborder des choses qu’il n’avait pas l’habitude d’Ă©voquer.”

« Ce qui m’intĂ©resse, ce sont les failles, ce qui rend les gens humains »

Mais d’oĂą vient cette volontĂ© de contrĂ´le ? Pour Matthieu PĂ©cot, pas de doute : de la dictature de la success-story. “Ce qui m’intĂ©resse – et j’ai l’impression que c’est le cas pour tout le monde – ce sont les failles, ce qui rend les gens humains. Personne n’a une histoire lisse, dĂ©taille le journaliste. Or, certains documentaires d’aujourd’hui n’appuient pas assez sur ces facettes, peut-ĂŞtre plus sombres mais fondamentales. C’est ce qui manque encore, ça devrait ĂŞtre la prochaine Ă©tape.” Sans oublier une bonne dose d’apologie de la rĂ©ussite. “C’est bien de montrer comment on a rĂ©ussi, mais je me dis aussi que ça peut faire complexer les personnes qui regardent. Si tu renvoies aux spectateurs « ta vie c’est de la merde mais moi j’ai rĂ©ussi et je t’explique comment j’ai fait », ça ne peut pas convenir.”

Un propos que valide Ă©galement Brieux FĂ©rot, qui mentionne les documentaires dĂ©diĂ©s Ă  Lady Gaga ou Taylor Swift : “MĂŞme si elles sont impliquĂ©es, je pense qu’elles n’ont pas la main. Tu vois bien que les rĂ©alisateurs sont un peu libres de filmer ce qu’ils veulent et qu’ils les montrent en situation de grande vulnĂ©rabilitĂ©. Elles ont compris que si tu montres cette partie difficile du mĂ©tier, on s’attachera Ă  toi plus facilement.” En effet, nos vies respectives ne sont-elles pas davantage faites de difficultĂ©s que de grands succès ? “Les AmĂ©ricains l’ont beaucoup mieux compris. Dès que ça touche au storytelling, ils ont une capacitĂ© Ă  cĂ©der et laisser faire, mĂŞme s’ils se sont bien backĂ©s sur le contrat en amont : les artistes savent que ce n’est pas leur mĂ©tier et qu’ils doivent dĂ©lĂ©guer.” Le chargĂ© de dĂ©veloppement rajoute un Ă©lĂ©ment : “Le problème, notamment dans le monde du hip-hop, est qu’ils se sont beaucoup fait avoir par d’autres. La parole donnĂ©e n’a pas toujours Ă©tĂ© respectĂ©e, en consĂ©quence de quoi ils ont du mal Ă  faire confiance et Ă  lâcher.”

« On arrive à un moment où il va falloir réinventer le genre pour ne pas arriver à saturation. »

Une autre difficultĂ© rĂ©side dans le rapport que les artistes ont aux rĂ©seaux sociaux, pierre angulaire de notre Ă©poque. “Ils sont connectĂ©s 24/24, il y a beaucoup de stories et on a l’impression de connaĂ®tre leur vie donc c’est aussi très compliquĂ© de ne pas resservir une espèce de best-of de ces moments-lĂ  dans un documentaire”, explique Florent Bodin. Son exemple prĂ©fĂ©rĂ© ? La Coupe du monde. “Si on voulait suivre les coulisses de l’équipe de France, c’Ă©tait beaucoup plus intĂ©ressant de regarder les stories des joueurs que les images de la FĂ©dĂ©ration, qui pourtant filmait en mĂŞme temps. Je pense qu’on arrive Ă  un moment oĂą il va falloir rĂ©inventer le genre pour ne pas arriver Ă  saturation.”

Le docu-fiction, futur du genre ?

RĂ©inventer le genre, oui, mais comment ? Grâce Ă  de nouveaux formats. “Ce qui va faire la diffĂ©rence, c’est la forme, la manière de raconter les choses : est-ce qu’on utilise des archives, est-ce qu’on part en immersion, ou les deux ?”, se questionne le rĂ©alisateur de Gims. Le futur du documentaire pourrait alors reposer sur le format docu-fiction. Matthieu PĂ©cot, plutĂ´t optimiste, est sĂ»r d’une chose, le documentaire ne connaĂ®t pas qu’un simple effet de mode : “Je pense qu’il va y avoir un renouvellement, qu’on va s’intĂ©resser Ă  des histoires plus profondes, plus touchantes. On va s’Ă©loigner du marketing, de l’auto-promo.”

Alors que restera-t-il dans 10 ou 15 ans ? Pas grand-chose selon Brieux FĂ©rot, bien moins optimiste que son confrère : “Je suis peut-ĂŞtre sĂ©vère mais je pense qu’il restera dans l’histoire très peu de documentaires musicaux que les artistes ont co-produits.” Mais avant d’arriver Ă  saturation, il reste encore des sujets très attendus, comme le relève le rĂ©alisateur de Gims : “Je reçois beaucoup de messages qui me demandent un documentaire sur Booba ou Jul.” Le pop-corn est prĂŞt.

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