Le duo Bicep au micro de la Tsugi Radio

En 2008, ces deux dingues de musique lan­cent un blog, Feel My Bicep, qui va vite devenir une référence dans le monde de la musique élec­tron­ique. Un court arti­cle et la pos­si­bil­ité d’é­couter le morceau en ligne, ce qui à l’époque n’é­tait pas si fréquent. Depuis, Matt McBri­ar et Andy Fer­gu­son ont fait le tour du monde que ce soit aux platines des plus grand clubs ou avec leur live dans de nom­breux fes­ti­vals. Après leur tube “Just”, Bicep sort aujour­d’hui son pre­mier album sur Nin­ja Tune. Antoine Dabrows­ki les a ren­con­trés. Une inter­view à écouter ce ven­dre­di 1er sep­tem­bre à 17 heures sur Tsu­gi Radio ou à lire juste ci-dessous. 

Si vous êtes plutôt Spo­ti­fy :

Qu’est-ce qui vous a poussés à démar­rer le blog Feel My Bicep ?

Andy : Faire un blog, c’est la même rai­son qui pousse les gens à devenir DJ, ou choisir la manière dont ils s’ha­bil­lent, et je trou­ve ça bien de pou­voir partager la musique avec les autres, de décou­vrir leur goût. C’est pour ça que les playlists sur Spo­ti­fy ou autre ont pris tant d’im­por­tance aujour­d’hui. Ecrire sur la musique, c’est juste pouss­er cela un peu plus loin. On a tou­jours essayé de décrire en mots ce que la musique nous fait ressen­tir. Et par­fois, ton ressen­ti est dif­férent de celui de ton voisin, alors le sim­ple fait de lire l’avis d’un autre peut com­plète­ment te faire chang­er d’avis.

Matt : Quand on tombait sur un morceau assez rare, on était très excité à l’idée de le partager. C’est quelque chose que je vis encore : quand je tombe sur un titre qui me plait, je vais l’en­voy­er aux gens que je con­nais par email ou le partager via Spo­ti­fy. Je ne com­prends pas les gens qui gar­dent les morceaux pour eux. On a tou­jours mis les morceaux, même les plus géni­aux, sur le blog. Et puis après, on con­tin­ue, on cherche un truc nou­veau. Pour chercher quelque chose d’en­core mieux, il faut con­tin­uer à chercher de nou­veaux titres. Et ça te pousse à con­tin­uer, ça te donne de l’én­ergie. On est tout excité.

Vous avez pris votre temps. On voit pas mal de jeunes pro­duc­teurs qui fon­cent tête la pre­mière : ils mix­ent, ils sor­tent des max­is et des albums très vite. Vous au con­traire vous avez pris le temps avant de dévoil­er ce pre­mier album de Bicep qui sort aujour­d’hui.

Andy : On a fait des tonnes et des tonnes de max­is et de remix­es, avec une approche assez club. On s’est tou­jours dit que le jour où on ferait un album il faudrait que ce soit quelque chose de plus mûr. Avec de la musique plus lente et pas du tout des­tinée aux clubs. Il fal­lait le faire au bon moment, et là on s’est dit qu’on était assez instal­lé dans la scène club et qu’il était temps d’aller de l’a­vant, d’être un peu plus aven­tureux. Et puis, sur la manière dont on abor­de la pro­duc­tion, il nous a fal­lu du temps pour être sûrs que ce qu’on avait dans la tête était assez bien pour met­tre sur un disque.

Matt : Les jeunes pro­duc­teurs, aujour­d’hui, ont accès à un spec­tre bien plus large de musiques que ce soit via YouTube ou Spo­ti­fy…

ou Feel My Bicep ! 

Matt : Mais c’é­tait juste­ment ça l’idée de Feel My Bicep : partager des morceaux introu­vables à l’époque sur YouTube. Et puis quand on s’est mis à la pro­duc­tion, le matériel et les logi­ciels qu’on trou­vait n’avaient rien à voir non plus. Able­ton exis­tait déjà, il y avait plein de syn­thés, mais les logi­ciels d’ef­fets n’é­taient pas aus­si per­for­mants qu’ils ne le sont aujour­d’hui. Pareil pour les syn­thés d’en­trée de gamme. Aujour­d’hui on trou­ve du matos de très bonne qual­ité pour 350 livres. Et à chaque fois qu’on gag­nait un peu d’ar­gent sur une date, on l’in­vestis­sait dans le stu­dio. On voulait tout savoir sur la musique et com­ment elle se fai­sait. Pourquoi ce gars sonne comme ça ? On s’est acheté des TR-909. Et on s’est aperçu que la rai­son pour laque­lle ça son­nait un peu ban­cal c’est parce que la 909 est ban­cale à la base. Le clap ne s’aligne pas. Quand on met un clap dans un ordi­na­teur, il est bien en place, et si on l’en­reg­istre depuis la 909, il ond­ule, il bouge dans le temps. Donc chaque truc que tu fais te per­met d’ap­pren­dre quelque chose de nou­veau. C’est dif­férent aujour­d’hui, il y a telle­ment de pos­si­bil­ités. C’est sans doute plus dur parce qu’il y a telle­ment de monde, et à la fois c’est très dif­férent. Le paysage est dif­férent.

Pour revenir sur les syn­thés et les boîtes à rythmes, comme tu viens de le dire, le fait qu’ils soient humains d’une cer­taine façon, qu’ils bougent, qu’ils aient des émo­tions, qu’ils plantent, ou qu’ils fassent quelque chose de totale­ment dif­férent de ce que vous vouliez, est-ce que ce n’est pas ce qui vous plait avec ces machines ? Et d’ailleurs on l’en­tend dans vos DJ sets et dans vos lives. 

Andy : Oui oui. On aime de moins en moins ce qui sonne trop clin­ique. C’est bien de chercher un point d’équili­bre. On com­mence avec des choses ban­cales qu’on essaie d’amélior­er. Mais quand on tra­vaille avec des très vieux syn­thés, comme sur ce morceau qui est une des faces B de l’al­bum, pen­dant l’en­reg­istrement, le syn­thé s’est désac­cordé. On a impro­visé pen­dant 30 min­utes. On a réé­couté et ça son­nait bien. Et puis on a voulu ajouter un syn­thé sup­plé­men­taire mais ça ne mar­chait pas. Et on s’est ren­du compte que c’é­tait désac­cordé. On a essayé de pren­dre d’autres syn­thés qu’on désac­cor­dait pour que ça cor­re­sponde. Mais rien ne fonc­tion­nait. Donc on s’est dit : on aime bien ce qu’on a. Donc pour ce morceau, notre seule matière c’é­tait ces 30 min­utes dingues qu’on avait enreg­istrées et il a fal­lu faire le morceau en cisail­lant des petits bouts à droite à gauche, en super­posant des pistes, et on s’est retrou­vé avec ce titre totale­ment dif­férent de ce qu’on fait en temps nor­mal. Donc ce sont bien ces con­traintes et ces erreurs qui vous amè­nent à faire des trou­vailles.

Sur le disque tous les titres de morceaux n’ont qu’un seul mot. Je n’avais jamais vu ça.

Matt : Trou­ver un titre c’est tou­jours très dif­fi­cile. Il a fal­lu qu’on prenne le temps de s’asseoir et de dis­cuter de chaque morceau, de ce qu’il nous fai­sait ressen­tir, d’où il est venu et de ce qui nous habitait quand on était en train de le faire. Pour cha­cun on avait deux ou trois options pos­si­bles mais je crois qu’on cher­chait sys­té­ma­tique­ment à trou­ver un mot qui con­ti­enne l’idée générale. En tout cas, je pense qu’il faudrait tou­jours être en mesure de résumer l’am­biance d’un morceau avec un seul mot et que ça reste un peu ambigu. C’est bizarre parce qu’avec un seul mot, ça peut entraîn­er quelqu’un sur une piste totale­ment dif­férente. En un sens c’est bien que les gens soient capa­bles de tir­er leurs pro­pres con­clu­sions à par­tir d’une indi­ca­tion aus­si courte, plutôt que de rédi­ger une grande déc­la­ra­tion et de ren­dre le mes­sage trop évi­dent.

Andy : On trou­ve que ça rend le morceau plus per­son­nel d’avoir ce sens un peu caché. Enfin pas caché, on peut l’ex­pli­quer, mais pas explicite en somme. Quand on a com­mencé à rassem­bler les morceaux pour les met­tre dans l’or­dre pour l’al­bum, il y avait des morceaux dont les titres com­por­taient deux mots. Et on s’est dit : non, il faut que ça ait l’air pro­pre et organ­isé. On trou­vait que c’é­tait plus joli. Mais c’est mar­rant parce qu’on nous a beau­coup posé cette ques­tion alors que pour nous ça n’avait pas tant d’im­por­tance que ça !

Il y a encore quelque chose qui est sur­prenant sur l’al­bum : il n’y a qu’un seul titre avec des paroles et c’est l’avant-dernier.

Andy : On ne voulait pas que l’al­bum com­mence trop fort pour se finir avec des morceaux plus bizarres et expéri­men­taux. En fait c’est comme le début de nos DJ-sets ou nos con­certs : les meilleures dates c’est quand on peut faire un warm-up qui se trans­forme tout douce­ment et qui accélère pour attein­dre un som­met à la fin. Et on voulait que les morceaux les plus faciles à digér­er se retrou­vent tout à la fin. Et du coup met­tre les titres un peu plus expéri­men­taux au début du disque.

Matt : L’at­mo­sphère de ce titre vous met en con­di­tion pour le dernier titre. Je pense que c’est un titre trop fort pour ouvrir un album parce qu’il est plein de promess­es. On a sen­ti que c’é­tait sa place. Ce proces­sus a été très flu­ide et on n’est jamais revenu sur les choix qu’on avait fait pour l’or­dre des morceaux. Même dans nos échanges avec le label, on était tous d’ac­cord. Par­fois j’ai la sen­sa­tion que les gens priv­ilégient les morceaux vocaux parce qu’avec le chant ils se dis­ent qu’ils vont avoir plus de pas­sages radio. Ce n’est pas notre inten­tion, ni pour ce titre, ni pour l’al­bum. Comme pour les autres morceaux du disque, c’est le fruit d’une expéri­men­ta­tion. La seule dif­férence avec les autres c’est qu’il y a des paroles.

C’é­tait un choix évi­dent de sor­tir l’al­bum sur Nin­ja Tune ? 

Matt : On ne pen­sait pas à un label en par­ti­c­uli­er donc il n’y avait pas de choix évi­dent. On voulait pro­gress­er et donc tra­vailler avec un label qui a un spec­tre assez large. On a envoyé plein de démos qui étaient assez rudi­men­taires, on n’é­tait pas com­plète­ment sûrs de nous, mais Nin­ja Tune nous a répon­du. Et l’as­sur­ance qu’on a prise grâce à leurs retours nous a don­né beau­coup de lib­erté pour finir l’al­bum. Dès leurs tous pre­miers retours c’é­tait très posi­tif. Ils nous dis­aient : il faut que ça reste bizarre, creusez un peu plus dans cette direc­tion. Et du coup le choix s’est imposé tout naturelle­ment. Les autres labels nous dis­aient plus de faire comme ci ou comme ça alors que Nin­ja Tune c’é­tait : sentez-vous libres, faites ce que vous savez faire. Et sur un plan plus tech­nique, sur chaque morceau il pou­vait nous dire : j’adore ce pas­sage et celui-là, allez peut-être plus dans ce sens-là, et à chaque fois c’é­tait de très bonnes sug­ges­tions. C’é­tait très posi­tif et encour­ageant. Ça nous a retiré beau­coup de pres­sion. On a arrêté d’être cri­tiques sur notre musique ou d’es­say­er de faire un morceau juste pour plaire à un label. On fai­sait un morceau pour nous et ça leur con­ve­nait. Et ça c’est vrai­ment énorme avec le recul : on a de la chance qu’ils aient été si ouverts d’e­sprit en fait.

Steve Reich et Philip Glass sont deux de vos héros et je me demandais si vous aviez util­isé des sons d’am­biance dans l’al­bum et si on pou­vait sen­tir l’in­flu­ence de ces deux musi­ciens ?

Matt : On n’a pas fait de field record­ing à pro­pre­ment par­ler mais on a enreg­istré pas mal de tex­tures, d’am­biances. Et oui c’est sûr qu’en ce qui con­cerne Steve Reich, ain­si que quelques autres, sa pat­te sonore est une grande influ­ence tout comme l’ap­proche expéri­men­tale qu’il avait de com­pos­er. On ne voulait pas faire un morceau en pen­sant explicite­ment à lui mais on a fait tourn­er des syn­thés en phase et hors-phase…

Oui cette sen­sa­tion de boucles qui dérivent…

Matt : Oui c’est de ça dont je veux par­ler. C’est bizarre parce qu’il faut avoir une oreille assez musi­cale pour remar­quer ça.

Andy : Oui c’est très sub­til. En le faisant, je me dis­ais que per­son­ne ne s’en apercevrait. Il y a des pas­sages qu’on a légère­ment désyn­chro­nisés puis resyn­chro­nisés. L’im­per­fec­tion peut par­fois être tout à fait cap­ti­vante. Cette sen­sa­tion de décalage, d’ary­th­mie, qu’on ne peut même pas assim­i­l­er à du swing, c’est vrai­ment un décalage qui donne un résul­tat impos­si­ble à décrire. Et l’ob­jec­tif à terme c’est d’ex­péri­menter de plus en plus, de pouss­er tou­jours plus loin.

Matt : On va peut-être faire un album de médi­ta­tion. On va foutre plein de reverb et pass­er notre temps à tout désac­corder et de temps en temps on met­tra une voix qui par­le au loin !

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