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1 septembre 2017

Le duo Bicep au micro de la Tsugi Radio

par Antoine Dabrowski

En 2008, ces deux dingues de musique lancent un blog, Feel My Bicep, qui va vite devenir une référence dans le monde de la musique électronique. Un court article et la possibilité d’écouter le morceau en ligne, ce qui à l’époque n’était pas si fréquent. Depuis, Matt McBriar et Andy Ferguson ont fait le tour du monde que ce soit aux platines des plus grand clubs ou avec leur live dans de nombreux festivals. Après leur tube « Just », Bicep sort aujourd’hui son premier album sur Ninja Tune. Antoine Dabrowski les a rencontrés. Une interview à écouter ce vendredi 1er septembre à 17 heures sur Tsugi Radio ou à lire juste ci-dessous. 

Si vous êtes plutôt Spotify :

Qu’est-ce qui vous a poussés à démarrer le blog Feel My Bicep ?

Andy : Faire un blog, c’est la même raison qui pousse les gens à devenir DJ, ou choisir la manière dont ils s’habillent, et je trouve ça bien de pouvoir partager la musique avec les autres, de découvrir leur goût. C’est pour ça que les playlists sur Spotify ou autre ont pris tant d’importance aujourd’hui. Ecrire sur la musique, c’est juste pousser cela un peu plus loin. On a toujours essayé de décrire en mots ce que la musique nous fait ressentir. Et parfois, ton ressenti est différent de celui de ton voisin, alors le simple fait de lire l’avis d’un autre peut complètement te faire changer d’avis.

Matt : Quand on tombait sur un morceau assez rare, on était très excité à l’idée de le partager. C’est quelque chose que je vis encore : quand je tombe sur un titre qui me plait, je vais l’envoyer aux gens que je connais par email ou le partager via Spotify. Je ne comprends pas les gens qui gardent les morceaux pour eux. On a toujours mis les morceaux, même les plus géniaux, sur le blog. Et puis après, on continue, on cherche un truc nouveau. Pour chercher quelque chose d’encore mieux, il faut continuer à chercher de nouveaux titres. Et ça te pousse à continuer, ça te donne de l’énergie. On est tout excité.

Vous avez pris votre temps. On voit pas mal de jeunes producteurs qui foncent tête la première : ils mixent, ils sortent des maxis et des albums très vite. Vous au contraire vous avez pris le temps avant de dévoiler ce premier album de Bicep qui sort aujourd’hui.

Andy : On a fait des tonnes et des tonnes de maxis et de remixes, avec une approche assez club. On s’est toujours dit que le jour où on ferait un album il faudrait que ce soit quelque chose de plus mûr. Avec de la musique plus lente et pas du tout destinée aux clubs. Il fallait le faire au bon moment, et là on s’est dit qu’on était assez installé dans la scène club et qu’il était temps d’aller de l’avant, d’être un peu plus aventureux. Et puis, sur la manière dont on aborde la production, il nous a fallu du temps pour être sûrs que ce qu’on avait dans la tête était assez bien pour mettre sur un disque.

Matt : Les jeunes producteurs, aujourd’hui, ont accès à un spectre bien plus large de musiques que ce soit via YouTube ou Spotify…

ou Feel My Bicep ! 

Matt : Mais c’était justement ça l’idée de Feel My Bicep : partager des morceaux introuvables à l’époque sur YouTube. Et puis quand on s’est mis à la production, le matériel et les logiciels qu’on trouvait n’avaient rien à voir non plus. Ableton existait déjà, il y avait plein de synthés, mais les logiciels d’effets n’étaient pas aussi performants qu’ils ne le sont aujourd’hui. Pareil pour les synthés d’entrée de gamme. Aujourd’hui on trouve du matos de très bonne qualité pour 350 livres. Et à chaque fois qu’on gagnait un peu d’argent sur une date, on l’investissait dans le studio. On voulait tout savoir sur la musique et comment elle se faisait. Pourquoi ce gars sonne comme ça ? On s’est acheté des TR-909. Et on s’est aperçu que la raison pour laquelle ça sonnait un peu bancal c’est parce que la 909 est bancale à la base. Le clap ne s’aligne pas. Quand on met un clap dans un ordinateur, il est bien en place, et si on l’enregistre depuis la 909, il ondule, il bouge dans le temps. Donc chaque truc que tu fais te permet d’apprendre quelque chose de nouveau. C’est différent aujourd’hui, il y a tellement de possibilités. C’est sans doute plus dur parce qu’il y a tellement de monde, et à la fois c’est très différent. Le paysage est différent.

Pour revenir sur les synthés et les boîtes à rythmes, comme tu viens de le dire, le fait qu’ils soient humains d’une certaine façon, qu’ils bougent, qu’ils aient des émotions, qu’ils plantent, ou qu’ils fassent quelque chose de totalement différent de ce que vous vouliez, est-ce que ce n’est pas ce qui vous plait avec ces machines ? Et d’ailleurs on l’entend dans vos DJ sets et dans vos lives. 

Andy : Oui oui. On aime de moins en moins ce qui sonne trop clinique. C’est bien de chercher un point d’équilibre. On commence avec des choses bancales qu’on essaie d’améliorer. Mais quand on travaille avec des très vieux synthés, comme sur ce morceau qui est une des faces B de l’album, pendant l’enregistrement, le synthé s’est désaccordé. On a improvisé pendant 30 minutes. On a réécouté et ça sonnait bien. Et puis on a voulu ajouter un synthé supplémentaire mais ça ne marchait pas. Et on s’est rendu compte que c’était désaccordé. On a essayé de prendre d’autres synthés qu’on désaccordait pour que ça corresponde. Mais rien ne fonctionnait. Donc on s’est dit : on aime bien ce qu’on a. Donc pour ce morceau, notre seule matière c’était ces 30 minutes dingues qu’on avait enregistrées et il a fallu faire le morceau en cisaillant des petits bouts à droite à gauche, en superposant des pistes, et on s’est retrouvé avec ce titre totalement différent de ce qu’on fait en temps normal. Donc ce sont bien ces contraintes et ces erreurs qui vous amènent à faire des trouvailles.

Sur le disque tous les titres de morceaux n’ont qu’un seul mot. Je n’avais jamais vu ça.

Matt : Trouver un titre c’est toujours très difficile. Il a fallu qu’on prenne le temps de s’asseoir et de discuter de chaque morceau, de ce qu’il nous faisait ressentir, d’où il est venu et de ce qui nous habitait quand on était en train de le faire. Pour chacun on avait deux ou trois options possibles mais je crois qu’on cherchait systématiquement à trouver un mot qui contienne l’idée générale. En tout cas, je pense qu’il faudrait toujours être en mesure de résumer l’ambiance d’un morceau avec un seul mot et que ça reste un peu ambigu. C’est bizarre parce qu’avec un seul mot, ça peut entraîner quelqu’un sur une piste totalement différente. En un sens c’est bien que les gens soient capables de tirer leurs propres conclusions à partir d’une indication aussi courte, plutôt que de rédiger une grande déclaration et de rendre le message trop évident.

Andy : On trouve que ça rend le morceau plus personnel d’avoir ce sens un peu caché. Enfin pas caché, on peut l’expliquer, mais pas explicite en somme. Quand on a commencé à rassembler les morceaux pour les mettre dans l’ordre pour l’album, il y avait des morceaux dont les titres comportaient deux mots. Et on s’est dit : non, il faut que ça ait l’air propre et organisé. On trouvait que c’était plus joli. Mais c’est marrant parce qu’on nous a beaucoup posé cette question alors que pour nous ça n’avait pas tant d’importance que ça !

Il y a encore quelque chose qui est surprenant sur l’album : il n’y a qu’un seul titre avec des paroles et c’est l’avant-dernier.

Andy : On ne voulait pas que l’album commence trop fort pour se finir avec des morceaux plus bizarres et expérimentaux. En fait c’est comme le début de nos DJ-sets ou nos concerts : les meilleures dates c’est quand on peut faire un warm-up qui se transforme tout doucement et qui accélère pour atteindre un sommet à la fin. Et on voulait que les morceaux les plus faciles à digérer se retrouvent tout à la fin. Et du coup mettre les titres un peu plus expérimentaux au début du disque.

Matt : L’atmosphère de ce titre vous met en condition pour le dernier titre. Je pense que c’est un titre trop fort pour ouvrir un album parce qu’il est plein de promesses. On a senti que c’était sa place. Ce processus a été très fluide et on n’est jamais revenu sur les choix qu’on avait fait pour l’ordre des morceaux. Même dans nos échanges avec le label, on était tous d’accord. Parfois j’ai la sensation que les gens privilégient les morceaux vocaux parce qu’avec le chant ils se disent qu’ils vont avoir plus de passages radio. Ce n’est pas notre intention, ni pour ce titre, ni pour l’album. Comme pour les autres morceaux du disque, c’est le fruit d’une expérimentation. La seule différence avec les autres c’est qu’il y a des paroles.

C’était un choix évident de sortir l’album sur Ninja Tune ? 

Matt : On ne pensait pas à un label en particulier donc il n’y avait pas de choix évident. On voulait progresser et donc travailler avec un label qui a un spectre assez large. On a envoyé plein de démos qui étaient assez rudimentaires, on n’était pas complètement sûrs de nous, mais Ninja Tune nous a répondu. Et l’assurance qu’on a prise grâce à leurs retours nous a donné beaucoup de liberté pour finir l’album. Dès leurs tous premiers retours c’était très positif. Ils nous disaient : il faut que ça reste bizarre, creusez un peu plus dans cette direction. Et du coup le choix s’est imposé tout naturellement. Les autres labels nous disaient plus de faire comme ci ou comme ça alors que Ninja Tune c’était : sentez-vous libres, faites ce que vous savez faire. Et sur un plan plus technique, sur chaque morceau il pouvait nous dire : j’adore ce passage et celui-là, allez peut-être plus dans ce sens-là, et à chaque fois c’était de très bonnes suggestions. C’était très positif et encourageant. Ça nous a retiré beaucoup de pression. On a arrêté d’être critiques sur notre musique ou d’essayer de faire un morceau juste pour plaire à un label. On faisait un morceau pour nous et ça leur convenait. Et ça c’est vraiment énorme avec le recul : on a de la chance qu’ils aient été si ouverts d’esprit en fait.

Steve Reich et Philip Glass sont deux de vos héros et je me demandais si vous aviez utilisé des sons d’ambiance dans l’album et si on pouvait sentir l’influence de ces deux musiciens ?

Matt : On n’a pas fait de field recording à proprement parler mais on a enregistré pas mal de textures, d’ambiances. Et oui c’est sûr qu’en ce qui concerne Steve Reich, ainsi que quelques autres, sa patte sonore est une grande influence tout comme l’approche expérimentale qu’il avait de composer. On ne voulait pas faire un morceau en pensant explicitement à lui mais on a fait tourner des synthés en phase et hors-phase…

Oui cette sensation de boucles qui dérivent…

Matt : Oui c’est de ça dont je veux parler. C’est bizarre parce qu’il faut avoir une oreille assez musicale pour remarquer ça.

Andy : Oui c’est très subtil. En le faisant, je me disais que personne ne s’en apercevrait. Il y a des passages qu’on a légèrement désynchronisés puis resynchronisés. L’imperfection peut parfois être tout à fait captivante. Cette sensation de décalage, d’arythmie, qu’on ne peut même pas assimiler à du swing, c’est vraiment un décalage qui donne un résultat impossible à décrire. Et l’objectif à terme c’est d’expérimenter de plus en plus, de pousser toujours plus loin.

Matt : On va peut-être faire un album de méditation. On va foutre plein de reverb et passer notre temps à tout désaccorder et de temps en temps on mettra une voix qui parle au loin !

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