Free party à Genève en 2008 / ©F. Vogel

Le feu au lac” : état d’une scène électro suisse en danger

par Tsugi

À l’occasion d’une table ronde à l’Electron Fes­ti­val de Genève en 2019, les deux pro­duc­teurs helvètes Rip­per­ton et Hen­drik van Boet­ze­laer (aka Opuswerk), fer­vents défenseurs d’une tech­no sans lim­ite de genre, ont dressé un por­trait con­trasté de la scène élec­tron­ique locale et des pro­jets qui s’y con­cré­tisent non sans dif­fi­culté. Nous y revenons ensem­ble aujourd’hui, comme une pre­mière son­nette d’alarme.

Par Cédric Finkbein­er

En mai 2019 s’est tenue la quinz­ième édi­tion de l’Elec­tron Fes­ti­val à Genève, avec sa pro­gram­ma­tion pointue et sa reten­tis­sante table ronde de pro­duc­teurs. Invités de cette dernière, Rip­per­ton et Hen­drik van Boet­ze­laer (aka Opuswerk) s’ex­primèrent sans langue de bois sur la détéri­o­ra­tion des con­di­tions de tra­vail en Suisse : pas assez de sou­tien éta­tique, absence de lien fédéra­teur entre les artistes, poli­tique les encour­ageant à quit­ter le pays plutôt qu’à y fonder une car­rière. Les mots fusaient dans un silence de cathé­drale. Il faut dire que les deux pro­duc­teurs imposent le respect, avec d’un côté Rip­per­ton, vétéran émérite de la scène élec­tron­ique, et de l’autre Hen­drik van Boet­ze­laer, étoile mon­tante de la deep tech­no. Leur choix de vie impres­sionne égale­ment ; ils ont cha­cun aban­don­né une car­rière promet­teuse pour se con­sacr­er à l’essen­tiel : la famille, la musique. Rip­per­ton a su éviter les pièges de la rou­tine en se renou­ve­lant sans cesse, à l’im­age de son dernier album Con­trails, aux sons ambi­ent intimistes. Hen­drik van Boet­ze­laer représente quant à lui une jeunesse en pleine effer­ves­cence, peu impres­sionnable et extrême­ment créa­tive, qui nous cou­vre de pépites élec­trisantes à l’in­star de Mémoire du présent, sa dernière sor­tie sur le label de François X, Dement3d.

Lors de la table ronde, Deetron, Hon­orée, Ramin & Reda étaient égale­ment de la par­tie pour dress­er le por­trait de la scène suisse, et on voit bien que si le tal­ent est au rendez-vous, les artistes helvètes, beau­coup trop livrés à eux-mêmes, peinent à con­cré­tis­er leurs pro­jets. Aujour­d’hui, Rip­per­ton et Hen­drik van Boet­ze­laer dévelop­pent le sujet pour Tsu­gi, en se ser­vant de la cul­ture under­ground du pays comme toile de fond.

Rip­per­ton et Hen­drik van Boet­ze­laer / ©Gion­ibek Kudaiber­gen

Il sem­blerait qu’il y ait “le feu au lac” finale­ment en Suisse. Remon­tons d’abord aux sources : com­ment les musiques élec­tron­iques se sont-elles dévelop­pées chez vous, de votre point de vue ?

Rip­per­ton : La Suisse a tou­jours été un vivi­er élec­tron­ique fer­tile, que ce soit par ses ambas­sadeurs les plus con­nus comme Yel­lo, les Young Gods, ou par ses artistes un peu moins con­nus mais tout aus­si essen­tiels, comme le jazzman et bidouilleur Bruno Spo­er­ri. Comme beau­coup, je suis venu à la musique élec­tron­ique au début des années 90 par des cas­settes de Tony Humphries, mais surtout par la radio Couleur 3, prin­ci­pale emblème de notre scène under­ground, avec notam­ment les émis­sions culte de Djaimin et Mr Mike. Lau­sanne en par­ti­c­uli­er a été bénie des dieux de la musique très tôt avec la Dolce Vita, un club mythique et fon­da­teur, ain­si que le MAD, qui se dévelop­pa rapi­de­ment en pas­sant d’une pro­gram­ma­tion rock aux soirées élec­tron­iques. Mais il est impos­si­ble de par­ler de Lau­sanne sans men­tion­ner ses indis­so­cia­bles et légendaires soirées LGBT du dimanche soir : la bien nom­mée Trixx et ses off­shoots Queer extra­or­di­naires ; les excen­triques Jun­gles qui gal­vani­saient le monde de la nuit.

Notre musique élec­tron­ique grav­i­tait aus­si autour d’une poignée de mag­a­sins de dis­ques comme Tracks, Mani­ak Records et Obses­sion, où tous les DJs se retrou­vaient en semaine. Les raves bat­taient leur plein dans les forêts, les refuges, les zones indus­trielles, les ruines romaines, les squats, les hôtels, les salles d’expos, les apparte­ments, avec par­fois des afters au bord du lac. Du Casi­no de Mon­treux en pas­sant par Zurich et son club légendaire Dachkan­tine, la mon­strueuse Street parade (la tech­no parade suisse, ndr) et ses mil­lions de danseurs, de par ses labels légendaires comme Men­tal Groove… La Suisse a, au final, tou­jours été une référence inno­vante et unique dans le paysage élec­tron­ique.

Hen­drik van Boet­ze­laer : De mon côté, je suis arrivé lors de la deux­ième vague de musique élec­tron­ique (1998–2001). Dans les squats de Genève, elle était plus ori­en­tée UK dub et D’n’B, tan­dis qu’elle deve­nait de plus en plus com­mer­ciale dans les clubs. Con­traire­ment à Berlin où il y avait énor­mé­ment d’espaces vides et sans pro­prié­taire, les squats de Genève étaient tolérés pour con­tr­er la spécu­la­tion immo­bil­ière. Les espaces à dis­po­si­tion n’étaient donc pas des grandes halles, ni des usines aban­don­nées, mais plutôt des caves de vil­las et des petits immeubles. Les espaces étaient plus petits, ce qui offrait d’ex­cel­lentes con­di­tions pour l’ex­péri­men­ta­tion. De manière générale, je n’ai égale­ment pas con­staté de retard dans les musiques élec­tron­iques à ce moment-là, au con­traire. Le rideau s’est toute­fois bais­sé à la fer­me­ture de tous ces espaces au début des années 2000. Des villes comme Berlin deve­naient alors plus attrac­tives pour les artistes et activistes, ce qui a créé une sorte de creux à rem­plir. Il a fal­lu qu’une nou­velle généra­tion, qui arrive aujourd’hui, acquiert une cer­taine matu­rité pour revi­talis­er notre scène.

La musique vous a tous les deux fait beau­coup voy­ager, quel regard cela vous donne sur la scène suisse actuelle ?

Rip­per­ton : Il y a du bon et du moins bon. Cela s’est glob­ale­ment appau­vri depuis une quin­zaine d’années, la faute aux grands clubs qui ne pren­nent plus vrai­ment de risques et n’ont plus de vision à long terme. Ils bookent des DJs hors de prix tous les week-ends et ont ain­si can­ni­bal­isé les petits clubs au détri­ment de la scène under­ground. Les free par­ties ont dis­paru suite à une répres­sion poli­cière très active. On com­mence tout juste à voir de jeunes for­ma­tions très intéres­santes, des soirées dans des endroits uniques, des col­lec­tifs imag­i­nat­ifs, mais plutôt cen­trés sur les DJs. Il manque peut-être une dynamique qui inclu­rait plus de pro­duc­teurs pour que la chose devi­enne glob­ale. De nou­veaux clubs et fes­ti­vals ont aus­si émergés, il fau­dra voir sur le long terme ce qu’ils apporteront à la scène.

Hen­drik van Boet­ze­laer : La Suisse regorge d’une plu­ral­ité incroy­able de tal­ents, jeunes et anciens, act­ifs et moins act­ifs. Il y a de belles sor­ties et pro­jets de pro­duc­teurs et labels helvètes qui mérit­eraient une meilleure vis­i­bil­ité. Après avoir souf­fert d’être explosée à l’échelle nationale, la nou­velle généra­tion sem­ble insuf­fler le début d’un change­ment de par­a­digme. Des ponts com­men­cent à se ten­dre entre acteurs de la scène élec­tron­ique suisse, défi­ant les bar­rières de la langue, alors qu’on y tra­vail­lait jusqu’alors de manière plutôt isolée, par­fois sans con­science du tra­vail des autres. À Genève, les artistes, labels et ini­tia­tives locales se dévelop­pent. Aujour­d’hui, je vois que les clubs et les fes­ti­vals se ren­dent compte de la qual­ité indé­ni­able de nos artistes, ain­si que des nou­velles dynamiques entre col­lec­tifs, scènes et pro­jets. Il reste à dévelop­per ces échanges pour fédér­er le local et le nation­al, mais surtout trou­ver les mécan­ismes pour péren­nis­er autant que pro­fes­sion­nalis­er le tal­ent latent.

Dès lors, peut-on vivre de la musique en Suisse ?

Rip­per­ton : Cer­taine­ment en habi­tant à Zurich, avec ses 500 000 habi­tants, sa scène abon­dante et sa poli­tique de sou­tien. Plusieurs DJs se retrou­vent à mix­er dans les dif­férents clubs de la ville tous les week-ends, voir le même jour, une sit­u­a­tion vrai­ment unique en Suisse. De mon côté, depuis ces dix dernières années, 70% de mes revenus provi­en­nent de mes soirées à l’étranger, 10% des soirées suiss­es et 20% de mes pro­duc­tions et droits d’auteur. Mal­heureuse­ment, les ventes ont dras­tique­ment chuté depuis qu’Internet four­mille de sites de télécharge­ment illé­gaux. La sit­u­a­tion n’est guère meilleure avec le vinyle qui, vic­time de la dig­i­tal­i­sa­tion et du piratage, parvient à peine à s’autofinancer.

Hen­drik van Boet­ze­laer : Il faut ajouter que le coût élevé de la vie rend ici la sit­u­a­tion plus com­plexe qu’ailleurs… C’est d’au­tant plus dif­fi­cile qu’en tant qu’artiste indépen­dant, nous n’avons pas de sécu­rité sociale : le seul moyen d’obtenir une sub­ven­tion serait de pass­er par l’écran d’une com­pag­nie de spec­ta­cle, qui doit elle-même être défrayée pour son tra­vail… Il y a bien quelques asso­ci­a­tions, mais trop dif­fi­ciles d’ac­cès. Il suf­fit de quelques mois avec moins de soirées pour se retrou­ver au bord de l’abîme financier. La majeure par­tie de mes revenus provi­en­nent aus­si de mes dates à l’é­tranger. La plu­part des clubs et des fes­ti­vals suiss­es con­cen­trent la plus grande par­tie de leur bud­get aux artistes de l’ex­térieur. Les fes­ti­vals en par­ti­c­uli­er, bien que sou­vent large­ment financés par la Con­fédéra­tion, n’ont pas su se trans­former en plate­forme de trem­plin pour les artistes helvètes, con­traire­ment aux scènes belges et hol­landais­es qui font la part belle aux locaux. C’est dom­mage, car le tal­ent d’i­ci mérit­erait d’être davan­tage mis en avant.

La scène suisse est glob­ale­ment explosée. Aujour­d’hui, cha­cun tra­vaille dans son coin. C’est dom­mage car le tal­ent est bien là.”

Si vous pou­viez échang­er avec votre min­istre de la cul­ture, quelles seraient vos reven­di­ca­tions ?

Rip­per­ton : Je sol­licit­erais des sub­ven­tions équita­bles dans tous les domaines dont les musiques élec­tron­iques, et non que pour le théâtre, la danse con­tem­po­raine ou encore l’opéra, sou­vent réservés à une élite. Je pro­poserais la créa­tion de struc­tures com­posées de stu­dios, de cours et de cen­tres cul­turels pour les per­son­nes aux moyens lim­ités. Je réclam­erais une meilleure répar­ti­tion des droits d’auteur, un pour­cent­age de DJs locaux en clubs, un quo­ta de musique suisse en radio et un meilleur sou­tien médi­a­tique. Je recom­man­derais la créa­tion d’un comité qui, dans sa struc­ture, inclu­rait des gens de la branche, tout en sor­tant du copinage et des attri­bu­tions de sou­tien aux con­di­tions obscures. Je met­trais aus­si sur table l’ob­ten­tion d’un statut de musicien/artiste et un droit inhérent au chô­mage.

Hen­drik van Boet­ze­laer : Face à cette liste, notre min­istre pour­rait rétor­quer qu’il existe déjà des mesures de sou­tien financier, ce qui n’est pas faux sur le papi­er, mais ces moyens sont inac­ces­si­bles pour la plu­part des artistes. Sou­vent, les démarch­es admin­is­tra­tives sont bien trop com­plex­es et la charge de tra­vail req­uise pour obtenir des sub­ven­tions dépassent par­fois le mon­tant qu’elles deman­dent, sans par­ler du décalage impor­tant entre les courts délais des pro­jets musi­caux et les longs délais des répons­es admin­is­tra­tives.

Par rap­port aux médias, la petitesse de notre ter­ri­toire et nos régions lin­guis­tiques ren­dent dif­fi­cile la créa­tion d’un organe nation­al. Aujourd’hui, seule la con­struc­tion d’une hype et d’une fan-base étrangère sem­ble per­me­t­tre de ren­dre un pro­jet musi­cal viable, alors qu’un média de qual­ité serait un excel­lent moteur pour cela. Hélas, nos fron­tières lin­guis­tiques freinent le développe­ment des artistes : la pro­mo­tion de la scène locale ne s’adres­sant pas à suff­isam­ment de monde, les mag­a­zines ne peu­vent que rester à l’échelle glob­ale.

Après cette petite incur­sion dans le côté obscur, que diriez-vous de posi­tif sur la scène suisse ?

Rip­per­ton : On peut être heureux de sa diver­sité, du poten­tiel de ses artistes, recon­nus et respec­tés hors du pays. De nom­breuses offres sont disponibles dans tous les gen­res musi­caux et dans presque toutes les villes. En out­re, il y a quelques ini­tia­tives qui fonc­tion­nent bien, comme le Label Suisse Fes­ti­val entière­ment dévolu à notre scène, ain­si que cer­taines émis­sions de radio qui jet­tent un peu de lumière sur nos artistes. Ce n’est pas rien : un artiste qui se sent soutenu et encour­agé par le monde extérieur sera davan­tage motivé à don­ner le meilleur de lui-même, car comme vous le savez, tout com­mence seul à la mai­son…

Hen­drik van Boet­ze­laer : La Suisse reste un eldo­ra­do par rap­port au reste du monde, et toute plainte doit tou­jours être mise en per­spec­tive par rap­port à ce qui se passe ailleurs. En dehors de nos dif­fi­cultés d’artiste, nous avons des bonnes con­di­tions de vie ; nous vivons dans une cage dorée, dont l’isolement relatif per­met aus­si de se con­cen­tr­er sur sa créa­tiv­ité. Il y a peu de dis­trac­tions et la nature offre de nom­breuses sources d’in­spi­ra­tion. Nous avons aus­si le luxe de pou­voir facile­ment voy­ager pour aller voir ce qui se passe ailleurs.

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