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Steffi Doms. Crédit : Stephan Redel.
22 septembre 2017

Le monde de Steffi

par Clémence Meunier

Article extrait de Tsugi 105, disponible en kiosque ou à la commande ici.

À 43 ans, la Néerlandaise Steffi sort son troisième album solo sur Ostgut Ton, le label du Berghain. De quoi se rappeler qu’avant d’être une des résidentes du Panorama Bar, elle est d’abord une excellente productrice, à contre-courant de la techno linéaire.

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Elle est DJ depuis plus de vingt ans, productrice depuis 2009, dirige deux labels, Klakson avec son compatriote néerlandais Dexter, et Dolly qu’elle tient seule, sans aucune promotion. Dire que la carrière de Steffi est prolifique serait un euphémisme. Et la résumer à sa seule résidence au Panorama Bar et au Berghain, où elle joue depuis douze ans, serait une grave erreur, quelle que soit la popularité du lieu. D’ailleurs, elle refuse de plus en plus d’en parler en interview. « Tout le monde me pose des questions sur le Panorama Bar. Ce n’est pas un problème en soi, mais j’aimerais que les gens reconnaissent que j’ai déjà fait six albums – dont trois en solo –, et que ma carrière ne se résume pas à cette résidence », se rebiffe-elle d’une voix grave, profonde. Sans méchanceté aucune, mais avec une certaine fermeté qui ne donne pas envie d’épiloguer. Le Berghain n’est tout de même jamais très loin, puisque, comme ses deux précédents disques solo, World Of The Waking State, son fascinant nouvel album, sort sur Ostgut Ton, le label affilié au fameux club berlinois : « Ils m’ont toujours soutenue. Évidemment, je pourrais sortir cet album sur mes propres labels, mais on a commencé cette aventure ensemble, ils ont été les premiers à croire en ma musique. » Sa résidence mensuelle au Panorama Bar est d’ailleurs la seule qu’elle ait conservée pendant l’écriture de l’album, six semaines pendant lesquelles Steffi s’est isolée dans son studio à Berlin. Une véritable retraite. Et quand on lui demande si la folle vie de DJ ne lui a pas manqué pendant cette période, elle jubile. « Non, pas du tout ! C’était quelques semaines très solitaires mais merveilleuses. Dès que je rentre en studio, je ne pense plus du tout à ce qu’il se passe dans le reste du monde. Et puis j’ai joué tellement de DJ-sets depuis 20 ans, m’échapper pour passer du temps à laisser ma créativité se révéler… C’est un processus très beau et libérateur. J’oubliais même de sortir pour aller m’acheter un sandwich, je rentrais à la maison et n’avais pas mangé de la journée. Je me suis pas mal nourrie de thé vert du coup ! »

LE MONDE DE STEFFI

Le régime monastique et riche en théine lui va bien : World Of The Waking State est sans nul doute son album le plus abouti, dix titres de dentelle électronique où les rythmiques ultra-travaillées, parfois breakées, habillent d’atmosphériques mélodies. Le titre « Kokkie » démarre sur de profondes basses et emprunte rapidement des chemins acid. « Different Entities » titille l’oreille à coups de glitches et d’harmonies planantes. Le morceau-titre mêle quant à lui notes de cordes et ambiance industrielle. À la croisée entre électro et techno, souvent mental, l’album n’est pas vraiment tourné vers le dancefloor. Oscillant entre 90 et 145 BPM, il s’écoute volontiers dans un canapé. Tant mieux : la richesse de la production demande pas mal de concentration. Mais qui fait l’effort en sera bien vite récompensé, redécouvrant à chaque écoute de nouveaux petits sons et mélodies tressées. « Quand j’ai composé mes deux premiers albums, j’avais une vision très précise de ce que je voulais faire, surtout pour le dernier, Power Of Anonymity : un disque qui pouvait directement se retrouver dans mes DJ-sets, rappelle-t-elle. Ici, je ne voulais aucune limite, que ce soit en matière de tempo ou de genre. Je me suis laissée aller. C’est une chute libre. » Ou un éveil. Car derrière l’album, il y a un concept, plutôt « deep » comme le reconnaît Steffi. « Pour résumer, le ‘world of the waking state’, c’est l’état dans lequel tu es quand tu te réveilles et que tu vois le monde par tes yeux. Chacun le voit différemment, métaphoriquement bien sûr, mais aussi littéralement. Quand je regarde un objet vert, est-ce que je vois la même couleur que toi ? Personne ne le saura jamais, et on ne sait pas non plus quelle est la ‘bonne’ manière de voir le monde. Tout ce qu’on peut faire, c’est essayer de faire ce qu’on pense être le mieux », explique-t-elle.

Évidemment, la pochette du disque rejoint cette idée. Réalisée par une artiste-tatoueuse, composée d’une multitude de petits points, elle peut aussi bien représenter un oiseau, un poisson, un insecte, un végétal… Tout dépend du point de vue, du « world of the waking state » de chacun. Un éloge à la subjectivité, mais aussi une sacrée mise à nue : « Dans cet album, je montre ‘mon’ monde. J’ai donc essayé de m’éloigner de toutes les méthodes de travail habituelles. J’aurais pu me tourner vers les Roland TR-808, 909 ou 606, que j’ai beaucoup utilisées sur mes deux premiers albums, mais qui ont des possibilités de personnalisation limitées. À la place, j’ai utilisé des synthétiseurs qui permettent plus de flexibilité et de trouver le son parfait pour chaque morceau. J’ai ‘fabriqué’ mes rythmiques », explique-t-elle.

LES MÉLODIES DU BONHEUR

Autre spécificité de ce troisième album solo : les mélodies. Steffi a toujours aimé ça. Même quand elle compose un morceau purement techno, « pour [s]’amuser », elle finit par y ajouter une mélodie et le hit club se transforme en épopée atmosphérique. Mais jusqu’à aujourd’hui, elle aimait peut-être un peu « trop » ça : « J’ai essayé de réduire le nombre de mélodies. Et parce que j’en ai utilisé si peu, elles ressortent mieux. Je compose toujours un peu pareil : je fais les drums, la bassline, les cordes, et ensuite plein de petits sons au milieu, et chaque son se répond en écho. Un dit quelque chose, et l’autre a la réponse. C’est le principe de base de ma musique : quelque chose se passe, puis il y a une réaction. Mais d’habitude, j’aurais mis une autre couche de cordes, et encore une autre couche… Là, je me suis retenue ! » Résultat : un album plus aéré, plus ambitieux aussi.

Car s’il y a bien une chose qui agace un chouia Steffi depuis quelques années, c’est le manque de prise de risques. Déjà, sur World Of The Waking State, il y en a une, en creux : pas de voix à l’horizon ! Sur la quasi-totalité de ses précédentes productions, Steffi invitait pourtant, sur au moins un morceau, un chanteur ou, le plus souvent, une chanteuse : Virginia. Et, plus globalement, elle travaille souvent en bande (voir encadré). Mais pas cette fois : « Virginia trouvait que l’album se tenait de lui-même, était une histoire et avait une couleur trop particulière pour que sa voix puisse vraiment y trouver une place. Qu’il valait attendre un prochain projet, et évidemment qu’il y en aura un. On écrit constamment ensemble. C’était une décision très naturelle. »

L’ENNUI DU TUNNEL TECHNO

Toujours essayer de se renouveler, ne jamais céder à la facilité : elle est là la plus grande ambition de Steffi. Par exemple, quand Fabric lui demande de participer à sa célèbre série de CDs mixés, hors de question de faire comme tout le monde. « La première fois que Fabric m’a contactée pour ce mix, c’était avant leur fermeture (le club a dû fermer en septembre 2016 pour des raisons judiciaires, avant de rouvrir ses portes début janvier, ndr). La mauvaise nouvelle est arrivée, et le projet a été mis en stand-by. J’ai eu pas mal de temps pour y réfléchir du coup. » En résulte un mix sorti en juin et composé de titres inédits, confectionnés spécialement par différents producteurs. Chaque morceau a depuis été publié sur Dolly, son propre label. « Je voulais faire un album plutôt atmosphérique, j’ai indiqué aux producteurs que les morceaux n’avaient pas besoin d’être orientés vers le dancefloor. Aujourd’hui, tout est house et techno, et j’avais envie de faire quelque chose de différent », ajoute-t-elle. Cette hégémonie house et techno, Steffi la combat depuis quelques années, regrettant encore une fois une absence de « prises de risques » et de musiques plus expérimentales dans les sets tunnels que l’on entend en festival. Et se fait, malgré elle, fer-de-lance d’une scène plus électro et mélodique, un postulat très net sur World Of The Waking State. Et de chuchoter : « La techno est tellement ennuyeuse ces derniers temps. » Pas chez Steffi.

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