Steffi Doms. Crédit : Stephan Redel.

Le monde de Steffi

Arti­cle extrait de Tsu­gi 105, disponible en kiosque ou à la com­mande ici.

À 43 ans, la Néer­landaise Stef­fi sort son troisième album solo sur Ostgut Ton, le label du Berghain. De quoi se rap­pel­er qu’avant d’être une des rési­dentes du Panora­ma Bar, elle est d’abord une excel­lente pro­duc­trice, à contre-courant de la tech­no linéaire.

Si vous êtes plutôt Spo­ti­fy :

Elle est DJ depuis plus de vingt ans, pro­duc­trice depuis 2009, dirige deux labels, Klak­son avec son com­pa­tri­ote néer­landais Dex­ter, et Dol­ly qu’elle tient seule, sans aucune pro­mo­tion. Dire que la car­rière de Stef­fi est pro­lifique serait un euphémisme. Et la résumer à sa seule rési­dence au Panora­ma Bar et au Berghain, où elle joue depuis douze ans, serait une grave erreur, quelle que soit la pop­u­lar­ité du lieu. D’ailleurs, elle refuse de plus en plus d’en par­ler en inter­view. “Tout le monde me pose des ques­tions sur le Panora­ma Bar. Ce n’est pas un prob­lème en soi, mais j’aimerais que les gens recon­nais­sent que j’ai déjà fait six albums – dont trois en solo –, et que ma car­rière ne se résume pas à cette rési­dence”, se rebiffe-elle d’une voix grave, pro­fonde. Sans méchanceté aucune, mais avec une cer­taine fer­meté qui ne donne pas envie d’épiloguer. Le Berghain n’est tout de même jamais très loin, puisque, comme ses deux précé­dents dis­ques solo, World Of The Wak­ing State, son fasci­nant nou­v­el album, sort sur Ostgut Ton, le label affil­ié au fameux club berli­nois : “Ils m’ont tou­jours soutenue. Évidem­ment, je pour­rais sor­tir cet album sur mes pro­pres labels, mais on a com­mencé cette aven­ture ensem­ble, ils ont été les pre­miers à croire en ma musique.” Sa rési­dence men­su­elle au Panora­ma Bar est d’ailleurs la seule qu’elle ait con­servée pen­dant l’écriture de l’album, six semaines pen­dant lesquelles Stef­fi s’est isolée dans son stu­dio à Berlin. Une véri­ta­ble retraite. Et quand on lui demande si la folle vie de DJ ne lui a pas man­qué pen­dant cette péri­ode, elle jubile. “Non, pas du tout ! C’était quelques semaines très soli­taires mais mer­veilleuses. Dès que je ren­tre en stu­dio, je ne pense plus du tout à ce qu’il se passe dans le reste du monde. Et puis j’ai joué telle­ment de DJ-sets depuis 20 ans, m’échapper pour pass­er du temps à laiss­er ma créa­tiv­ité se révéler… C’est un proces­sus très beau et libéra­teur. J’oubliais même de sor­tir pour aller m’acheter un sand­wich, je ren­trais à la mai­son et n’avais pas mangé de la journée. Je me suis pas mal nour­rie de thé vert du coup !”

LE MONDE DE STEFFI

Le régime monas­tique et riche en théine lui va bien : World Of The Wak­ing State est sans nul doute son album le plus abouti, dix titres de den­telle élec­tron­ique où les ryth­miques ultra-travaillées, par­fois breakées, habil­lent d’atmosphériques mélodies. Le titre “Kokkie” démarre sur de pro­fondes bass­es et emprunte rapi­de­ment des chemins acid. “Dif­fer­ent Enti­ties” tit­ille l’oreille à coups de glitch­es et d’harmonies planantes. Le morceau-titre mêle quant à lui notes de cordes et ambiance indus­trielle. À la croisée entre élec­tro et tech­no, sou­vent men­tal, l’album n’est pas vrai­ment tourné vers le dance­floor. Oscil­lant entre 90 et 145 BPM, il s’écoute volon­tiers dans un canapé. Tant mieux : la richesse de la pro­duc­tion demande pas mal de con­cen­tra­tion. Mais qui fait l’effort en sera bien vite récom­pen­sé, redé­cou­vrant à chaque écoute de nou­veaux petits sons et mélodies tressées. “Quand j’ai com­posé mes deux pre­miers albums, j’avais une vision très pré­cise de ce que je voulais faire, surtout pour le dernier, Pow­er Of Anonymi­ty : un disque qui pou­vait directe­ment se retrou­ver dans mes DJ-sets, rappelle-t-elle. Ici, je ne voulais aucune lim­ite, que ce soit en matière de tem­po ou de genre. Je me suis lais­sée aller. C’est une chute libre.” Ou un éveil. Car der­rière l’album, il y a un con­cept, plutôt “deep” comme le recon­naît Stef­fi. “Pour résumer, le ‘world of the wak­ing state’, c’est l’état dans lequel tu es quand tu te réveilles et que tu vois le monde par tes yeux. Cha­cun le voit dif­férem­ment, métaphorique­ment bien sûr, mais aus­si lit­térale­ment. Quand je regarde un objet vert, est-ce que je vois la même couleur que toi ? Per­son­ne ne le saura jamais, et on ne sait pas non plus quelle est la ‘bonne’ manière de voir le monde. Tout ce qu’on peut faire, c’est essay­er de faire ce qu’on pense être le mieux”, explique-t-elle.

Évidem­ment, la pochette du disque rejoint cette idée. Réal­isée par une artiste-tatoueuse, com­posée d’une mul­ti­tude de petits points, elle peut aus­si bien représen­ter un oiseau, un pois­son, un insecte, un végé­tal… Tout dépend du point de vue, du “world of the wak­ing state” de cha­cun. Un éloge à la sub­jec­tiv­ité, mais aus­si une sacrée mise à nue : “Dans cet album, je mon­tre ‘mon’ monde. J’ai donc essayé de m’éloigner de toutes les méth­odes de tra­vail habituelles. J’aurais pu me tourn­er vers les Roland TR-808, 909 ou 606, que j’ai beau­coup util­isées sur mes deux pre­miers albums, mais qui ont des pos­si­bil­ités de per­son­nal­i­sa­tion lim­itées. À la place, j’ai util­isé des syn­thé­tiseurs qui per­me­t­tent plus de flex­i­bil­ité et de trou­ver le son par­fait pour chaque morceau. J’ai ‘fab­riqué’ mes ryth­miques”, explique-t-elle.

LES MÉLODIES DU BONHEUR

Autre spé­ci­ficité de ce troisième album solo : les mélodies. Stef­fi a tou­jours aimé ça. Même quand elle com­pose un morceau pure­ment tech­no, “pour [s]‘amuser”, elle finit par y ajouter une mélodie et le hit club se trans­forme en épopée atmo­sphérique. Mais jusqu’à aujour­d’hui, elle aimait peut-être un peu “trop” ça : “J’ai essayé de réduire le nom­bre de mélodies. Et parce que j’en ai util­isé si peu, elles ressor­tent mieux. Je com­pose tou­jours un peu pareil : je fais les drums, la bassline, les cordes, et ensuite plein de petits sons au milieu, et chaque son se répond en écho. Un dit quelque chose, et l’autre a la réponse. C’est le principe de base de ma musique : quelque chose se passe, puis il y a une réac­tion. Mais d’habitude, j’aurais mis une autre couche de cordes, et encore une autre couche… Là, je me suis retenue !” Résul­tat : un album plus aéré, plus ambitieux aus­si.

Car s’il y a bien une chose qui agace un chouia Stef­fi depuis quelques années, c’est le manque de prise de risques. Déjà, sur World Of The Wak­ing State, il y en a une, en creux : pas de voix à l’horizon ! Sur la quasi-totalité de ses précé­dentes pro­duc­tions, Stef­fi invi­tait pour­tant, sur au moins un morceau, un chanteur ou, le plus sou­vent, une chanteuse : Vir­ginia. Et, plus glob­ale­ment, elle tra­vaille sou­vent en bande (voir encadré). Mais pas cette fois : “Vir­ginia trou­vait que l’album se tenait de lui-même, était une his­toire et avait une couleur trop par­ti­c­ulière pour que sa voix puisse vrai­ment y trou­ver une place. Qu’il valait atten­dre un prochain pro­jet, et évidem­ment qu’il y en aura un. On écrit con­stam­ment ensem­ble. C’était une déci­sion très naturelle.”

L’ENNUI DU TUNNEL TECHNO

Tou­jours essay­er de se renou­vel­er, ne jamais céder à la facil­ité : elle est là la plus grande ambi­tion de Stef­fi. Par exem­ple, quand Fab­ric lui demande de par­ticiper à sa célèbre série de CDs mixés, hors de ques­tion de faire comme tout le monde. “La pre­mière fois que Fab­ric m’a con­tac­tée pour ce mix, c’était avant leur fer­me­ture (le club a dû fer­mer en sep­tem­bre 2016 pour des raisons judi­ci­aires, avant de rou­vrir ses portes début jan­vi­er, ndr). La mau­vaise nou­velle est arrivée, et le pro­jet a été mis en stand-by. J’ai eu pas mal de temps pour y réfléchir du coup.” En résulte un mix sor­ti en juin et com­posé de titres inédits, con­fec­tion­nés spé­ciale­ment par dif­férents pro­duc­teurs. Chaque morceau a depuis été pub­lié sur Dol­ly, son pro­pre label. “Je voulais faire un album plutôt atmo­sphérique, j’ai indiqué aux pro­duc­teurs que les morceaux n’avaient pas besoin d’être ori­en­tés vers le dance­floor. Aujourd’hui, tout est house et tech­no, et j’avais envie de faire quelque chose de dif­férent”, ajoute-t-elle. Cette hégé­monie house et tech­no, Stef­fi la com­bat depuis quelques années, regret­tant encore une fois une absence de “pris­es de risques” et de musiques plus expéri­men­tales dans les sets tun­nels que l’on entend en fes­ti­val. Et se fait, mal­gré elle, fer-de-lance d’une scène plus élec­tro et mélodique, un pos­tu­lat très net sur World Of The Wak­ing State. Et de chu­chot­er : “La tech­no est telle­ment ennuyeuse ces derniers temps.” Pas chez Stef­fi.

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