Tony Allen vient de sortir “l’album de sa vie” sur le prestigieux label Blue Note

Comme un rêve qui devient réal­ité. Une phrase peu orig­i­nale mais qui prend tout son sens lorsque l’on évoque le nou­v­el album de Tony Allen, The Source, sor­ti aujour­d’hui sur le pres­tigieux label Blue Note. “Tony n’a jamais aus­si bien joué de la bat­terie. Il n’a jamais été aus­si libre et puis­sant qu’aujourd’hui”, affirme le sax­o­phon­iste Yann Jankielewicz, qui l’ac­com­pa­gne depuis une dizaine d’an­nées. C’est au début de cette année que Tony Allen amorce la pré­pa­ra­tion de son nou­veau long for­mat influ­encé par ses nom­breuses ren­con­tres entre ses voy­ages en Afrique et en Amérique. Car le père de l’afro-beat a par­cou­ru un long chemin pour en arriv­er là. Quinze années avec Fela Anikulapo-Kuti, puis une car­rière solo gigan­tesque où le bat­teur nigéri­an n’a cessé d’ex­plor­er dif­férents gen­res musi­caux, col­lab­o­rant aus­si bien avec Oumou San­garé, Sébastien Tel­li­er, Damon Albarn, Jimi Tenor, et plus récem­ment Jeff Mills, Moritz Von Oswald Trio ou encore Nu Guinea. La liste est longue. Dans un stu­dio d’en­reg­istrement du 18ème arrondisse­ment de Paris, on a ren­con­tré Tony Allen pour dis­cuter de son long voy­age, entre une ses­sion live et son déjeuner :

Com­ment as-tu décou­vert le jazz ?

Au Nigéria, on l’écoutait prin­ci­pale­ment à la radio car tout le monde n’avait pas de platines vinyles. J’écoutais donc dif­férents albums de jazz, et quand j’ai com­mencé à jouer, je me suis aperçu que Art Blakey était le bat­teur auquel je voulais ressem­bler. J’essayais de repro­duire les thèmes que j’entendais. Il jouait du jazz stan­dard, alors c’est par là que j’ai com­mencé. De 64 à 65, je n’ai joué que du jazz stan­dard en repro­duisant tous les dis­ques de Blue Note en quar­tet, piano, basse, bat­terie et trompette. Tout ça bien avant le début du high­life jazz, qui est devenu plus tard l’afro-beat.

Tu écoutais les sor­ties du label Blue Note quand tu étais plus jeune, et te voilà main­tenant en train de sor­tir un disque sur ce même label. Une belle con­sécra­tion après plus de 50 ans de car­rière, comme un rêve qui devient réalité.

C’est sûr ! J’avais déjà signé sur de nom­breux labels. A chaque fois un dif­férent. Mais j’ai tou­jours eu hâte de faire un coup d’éclat, comme sor­tir un long for­mat sur Blue Note. Je me suis promis qu’un jour, ça allait devenir un des labels qui accueillerait ma musique, mais je ne savais pas quand. Tout est une ques­tion de temps dans la vie, tu ne peux pas deman­der au soleil de se dépêch­er de se lever. Il faut juste atten­dre, et con­tin­uer à se bat­tre pour ce que l’on veut. C’est ce que j’ai fait car Blue Note était mon rêve. Et il est devenu réel, quand j’ai com­mencé à com­pos­er en essayant de coller à leur esthé­tique en sor­tant au début de l’an­née, un EP en hom­mage à Art Blakey. Et ils ont adoré.

Le jazz est-il le meilleur moyen de t’exprimer musi­cale­ment aujourd’hui? Pourquoi ?

Oui défini­tive­ment. Parce que je ne chante plus et je me con­cen­tre plus sur ma bat­terie. Tony Allen n’est pas con­nu en tant que chanteur. Cer­taines per­son­nes me l’ont fait faire, mais je ne pou­vais pas être entière­ment focus sur ma bat­terie. Si je dois faire appel à un chanteur, il doit être seule­ment chanteur, et être con­cen­tré sur ce qu’il doit faire.

D’ailleurs, sur ton nou­v­el album, The Source, on remar­que que chaque morceau est attribué à un instrument.

Oui, pour faire en sorte que les gens ne soient pas fixés sur moi comme des zom­bies. Il faut essay­er de sur­pren­dre. Très sou­vent sur un album, tu écoutes le pre­mier titre, puis le sec­ond, et cer­taines per­son­nes croient qu’elles ont déjà tout écouté en pen­sant que la suite allait être la même chose. Mais c’est ennuyeux. C’est comme dans la vie, tu ne peux pas manger la même nour­ri­t­ure tous les jours.

Tu col­la­bores une nou­velle fois avec Yann Jankielewicz, que l’on retrou­ve aus­si sur ton disque Secret Agent (2009). Est-ce que cette ren­con­tre t’as poussé à pro­duire ce disque ?

Je me rap­pelle avoir fait une ses­sion à Helsin­ki, avec le UMO Jazz Orches­tra, com­posé d’une trentaine de musi­ciens. Jimi Tenor, mon ami, voulait faire de l’afro-beat avec un grand groupe. Et c’était fan­tas­tique. J’ai adoré jouer du jazz avec un groupe de cette ampleur, sans vocaux, seule­ment les cuiv­res qui chantent. Je me devais d’enregistrer ça et Yann a été la pre­mière per­son­ne qui m’a mon­tré la direc­tion à pren­dre. C’est un des rares qui pou­vait com­pren­dre mon but, laiss­er les cuiv­res chanter.

Com­ment as-tu ren­con­tré les autres musi­ciens présents sur The Source?

Math­ias Alla­mane est avec moi depuis l’EP d’Art Blakey à la con­tre­basse. Et les autres sont mes musi­ciens habituels. Jean-philippe Dary au piano, Indy Dibongue à la gui­tare, Nico­las à la trompette, et Yann au saxo. Seule­ment trois per­son­nes se sont ajoutées, Rémi, Daniel…

Et Damon Albarn ?

Oh non ! Damon est arrivé après. Il n’était pas prévu sur le disque. J’étais en train de mix­er un morceau dans un stu­dio à Lon­dres et Damon est passé me voir avec tous ses potes de Goril­laz, Blur, et The Good, The Bad and The Queen. Il a écouté la musique et il a adoré. Il m’a demandé si il pou­vait jouer alors qu’on était déjà en phase de mix­age. Il n’y avait rien de pré­paré, et il n’y avait même pas assez d’espace pour que quelqu’un joue dans le stu­dio. Vin­cent était avec moi pour le mix­age et il con­naît Damon depuis mon dernier long for­mat Film Of Life. Je lui ai demandé de pré­par­er le piano pour lui, et j’ai dit à Damon. “Ok, main­tenant joue”. On l’a enreg­istré, et voilà com­ment il a col­laboré à l’album. C’est une sorte de busi­ness famil­ial et Damon fait par­tie de cette famille.

Tu col­la­bores avec lui depuis l’album Home Cook­ing en 2002. Il y a eu ensuite The Good, The Bad and The Queen, Rock­et Juice & the Moon, Film Of Life. Com­ment vous êtes vous rencontrés ?

Je l’avais invité sur Home Cook­ing pour qu’il chante. On attendait qu’il pose sa voix avant de com­mencer à mix­er. On est allé boire un café, et il m’a demandé si il était vrai que j’avais demandé à ce qu’il chante sur mon nou­veau pro­jet. Je lui ai répon­du évidem­ment ! La pre­mière fois il n’a pas pu finir. Trop de cham­pagne. Il a dû amen­er 6 bouteilles au stu­dio, tout le monde était bour­ré et per­son­ne ne pou­vait se con­cen­tr­er. Il a pris la musique avec lui, pour la retra­vailler dans son pro­pre stu­dio. Et au final c’était superbe.

Tu explores aus­si d’autres gen­res de musique. Com­ment t’es-tu retrou­vé sur des pro­jets plus élec­tron­iques comme par exem­ple ta col­lab­o­ra­tion avec Jeff Mills?

J’adore les musiques élec­tron­iques. Et c’est pour ça aus­si que je n’écris pas de la même manière que Fela. La plu­part du temps, en tant que bat­teur il fal­lait que je me calque sur le style d’Egypt 80 (l’orchestre de Fela Kuti). J’ai com­mencé à ajouter des sonorités élec­tron­iques à par­tir de l’album N.E.P.A. (2000) en intro­duisant des syn­thé­tiseurs. Fela, lui, n’aurait jamais util­isé de syn­thé­tiseurs. Tout a com­mencé à Lon­dres, en cher­chant de nou­velles sonorités. De pro­jet en pro­jet, comme sur Black Voic­es et Psy­co On Da Bus, j’ai com­mencé à appli­quer ces nou­velles sonorités à mon afro-beat car j’adore la fusion de l’acoustique et de l’électronique. Et puis j’ai ren­con­tré ces gars… Moritz Von Oswald et Max, de Berlin. On a fait un disque à trois. Pas de chant, pas d’instruments, juste eux aux machines et moi à la bat­terie. Et plus récem­ment, Jeff Mills oui. Le plus impor­tant, c’est que le courant passe, et que les gen­res se mélangent.

Et main­tenant? Est-ce que tu pens­es con­tin­uer à col­la­bor­er sur des pro­jets similaires?

Cela dépend avec qui. Si la per­son­ne me pro­pose une direc­tion intéres­sante et nou­velle, je serais heureux d’y par­ticiper. Et surtout, si c’est une per­son­ne qui com­prend bien le rythme. J’ai sou­vent des prob­lèmes quand je dois jouer avec des pro­duc­teurs de musiques élec­tron­iques. Ils ont sou­vent du mal à décel­er la pre­mière note de mon thème, et je dois pren­dre le temps de leur expli­quer. Sinon je leur demande de jouer et je les suis car si je com­mence, c’est com­pliqué de me suivre !

Pour finir, si tu pou­vais choisir n’importe quels musi­ciens dans le monde pour créer un super big band qui choisirais-tu?

Ca va dépen­dre des instru­ments que j’af­fecte sur le moment. Mar­cus Miller est la pre­mière per­son­ne à qui je pense. Et si d’autres veu­lent se join­dre, pourquoi pas !

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